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Titre La "guerre à la pauvreté" aux États-Unis : le statut de l'indigence dans une société d'abondance
Auteur Robert Castel
Mir@bel Revue Actes de la recherche en sciences sociales
Numéro vol. 19, no. 1, 1978
Page 47-60
Résumé La «guerre à la pauvreté» aux Etats-Unis : le statut de l'indigence dans une société d'abondance. Deux constatations font du problème de la pauvreté aux Etats-Unis un paradoxe. De tous les pays industriels avancés, les USA sont parmi ceux qui traitent le plus mal leurs malades et leurs pauvres. Depuis les rapports des Commissaires aux pauvres du début du XIXe siècle jusqu'à Galbraith, la pauvreté est généralement présentée comme un phénomène atypique dans la société américaine, une afterthought selon le mot de Galbraith, une sorte de donnée latérale, archaïque ou exotique. C'est qu'une société dite d'abondance n'est pas une société où la misère n'existe pas, mais une société où la misère n'a pas de statut ; ce n'est pas une société où règne universellement la richesse, mais une société où domine le discours justificateur de la richesse. Ce déni de la pauvreté comme phénomène social et politique commande aux pratiques assistancielles à l'égard des malades et des pauvres. Certes la pauvreté pose bien un problème social, en ce sens qu'à partir d'un seuil critique les difficultés qu'elle suscite doivent être gérées à un niveau collectif. Mais elle ne peut pas être sociale dans sa genèse et sa signification. Fondement du paradoxe de la pauvreté dans une société d'abondance : la pauvreté à proprement parler n'existe pas, il n'y a que des pauvres, c'est-à-dire des individus qui portent en eux la raison principale de leur misère. La politique de l'assistance devient alors la gestion sociale des déficiences individuelles. Cette interprétation permet une lecture cohérente des principales stratégies américaines de lutte contre la pauvreté (ou contre les pauvres), de la construction des almshouses dans la première moitié du XIXe siècle à la War on Poverty du président Johnson, en passant par la politique du New-Deal. Deux constantes : le refus de reconnaître un droit des pauvres dont l'interprétation ne serait pas laissée aux agences dispensatrices de secours ; la prédominance des conceptions individualisantes (moralisantes puis psychologisantes) sur lesquelles reposent les pratiques du travail social. C'est cette liaison organique entre la dénégation politique d'un statut de la pauvreté et l'inflation des techniques psychologisantes au niveau de sa prise en charge que l'on s'efforce d'élucider à travers l'examen des différentes politiques assistancielles qui se sont succédées aux Etats-Unis depuis un siècle. Si presque toutes les institutions américaines spécialisées dans la gestion de la pauvreté (y compris les récentes bureaucraties fédérales) fonctionnent en dernier recours à la psychologie, c'est qu'elles fondent leur travail sur une définition de l'assisté auquel un statut social est refusé d'emblée.
Source : Éditeur (via Persée)
Résumé anglais The War on Poverty in the United States : The Status of Poverty of an Affluent Society. Two observations suffice to illustrate the paradox of poverty in the United States. Of all the advanced industrial countries, the United States is among those which provide the worst treatment for their ill and poor. From the reports of the Commissioners on the Poor at the beginning of the nineteenth century to J.K. Galbraith, poverty has generally been viewed as an atypical phenomenon in American society, an «afterthought», to use Galbraith's term —a kind of incidental, archaic, or exotic fact. This is because a so-called affluent society is not a society in which poverty does not exist but one in which poverty has no proper status ; it is not a society in which wealth is universal but one in which the justification of wealth dominates discussion of the subject. This denial of poverty as a social and political phenomenon determines the way that welfare agencies handle the ill and the poor. Naturally, poverty does pose a serious social problem in the sense that beyond a certain critical threshold the difficultes it engenders must be dealt with on a collective basis. However, it cannot be admitted that poverty might be social in its origins and significance. The paradox of poverty in an affluent society rests on the foliowing notion : poverty, properly speaking, does not exist : there are only poor people. In other words, the poor are individuals who themselves bear the chief responsibility for their condition. As a result, the politics of welfare centers around the management of individual deficiencies. This interpretation makes it possible to provide a coherent account of the principal strategies in America's struggle against poverty (or against the poor), from the construction of alsmhouses in the first half of the nineteenth century to President Johnson's «War on Poverty», not forgetting the politics of the New Deal. Two historical constants may be noted in this regard : first, the refusal to recognize that the poor have rights whose interpretation is independent of the views of the agencies charged with dispensing assistance ; and second, the fact that the practices of social work are based primarily on individualistic conceptions (which at first were moralistic and later became «psychologistic»). Accordingly, there exists an organic relationship between the denial, in the political realm, of a status to poverty and the proliferation of «psychologistic» techniques on the level at which poverty is actually handled. The present essay attempts to elucidate this relationship by examining the different approaches to public assistance which have succeeded each other in the United States in the last century. It is found that almost all the American institutions specialized in the management of poverty (including the recently established federal bureaucracies) operate with notions which are ultimately psychological in nature, for the very reason that their definition of the person receiving assistance is one which denies him a social status right from the start.
Source : Éditeur (via Persée)
Article en ligne http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1978_num_19_1_2586