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Titre Comment expliquer l'évolution de l'emploi salarié depuis la crise Covid ? : Une analyse économétrique sur données macro-sectorielles
Auteur Éric Heyer
Mir@bel Revue Revue de l'OFCE (Observations et diagnostics économiques)
Numéro no 180, 2023 Perspectives économiques 2023-2023
Rubrique / Thématique
Partie III. Étude Spéciale
Page 179-206
Résumé Depuis le déclenchement de la crise sanitaire, le dynamisme des créations d'emplois dans le secteur marchand non agricole en France ne cesse de nous surprendre trimestre après trimestre. Fin 2022, soit trois ans après le début de la crise Covid, l'activité dans ce même secteur, mesurée par sa valeur ajoutée, se situe 1,2 % au-dessus de son niveau pré-crise. Compte tenu du sentier de croissance de la productivité du travail observé avant la crise, évalué à 0,9 % l'an par Ducoudré et Heyer (2017), cette faible croissance de l'activité aurait dû conduire, toutes choses égales par ailleurs, à une baisse de 1,6 % de l'emploi salarié dans le secteur marchand fin 2022. Mais au lieu de baisser de plus de 270 000 postes, l'emploi salarié marchand non agricole a au contraire progressé de près de 800 000 (+4,6 %) au cours des trois dernières années selon les chiffres de la comptabilité nationale. Dans cet article, trois pistes ont été avancées et testées pour expliquer cet écart de plus de 1 million d'emplois salariés marchands au cours de la période 2019-2022 : ■ La première réside dans une durée du travail moyenne par salarié qui n'avait toujours pas retrouvé son niveau qui prévalait avant la crise, réduisant la productivité apparente des salariés ; ■ Le fort recours à l'apprentissage observé depuis 2019 est une deuxième piste envisageable (Coquet, 2023) ; ■ La troisième serait due aux nombreuses aides distribuées aux entreprises depuis la crise de la Covid-19 qui, en modifiant les incitations des entreprises à licencier et embaucher, a pu les inciter à faire de la rétention de main d'œuvre. Ces aides ont non seulement pu enrichir la croissance en emplois des entreprises qui se portent bien mais aussi maintenir artificiellement certaines d'entre elles en activité alors même qu'elles auraient dû faire faillite, comme l'illustre le très faible nombre de défaillances d'entreprises au cours des trois dernières années. Il ressort de nos estimations d'équations de demande de travail réalisées sur données macro-sectorielles que ces trois pistes expliqueraient près de 70 % de l'écart de créations d'emplois décrit précédemment. Dans le détail, la moindre durée du travail des salariés en expliquerait 18 % (soit près de 200 000 emplois), 24 % seraient à mettre en lien avec la forte progression du nombre d'apprentis au cours de période d'analyse (soit plus de 250 000 emplois) et 26 %, soit près de 280 000 emplois, s'expliqueraient par les mesures « exceptionnelles » de soutien aux entreprises. Notons par ailleurs que si ces trois pistes expliquent la quasi-intégralité de l'effet dans le secteur des services marchands, elles n‘en expliquent que la moitié dans celui de la construction et à peine un tiers dans celui de l'industrie. Dans ce secteur, avant de conclure à une baisse tendancielle des gains de productivité et en attendant les comptes nationaux définitifs, une explication alternative pourrait être avancée : l'anticipation d'une reprise illustrée par des carnets de commandes fournis pourrait inciter les employeurs à conserver leurs effectifs afin d'éviter les coûts liés à la recherche de nouveaux candidats une fois les problèmes d'approvisionnement réglés. Ce comportement peut se trouver exacerbé dans un contexte où une grande majorité des entreprises déclare rencontrer des pénuries de main-d'œuvre.
Source : Éditeur (via Cairn.info)
Résumé anglais Since the outbreak of the pandemic, the dynamism of job creation in the non-agricultural market sector in France has continued to surprise us quarter after quarter. At the end of 2022, three years after the start of the Covid crisis, activity in this sector, measured by its value added, was 1.2% above its pre-crisis level. Given the growth path of labour productivity observed before the crisis, estimated at 0.9% per year by Ducoudré and Heyer (2017), this weak growth in activity should have led, all else being equal, to a 1.6% fall in paid employment in the market sector by the end of 2022. But instead of falling by more than 270,000 jobs, non-agricultural paid employment in the market sector has actually risen by almost 800,000 (+4.6%) over the last three years, according to national accounts data. In this article, three possibilities have been put forward and tested to explain this gap of more than 1 million jobs in the market over the period 2019-2022: • The first is that average working time per employee has still not returned to its pre-crisis level, reducing the apparent productivity of employees; • The high take-up of apprenticeships observed since 2019 is a second possible explanation (Coquet, 2023); • The third could be the numerous subsidies distributed to companies since the Covid-19 crisis which, by changing the incentives for companies to lay off and hire, may have encouraged them to retain labour. Not only could this aid have been able to boost employment growth in companies that are doing well, but it could also artificially have kept some of them in business even though they should have gone bankrupt, as illustrated by the very low number of company failures over the last three years. Based on our estimates of labour demand equations using macro-sector data, these three factors explain almost 70% of the difference in job creation described above. Breaking this down, the shorter working hours of employees explain 18% (i.e. almost 200,000 jobs), 24% is linked to the sharp rise in the number of apprentices over the analysis period (i.e. more than 250,000 jobs) and 26%, i.e. almost 280,000 jobs, is due to the “exceptional” business support measures. It should also be noted that while these three factors explain almost all of the difference in the market services sector, they explain only half of it in the construction sector and barely a third in industry. In this latter sector, before concluding that there is a downward trend in productivity gains and while awaiting the definitive national accounts, an alternative explanation could be that the anticipation of an upturn illustrated by full order books could be encouraging employers to retain their workforce in order to avoid the costs associated with finding new candidates once supply problems have been resolved. This behaviour may be heightened in a context where a large majority of companies are reporting labour shortages.
Source : Éditeur (via Cairn.info)
Article en ligne https://shs.cairn.info/revue-de-l-ofce-2023-1-page-179?lang=fr