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Titre La médicalisation de l'échec scolaire
Auteur Patrice Pinell, Markos Zafiropoulos
Mir@bel Revue Actes de la recherche en sciences sociales
Numéro vol. 24, no. 1, 1978
Page 23-49
Résumé La médicalisation de l'échec scolaire. Dans cet article, on analyse ce que les discours savants et les pratiques médicopsychologiques ayant pour objet les enfants déficients mentaux doivent à leurs conditions sociales de production. L'apparition, dans les dernières années du 19e siècle, de nouvelles figures «d'enfants anormaux» —l'instable et l'arriéré— est directement liée à l'entrée massive, du fait de l'obligation scolaire, des enfants des fractions les plus basses des classes populaires. Les premiers spécialistes de psychopédagogie élaborent les représentations savantes caractérisant ces «écoliers anormaux» et poussent à la mise en place de structures spécialisées, adaptées à leur prise en charge. La réussite de ce projet est sanctionnée par une loi de 1909 créant les classes de perfectionnement. Mais cette victoire juridique ne sera pas suivie d'effets sur le plan institutionnel pendant la première moitié du 20e siècle. Ce n'est qu'au lendemain de la seconde guerre mondiale, et alors que se met en place un système d'institutions diversifiées prenant en charge différentes populations d'enfants inadaptés (délinquants, caractériels, débiles profonds, moyens, etc.), que les classes de perfectionnement vont commencer à se développer tout en se spécialisant dans l'éducation des seuls «arriérés» (devenus, selon la nouvelle nomenclature psychologique, les débiles légers). Le champ de l'enfance inadaptée, polarisé autour de différents corps de spécialistes (pédopsychiatres, médecins des hôpitaux psychiatriques, psychanalystes d'enfants, psychologues, enseignants spécialisés) s'affrontant parfois sur les représentations des inadaptations et les pratiques thérapeutiques, est dominé jusque vers la fin des années soixante par les pédopsychiatres qui vont occuper les positions clefs dans les institutions nouvelles, extérieures à l'Education nationale (Sauvegarde de l'enfance et de l'adolescence, Instituts médico-pédagogiques, Centres de rééducation pour caractériels). C'est leur discours qui fait loi, impose les limites d'intervention des autres spécialistes (les psychanalystes sont cantonnés dans la prise en charge des troubles mineurs, les médecins asilaires se voient relégués dans le seul gardiennage des déficients mentaux les plus profonds). Les nouvelles représentations en matière d'inadaptation que construisent les pédopsychiatres intègrent dans un discours éclectique des éléments provenant de différentes disciplines (génétique, psychologie expérimentale, psychologie génétique, psychanalyse), en les organisant de manière à établir sur des bases «scientifiques» une relation de causalité entre inadaptation et risque de délinquance. Les enfants débiles ne sont plus caractérisés par le niveau de leur déficience intellectuelle mais comme des «personnalités globalement déficientes» (retard intellectuel, psychomoteur, affectif, incapacité d'accéder à l'abstraction) dont la fragilité psychique est le trait dominant. Menacés par le milieu social environnant, les jeunes déficients mentaux sont considérés comme «en danger moral» pour cette raison même qu'ils sont des arriérés. Si les pédopsychiatres exercent encore aujourd'hui une influence déterminante dans certaines institutions du champ et si les représentations qu'ils ont élaborées continuent de circuler dans une large part du système institutionnel (et notamment dans le corps enseignant), leur position dominante se trouve mise en cause, vers la fin des années soixante, par un nouveau pôle organisé autour de la psychanalyse. C'est en critiquant la notion de débilité et le caractère chronicisant de la pédagogie spécialisée que les analystes tentent de s'arracher à la place d'auxiliaire qui leur avait été assignée jusque là. Replaçant théoriquement l'arriération mentale dans le champ des psychonévroses, ils replacent du même coup les enfants arriérés dans la clientèle potentielle des psychothérapies qu'ils pratiquent au sein de leurs institutions (CMPP, hôpitaux de jour, etc.). Ce faisant, ils entrent en concurrence directe avec les pédopsychiatres qui avaient jusque là monopolisé la clientèle des arriérés mentaux jugés d'ailleurs par les maîtres de la psychanalyse comme inanalysables. La confrontation opposant les analystes aux pédopsychiatres semble se dénouer en faveur des premiers puisque les pouvoirs d'Etat reprennent dans les textes officiels les catégories nosographiques du discours analytique moderne, renvoyant dans le traditionnel les catégories des pédopsychiatres. Ainsi la notion de psychonévrose à versant déficitaire succède à celle de débilité mentale et les analystes ici ne font que relayer les pédopsychiatres dans la retraduction psychologique d'un phénomène proprement social tel que l'échec scolaire des enfants des classes populaires, produit de la distance séparant la culture du milieu familial de l'arbitraire culturel dominant. Les analystes ne font que remplacer les neuropsychiatres mais ils élargissent par leurs pratiques thérapeutiques le contrôle social des institutions du champ puisque, conformément à leur univers théorique, ils sont amenés à chercher dans l'économie symbolique du noyau familial ce qui serait déterminant de l'échec scolaire de l'enfant. De l'échec scolaire symptôme d'une souffrance de l'enfant, on passe à l'enfant symptôme d'une souffrance familiale, et c'est alors directement dans la famille qu'il faut intervenir par cette dynamique institutionnelle. Une prise en charge psychothérapeutique massive des familles culturellement les plus démunies tend à se mettre en place. La psychanalyse du pauvre se développe en même temps que le pouvoir des analystes s'impose dans le champ de l'enfance inadaptée, où il continue bien de rencontrer un certain nombre d'obstacles dont l'un des moindres n'est pas la fuite des familles les plus populaires devant le questionnement analytique.
Source : Éditeur (via Persée)
Résumé anglais School-failure and the Medical Point of View. In this article, we analyse what part scientific discourse and medico-psychological practice dealing with mentally-deficient children owes to the social conditions of their production. The emergeance, in the latter years of the nineteenth century, of new types of "abnormal children" — the unstable and the retarded — is directly linked to the massive entry, as a result of educational requirements, of children from the lowest segments of the popular classes. The early specialists in child-psychology work out scientific representations of these "abnormal schoolchildren" and press for the establishment of specialized structures, adapted to their care. The success of this project is approved by a law of 1909 creating classes for further training. But this legal victory will have no institutional effects throughout the first half of the twentieth century. It is only with the aftermath of the Second World War, at a time when a system of diversified institutions is being established to care for different groups of malad- justed infants (delinquents, psycho-neurotics, low-grade or middle-grade mental defectives, and so on) that the classes for further training will begin to develop whilst specializing exclusively in the education of the "backward" (now termed, under the new psychological nomenclature, the slightly retarded). The field of maladjusted infancy, grouped around different bodies of specialists (child-psychiatrists, psychiatric hospital doctors, infant psychoanalysts, psychologists, specialized teachers), occasionally clashing over the concepts of maladjustment and therapeutic practices, was dominated up until the end of the sixties by the child-psychiatrists who were to occupy the key positions in the new institutions outside State Education (Safeguard of infancy and adolescence, medical teaching Institutes, Rehabilitation Centres for the psycho-neurotic). It is their word which is law and determines the limits of intervention of the other specialists (psychoanalysts are confined within caring for minor disorders, doctors of mental hospitals are relegated exclusively to the caretaking of the lowest-grade mental deficients). The new concepts relating to maladjustment elaborated by the child-psychiatrists combine with an eclectic discourse elements originating from different disciplines (genetics, experimental psychology, genetic psychology, psychoanalysis), by organising them in such a way as to establish on "scientific" bases a causal relationship between maladjustment and risk of delinquency. Mentally-defective infants are no longer characterized by the level of their intellectual deficiency but as "personalities totally deficient" (intellectual backwardness, psychomotor and affective deficiency, inability to conceive abstractly) whose psychic fragility is the dominant trait. Threatened by the social surroundings, the young mental defectives are deemed to be "in moral danger" by virtue of their being retarded. If child-psychiatrists still exert today a determining influence in certain institutions of the field of enquiry and if the concepts that they have elaborated are still current in a large part of the institutional System (and notably in the teaching profession), their dominant position was called into question, towards the end of the sixties, by a new line of enquiry which was psychoanalytically-oriented. It was by critieizing the notion of mental deficiency and the intractable nature of specialized teaching that the analysts tended to tear themselves a way from the auxiliary situation which had been assigned to them until then. Theoretically displacing mental retardation into the field of psycho-neuroses, they replace at the same stroke backward children within the potential clientele of the psychotherapies they practice within their institutions (medical-teaching centres, day-hospitals, and so on). By so doing, they enter into direct competition with the child-psychiatrists who had until then monopolised the clientele of the mentally retarded, judged moreover unanalysable by the masters of psychoanalysis until then. The confrontation between analysts and child-psychiatrists seems to resolve in favour of the latter, since the state authorities take up in official texts the nosographic categories prevalent in modem analytical discourse , relegating the child-psychiatrists ' categories to tradition. Thus the notion of psychoneurosis as implying a deficit takes over from that of mental deficiency, and here the analysts are merely taking over where the child-psychiatrists left off in the psychological retranslation of a strictly social phenomenon such as failure at school in children from the working classes, a resuit of the distance separating the culture of the family milieu from the arbitrariness of the dominant culture. The analysts are merely replacing the neuropsychiatrists but by their therapeutic practice they broaden the social reference of the institutions of the field of enquiry since, in accordance with their theory, they are led to seek in the symbolic economy of the family nucleus the elements that might determine the infant's failure at school. From failure at school viewed as a symptom of the child's suffering, we move on to the child as a symptom of some malady within the family, and in that case it is in the family that one must intervene directly through those institutional dynamics. A massive psycho-therapeutic caretaking of the most culturally tinderprivileged families tends to establish itself. Psychoanalysis of the poor tends to develop at the same time as the power of the analysts asserts itself within the field of maladjusted childhood, where it still encounters a certain number of obstacles of which one of the lesser is not the shunning by the more working class families of analytical questionning.
Source : Éditeur (via Persée)
Article en ligne http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1978_num_24_1_2614