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Titre Spontanéité contre formalisme en Europe de l'Est.
Auteur Alexander Matejko
Mir@bel Revue Revue d'études comparatives Est-Ouest
Numéro Vol. 6, 4, 1975
Rubrique / Thématique
Articles
Page 89-114
Résumé Les interactions étroites des structures organisationnelles en régime socialiste soviétique d'Etat, l'influence de la structure bureaucratique sur les changements de politique du parti, le rôle ambigu de la loi, le rôle important des juristes ainsi que l'insuffisance relative d'employés qualifiés et de matériel adéquat ? tous ces facteurs limitent l'étendue et la profondeur de la bureaucratisation (au sens wébérien) dans les sociétés est-européennes. La spontanéité intervient automatiquement quand le formalisme est peu consistant ou même contradictoire. Les principales caractéristiques de la société industrielle ? croissance de la population et espérances grandissantes, éparpillement du pouvoir, division très poussée du travail, concentration sur des tâches précises, universalisme des dispositions législatives, autorité puissante de l'Etat, standardisation et neutralisation des relations humaines fondées sur la réussite et urbanisation ? sont consciemment développées en Europe de l'Est et contribuent à accroître la tension entre le modèle utopique d'une unité sociale et morale et la diversité interne d'une société moderne. Un formalisme très poussé est en général particulièrement néfaste en ce qui concerne la croissance. Les modifications de la structure sociale est-européenne expliquent l'apparition de nouvelles sources de spontanéité dans la population qui sont liées au développement du système. Les progrès réalisés font naître des espoirs grandissants. Les gens, surtout ceux qui jouissent d'un bon niveau d'éducation, sont de plus en plus intéressés à confronter le dogme avec la réalité. Ils cherchent à élargir leurs chances de réussite et forment des coalitions pour influencer de manière ou de l'autre les dirigeants. De nouveaux liens sociaux s'établissent et transforment le modèle social en vigueur. Il y a beaucoup de dissimulation de la part des élites au pouvoir aussi bien que de la part des simples citoyens. Les élites locales tentent de manœuvrer les masses mais, celles-ci également, ont quelque capacité à manœuvrer le système. Dans une telle situation, caractéristique de toute l'Europe de l'Est sauf peut-être en République démocratique allemande, il paraît très difficile de réconcilier de manière durable et efficace le formalisme et la spontanéité. Personne ne sait exactement où s'arrête le formalisme et où commence la spontanéité. Tout est si mêlé en ce domaine que même les dirigeants ne savent plus où ils en sont. Les contradictions du système provoquent continuellement divers modes de comportement spontané qui se développent sous le couvert du formalisme. Les dirigeants d'entreprise doivent s'adonner à des activités extra-légales dans le seul but de satisfaire aux exigences de leurs supérieurs, de leurs collègues et de leurs subordonnés. L'anxiété est loin d'avoir été éliminée ; en même temps, la religion qui, historiquement, s'est avérée être le meilleur mode de catharsis possible, a été condamnée ou totalement détruite (le cas de l'Albanie). Le système rejette les idéaux de la société de consommation et proclame en même temps son désir de concurrencer les Etats-Unis sur ce terrain. Le fondement rationnel du système comporte d'évidentes insuffisances : par exemple, le choix des dirigeants est loin d'être rationnellement organisé. Depuis des années, on se félicite de la fin de l'exploitation comme de la réalisation la plus éminente du régime alors que celui-ci se maintient par l'oppression plutôt que par quoi que ce soit d'autre. Jusqu'ici, le socialisme d'Etat est-européen a été incapable de créer un ordre d'objectivité où les gens se sentiraient en sécurité. Trop de choses encore dépendent des décisions capricieuses et arbitraires des dirigeants au pouvoir.
Source : Éditeur (via Persée)
Résumé anglais Spontaneity versus Formalization in East Europe. Some Problems of Bureaucratization under State Socialism. Intermixing of organizational structures in the Soviet state socialism, dependence of the bureaucratic structure on the Party policy shifts, the ambiguous role of legality, the important role of laymen, as well as the relative shortage of skilled clerks and of the appropriate equipment, all these factors limit the scope and the depth of bureaucratization (in the Weberian sense) in Eastern European societies. Spontaneity must enter the scene when the formalization is inconsistent or even contradictory. The major characteristics of industrial society: growth of population and rising expectations, diffusion of power, highly developed division of labour, task-concentration, universalism of legal provisions, high authority of the state, standardization and neutralization of human relations based en achievement, and urbanism, are consciously promoted in Eastern Europe and they contribute to the growing tension between the Utopian model of a socio-moral unity, and the internal diversity of a developed society. A far reaching formalization is usually particularly harmful when dealing with growth. The changes within the social structure of Eastern Europe exemplify the newly arising sources of spontaneity among people that are related to the growth of the system. The mass advancement contributes to the rising expectations. There appears among people, especially among those who are well educated, a vivid interest in confronting dogma with the reality. People look for better opportunities for themselves and create coalitions which exercise some pressures upon the rulers. New social ties become established and they modify the current model of social system. There is a lot of camouflage on the side of the ruling elite, as well as on the side of average citizens. Local elites try to outmaneouver the masses, but on the other hand the rank and file also develop some ability to outmaneouver the system. In such a situation, now very common all around Eastern Europe, with one possible exception of East Germany, it seems very difficult to establish a reliable and effective policy of reconciling formalization with spontaneity. Nobody really knows where the formalization ends, and where the spontaneity starts. Everything is so mixed-up in this respect that even the leaders are misinformed. The contradictions within the existing system constantly feed various spontaneous behavioral patterns which develop under the cover of formalization. Managers of the enterprises must involve themselves into the extralegal activities just in order to satisfy demands of their own superiors, colleagues, and subordinates. Anxiety is far from being eliminated from the system, and at the same time the religion, which proved itself historically to be the best outlet of catharsis, is condemned or even entirely eliminated (the case of Albania). The system rejects the ideals of a consumer society, but at the same time it claims to challenge the USA exactly on terms of consumer values The rational basis of the system has several obvious loopholes; for example the selection of leaders is far from being rationally regulated. The abolishment of exploitation has been claimed for years as the highest achievement, but continuity of the current system relies on oppression much more than on anything else. So far state socialism of the Eastern European style has not been able to establish an objectified order in which people would feel safe. Still too much depends on the whimsical and arbitrary decisions of rulers currently in power.
Source : Éditeur (via Persée)
Article en ligne http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/receo_0338-0599_1975_num_6_4_2001