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Titre Métaphysique et théologie : une somme « pour » les gentils
Auteur Emmanuel Falque
Mir@bel Revue Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques — RSPT
Numéro tome 108, no 1, janvier-mars 2024 Recensions et notices
Page 37-65
Résumé Thomas d'Aquin n'a pas simplement écrit une somme « contre » les gentils (contra Gentiles), mais aussi et surtout une somme « pour » les gentils (pro Gentilibus ). La raison naturelle, unique recours pour les mahométans et les païens lorsqu'il n'y a pas d'Écriture en commun (contrairement aux juifs et aux hérétiques), n'est pas que le lieu vertical de l'accès à Dieu ; elle désigne aussi le topos horizontal d'une communauté d'humanité capable de nous rassembler. La « raison » hier (Thomas d'Aquin) joue le rôle de la « finitude » aujourd'hui (Heidegger) – à savoir ce qui fait notre « en commun ». Telle est l'unique perspective d'une apologétique qui ne se tiendra plus dans une sorte de « transcendance de surplomb » (Merleau-Ponty), comme si l'absolu était immédiatement donné. On cessera alors d'opposer « métaphysique » et « théologie », dans un discours prétendument pur et faussement recherché. C'est à transformer la tradition plutôt qu'à la dépasser que nous convie la leçon du concile de Nicée (325). Le « c'est-à-dire » de la même substance du Père (homoousios ) traduit bien le biblique en hellénique, plutôt qu'il ne tente de sortir de l'hellénique comme tel. Ainsi, le fameux « ce que tous nomment Dieu » (et omnes dicunt Deum ) à la fin de chacune des cinq voies de Thomas d'Aquin indique moins l'idole d'un Dieu conceptuel à dépasser, que l'icône d'un Dieu rationnel qui, dans sa kénose, habite aussi notre propre nature pour la transformer. De la théo -logie où « seul Dieu parle bien de Dieu » (génitif subjectif), on passera donc à la théo-logie où « l'homme peut aussi, et en partie au moins, parler de Dieu » (génitif objectif). Un nouveau rapport de la métaphysique à la théologie s'instaure ici, capable d'initier une autre relation du croyant au monde.
Source : Éditeur (via Cairn.info)
Résumé anglais Thomas Aquinas did not simply write a summa « against » the Gentiles (contra Gentiles), but also and above all a summa « for » the Gentiles (pro Gentilibus). Natural reason, the only recourse for Mohammedans and pagans when there is no Scripture in common (by contrast with encounters with Jews and heretics), is not just the vertical location of access to God; it also designates the horizontal topos of a community of humanity capable of bringing us together. « Reason » yesterday (Thomas Aquinas) plays the role of « finitude » today (Heidegger) – namely what makes us « in common ». This is the unique perspective of an apologetics which will no longer be held in a sort of « overhanging transcendence » (Merleau-Ponty), as if the absolute were immediately given. We will then stop opposing « metaphysics » and « theology », in a supposedly pure and falsely researched discourse. It is to transform tradition rather than to go beyond it that the lesson of the Council of Nicaea (325) invites us. The « that is to say » of the same substance of the Father (homoousios) translates the biblical into Hellenic, rather than trying to get out of Hellenic as such. Thus, the famous « what all call God » (et omnes dicunt Deum) at the end of each of the five ways of Thomas Aquinas indicates less the idol of a conceptual God to be overcome, than the icon of a Rational God who, in his kenosis, also inhabits our own nature to transform it. From theo-logy where « only God speaks well of God » (subjective genitive), we will therefore move on to theo-logy where « man can also, and in part at least, speak of God » (objective genitive). A new relationship between metaphysics and theology is established here, capable of initiating another relationship of the believer to the world.
Source : Éditeur (via Cairn.info)
Article en ligne https://shs.cairn.info/revue-des-sciences-philosophiques-et-theologiques-2024-1-page-37?lang=fr (accès réservé)