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Titre Variations et invariants
Auteur Pierre Bourdieu
Mir@bel Revue Actes de la recherche en sciences sociales
Numéro vol. 70, no. 1, 1987
Rubrique / Thématique
Pouvoirs d'école?2
Page 3-30
Résumé Variations et invariants. Éléments pour une histoire structurale du champ des grandes écoles. Si la distribution des établissements présente aujourd'hui une structure globale très proche de celle qui avait été obtenue pour la période antérieure à 1968, il reste que la généralisation du mode de reproduction à composante scolaire et, par là, l'intensification de la concurrence scolaire qui caractérise la période récente sont au principe de deux transformations majeures. D'une part, l'accroissement du poids relatif de l'École nationale d'administration qui, forte des positions acquises par ses anciens élèves dans les champs administratif, politique et économique, s'est approprié une part de plus en plus grande des positions disputées par les élèves des grandes écoles, a déterminé des transformations profondes dans l'ensemble du champ et en particulier chez ses concurrentes directes, l'École polytechnique et l'École normale. D'autre part, on assiste au développement de tout un ensemble d'institutions d'enseignement nouvelles (écoles de gestion, de marketing, de publicité, de journalisme, etc.) qui sont comme appelées par les changements dans le champ économique mais doivent leur succès au fait qu'elles servent objectivement les stratégies par lesquelles les adolescents de la bourgeoisie d'affaires et leurs familles essayent de tourner la rigueur accrue de la loi scolaire. Ces transformations récentes montrent, entre autres, la grande complexité des rapports qui s'établissent entre hiérarchie scolaire et hiérarchie sociale, ceux-ci ne pouvant se comprendre qu'à la condition de voir que les luttes entre grandes écoles (ou la prétention de nouvelles institutions d'enseignement à le devenir) s'inscrivent dans la logique du capital symbolique où il s'agit de faire voir et de faire croire, de faire connaître et reconnaître. A la limite, on peut enfermer cette logique des luttes symboliques dans les imputations croisées où chacun des concurrents tend à s'accorder un ensemble de propriétés convoitées (droit d'occuper des postes de direction, titre d'écrivain ou de philosophe, etc.) plus qu'on ne les lui accorde, tandis qu'il assigne aux autres, plus qu'ils ne se les assignent, des propriétés refusées (gestion du personnel, fonctions techniques, etc.). Les analyses qui sont proposées ici permettent de comprendre comment le champ des grandes écoles a fourni aux enfants de la bourgeoisie socialement destinés aux positions dominantes la caution scolaire désormais indispensable que les institutions scolaires les plus légitimes leur refusaient de plus en plus souvent en raison de l'intensification de la concurrence scolaire, et cela au prix d'une diversification extrême des institutions d'enseignement supérieur et d'un renforcement de celles qui fournissaient le moyen d'échapper au verdict scolaire.
Source : Éditeur (via Persée)
Résumé anglais Variations and Invariants : Towards a Structural History of the Field of the Grandes Ecoles. While the present-day distribution of the institutions has an overall structure very close to that identified for the pre-1968 period, two major transformations have arisen from the generalization of the mode of reproduction with an academic content and from the consequent intensification of academic competition which characterizes the recent period. On the one hand, the increased relative weight of the Ecole nationale d'administration — which, thanks to the positions achieved by its graduates in the administrative, political and economie fields, has taken over an ever-growing proportion of the positions fought for by the students of the grandes ecoles — has induced profound changes throughout the field, particularly in its direct competitors, the Ecole polytechnique and the Ecole normale supérieure. On the other hand, there has developed a whole set of new educational institutions (schools of management, marketing, advertizing, journalism, etc.), seemingly called into existence by changes in the economic field but owing their success to the fact that they objectively serve the strategies through which adolescents from the business bourgeoisie and their families seek to circumvent the increased rigour of academic selection. These recent transformations show, inter alia, the great complexity of the relationships between the educational hierarchy and the social hierarchy ; these relationships cannot be understood unless it is seen that the struggles among the grandes ecoles (or the aspiration of new academic institutions to be counted among them) take their place in the logic of symbolic capital, where what counts is being seen and being believed, being known and being recognized. This logic of symbolic struggles could ultimately be seen as being contained in the network of reciprocal imputations in which each competitor tends to assign himself a set of coveted properties (the right to occupy senior managerial posts, the title of writer or philosopher, etc.) more then they are assigned to him by others, while assigning to others, more than they assign to themselves, disparaged properties (personnel management, technical functions, etc.). The analyses put forward here make it possible to understand how the field of the grandes ecoles has provided those children of the bourgeoisie socially destined to the dominant positions with the now indispensable academic seal of approval which the most legitimate educational institutions increasingly refused them because of the intensified academic competition, a process which has led to extreme diversification of the institutions of higher education and a strengthening of those which provided the means of escaping from the academic verdict.
Source : Éditeur (via Persée)
Article en ligne http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1987_num_70_1_2391