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Titre Le mouvement étudiant et la question des langues en Algérie (1962-1965) : à propos d'un épisode méconnu de l'histoire de l'UGEMA-UNEA
Auteur Yassine Temlali
Mir@bel Revue L'année du Maghreb
Numéro no 27, 2022 Dossier : Minorisations. Revisiter les conditions minoritaires
Rubrique / Thématique
Varia & Recherches en cours
Page 153-171
Résumé En Algérie en 1963, un an après la disparition de la chaire de berbère dans le naufrage de l'Université coloniale, des revendications estudiantines portant sur le « développement de la langue kabyle » et la « création d'un institut d'enseignement du berbère » ont connu un destin éphémère. Formulées en commission du Ve congrès de l'Union générale des étudiants musulmans algériens, elles ont été aussitôt abandonnées sans jamais être soumises à la plénière. En reconstituant cet épisode obscur à la lumière de plusieurs sources, dont des témoignages d'acteurs, cet article explore l'attitude du mouvement étudiant dans l'immédiate postindépendance (1962-1965) sur la question des langues berbères, parlées par un cinquième de la population mais qui ne jouissaient alors d'aucun statut juridique. Il étudie plus généralement les positions de ce mouvement sur le problème linguistique en Algérie dans un contexte où la promotion de la « langue nationale », l'arabe, devait compter avec un début de remise en cause de l'unanimité arabo-islamique qu'avait imposée le besoin d'union contre l'occupant français. Nous posons que l'enterrement de ces propositions favorables aux langues berbères doit être interprété en tenant compte à la fois de la doctrine culturelle du Parti communiste algérien (PCA), alors prépondérant au sein de l'encadrement de l'UGEMA, et de son attitude générale à l'égard du régime de Ahmed Ben Bella. Tout en plaidant en faveur de la promotion-modernisation de l'arabe, le PCA préconisait de sauvegarder non seulement le français mais aussi le kabyle, les menaces régionalistes ayant été écartées selon lui avec l'accession à l'indépendance. Héritée de l'époque où il considérait l'Algérie comme une grande mosaïque ethnoculturelle, sa bienveillance envers les langues natales était, cependant, confrontée aux nécessités de son soutien au régime, qui suspectait la revendication de reconnaissance de la berbérophonie de cacher un projet de division de nation. Le soutien du PCA à Ahmed Ben Bella, qui allait jusqu'au vœu de se dissoudre dans un grand parti unique révolutionnaire, prolongeait son rapprochement des nationalistes radicaux commencé à la fin des années 1940 et radicalisé pendant la Guerre de libération (1954-1962). Il s'est manifesté sous différentes formes dans les rangs de l'UGEMA, passée sous influence communiste dès début 1963. Cette organisation adhérait au Programme du FLN, érigé en 1962 en parti unique, et mobilisait les étudiants pour appuyer les initiatives du gouvernement (autogestion, nationalisations, etc.), notamment par des campagnes de volontariat. En échange, son autonomie organique du FLN était globalement tolérée, et on lui prodiguait subventions et aides logistiques. L'enterrement au Ve congrès de l'UGEMA de propositions favorables aux langues berbères porterait ainsi la marque de cette alliance des communistes avec Ahmed Ben Bella. L'ouverture sur le multilinguisme des cadres communistes de cette organisation aurait été contrariée par les engagements du PCA envers le régime. Intervenue en pleins déchirements du mouvement étudiant sur le rythme et les priorités de l'arabisation, cette dérobade aurait été facilitée par un autre facteur : dans l'Algérie de la prime indépendance, le statut mineur des langues non écrites passait pour un fait allant de soi, si bien que leur reconnaissance n'était revendiquée que par quelques intellectuels. De ce point de vue, l'étouffement de ces propositions avant qu'elles ne parviennent à la plénière du Ve congrès ne gâtait pas une certaine harmonie entre les communistes et le régime sur le problème linguistique. Centrées sur une promotion-modernisation de l'arabe qui ne sacrifie pas la francophonie, les positons du PCA dans ce domaine correspondaient à la politique des langues officielle. Celle-ci, malgré les professions de foi arabistes d'Ahmed Ben Bella, œuvrait objectivement non pas à la défrancisation de l'État et de la société mais à leur bilingualisation par une promotion mesurée de l'arabe. En contextualisant le plus exhaustivement possible un mini-épisode méconnu du Ve congrès de l'UGEMA – et en éclairant, à travers cet épisode les positions de cette organisation sur la question linguistique –, cet article souligne l'importance des débats culturels à l'université pour une meilleure connaissance à la fois de l'histoire du mouvement étudiant algérien et de celle de la revendication berbère en Algérie.
Source : Éditeur (via OpenEdition Journals)
Résumé anglais In Algeria in 1963, a year after the disappearance of the chair of Berber in the wreck of the colonial university, there was a brief flourishing of student demands for the “development of the Kabyle language” and the “creation of an institute for the teaching of Berber”. Formulated by a commission of the Fifth Congress of the Union générale des étudiants musulmans algériens (UGEMA), these were immediately abandoned without ever being submitted to the plenary session. In reconstructing this obscure episode in the light of many sources, including the accounts of participants, this article explores the attitude of the student movement, in the immediate post-independence period (1962–1965), to the question of Berber languages, which were spoken by a fifth of the population but which at the time enjoyed no explicit juridical status. It looks more generally at the positions of this movement on the linguistic problem in Algeria in a context in which the promotion of the “national language”, Arabic, had to reckon with the first questioning of the Arabo-Islamic unanimity imposed by the need for unity against the French occupier. I suggest that the burial of these proposals in favour of Berber languages should be interpreted in the light of the cultural doctrine of the Algerian Communist Party (PCA), then dominant within the framework of the UGEMA, and its general attitude towards the “socialist” regime of Ahmed Ben Bella. While pleading in favour of the promotion/modernisation of Arabic, the PCA recommended the protection not only of French but also of Kabyle, regionalist threats having been removed with the coming of independence. Inherited from the era in which it considered Algeria as a great ethnocultural mosaic, the party's benevolence towards mother tongues was, nevertheless, confronted by the necessities of its support for the regime, which suspected the demand for recognition of the Berber-speaking community to conceal a project of national division. The PCA's support for Ben Bella, which went so far as the wish to dissolve into a single great revolutionary party, extended its link with the radical nationalists begun in the late 1940s, radicalised during the War of Liberation (1954–1962) and pursued after 1962. It manifested itself in different forms within the ranks of the UGEMA, which came under communist influence from early 1963. This organisation would adhere to the programme of the FLN, established in 1962 as a single party, and mobilised students in support of the initiatives of the government (joint worker-management control, nationalisation, etc.), notably through voluntary service campaigns. In return, its organic autonomy was generally tolerated by the FLN, and it received subsidies and logistical support. The burial of proposals in favour of Berber languages at the Fifth Congress of the UGEMA would also carry the mark of the alliance of the communists with Ahmed Ben Bella. The openness to multilingualism by the communist cadres of this organisation would have been contradicted by the PCA's commitments to the regime. Occurring amid the split in the student movement over the pace and priorities of Arabisation, this evasion would have been made easier by another factor: in newly independent Algeria, the minority status of non-written languages was assumed as a matter of course, so much so that only a few intellectuals demanded their recognition. From this viewpoint, the scotching of these proposals before they reached the plenary of the Fifth Congress did not spoil a certain harmony between the communists and the regime over the linguistic problem. Centred on a promotion/modernisation of Arabic that did not sacrifice the French-speaking community, the positions of the PCA in this area corresponded to official language policy. This, in spite of Ahmed Ben Bella's declarations of Arabist principles, would work objectively not towards the defrancisation of the state and society but rather towards its bilingualisation through a measured promotion of Arabic. By contextualising as fully as possible a little-recognised mini-episode from the Fifth Congress of the UGEMA – and by illuminating, through this episode, the positions of the organisation on the linguistic question – this article emphasises the importance of university cultural debates for a better understanding of both the history of the Algerian student movement and the Berber claim in Algeria.
Source : Éditeur (via OpenEdition Journals)
Article en ligne http://journals.openedition.org/anneemaghreb/10815