Contenu de l'article

Titre Le corps féminin à Casablanca : un reflet mouvant des rôles de genre ?
Auteur Leila Bouasria, Nezha Aidi
Mir@bel Revue L'année du Maghreb
Numéro no 32, 2024 Dossier spécial : les 20 années du Maghreb
Rubrique / Thématique
Varia
Résumé Les standards de beauté changent au fur et à mesure des attentes sociales vis-à-vis du corps féminin. Dans cet article, le corps est considéré comme l'ensemble des caractéristiques physiques et des attributs visibles, liés aux normes anatomiques, qui sont censées refléter un idéal de beauté féminine. L'attention se porte moins sur ces attributs en eux-mêmes que sur la manière dont ils évoluent en réponse aux changements sociétaux. Les normes esthétiques, économiques et médiatiques exercent une influence considérable sur les perceptions du corps féminin. Les femmes se trouvent confrontées à des contradictions : leur corps est censé être désiré et attirant, tout en étant craint et redouté ; il est supposé être généreux dans les limites préétablies. En parallèle, cet article cherche à explorer comment le corps féminin, de manière subtile, traduit les réarrangements des rapports de genre, la libération des désirs, les tensions entre l'individuel et le collectif, ainsi qu'une aspiration croissante à l'égalité. En effet, l'évolution de la condition des femmes, leur présence dans des espaces mixtes, ainsi que leur accès à l'emploi et à l'éducation publique sont des illustrations de ces changements. Ces transformations n'altèrent pas nécessairement le corps féminin de manière directe, mais influent plutôt sur les perceptions et les comportements corporels.Pendant longtemps l'embonpoint était un critère de beauté féminine qui informait d'une condition sociale privilégiée, alors qu'un corps souple évoquait une légèreté dans le mouvement et par ricochet une légèreté des mœurs, dans un contexte maghrébin où les femmes se devaient d'être cloîtrées afin de ne pas déstabiliser l'ordre patriarcal établi. Une femme bien en chair était dite belle parce qu'elle était apte à assumer l'ensemble des responsabilités domestiques, tandis qu'une autre moins enrobée et donc jugée moins forte ne répondait pas aux standards de beauté. En effet, l'attrait pour un volume corporel traduit au final le désir de conformer les femmes à des rôles précis. Il est vrai que l'accès à l'espace public a eu comme conséquence un intérêt pour la souplesse qui se conjugue à une injonction d'atténuation d'une image exubérante. Cependant, la satisfaction des exigences masculines en lien avec la sexualité continue à convoquer une image érotique traditionnelle. Sujet de fantasmes masculins d'un côté et de stigmatisations de l'autre lorsqu'il ne répond pas aux stéréotypes de genre dans l'imaginaire collectif, un nouvel idéal de « corps maîtrisé », apte à s'adapter aux mutations sociales, s'installe progressivement dans les représentations. Il s'agit de le modeler et de l'adapter aux exigences individuelles et collectives. En outre, la difficulté d'accéder au marché matrimonial, l'allongement du célibat et la multiplication des expériences intimes, intra ou extra-conjugales, redéfinissent à la fois la nature, la formation et les attentes des couples qui ne sont plus axés sur la reproduction. Les femmes marocaines, salariées ou autonomes financièrement, revendiquent le droit de se réapproprier leurs corps, dans le cadre de différentes expériences esthétiques, afin de se libérer du poids du collectif. Les femmes actives cherchent à se démarquer des stéréotypes patriarcaux, à savoir la disponibilité sexuelle, le dévouement maternel et la subordination sociale. La littérature marocaine témoigne des prémices de la libération du désir et du plaisir féminin du joug du tabou. Notre enquête de terrain renvoie également à des indicateurs de changement. Les femmes réclament de plus en plus l'égalité sur le plan affectif et sexuel. Ceci se traduit par un intérêt croissant pour la consommation de l'esthétique corporelle qui n'est en réalité qu'un affranchissement de certaines logiques genrées intergénérationnelles, comme d'autres liées à la race ou à la classe sociale.
Source : Éditeur (via OpenEdition Journals)
Résumé anglais The standards of beauty change as societal expectations regarding the female body evolve. In this article, the body is regarded as the sum of physical characteristics and visible attributes, linked to anatomical norms, which meant to reflect an ideal of feminine beauty. Less attention is placed on these attributes themselves than on how they evolve in response to societal changes. A considerable influence is exerted by aesthetic, economic, and media norms, reshaping the perception of the female body. Women face contradictions: their bodies are expected to be desired and attractive while also feared and dreaded; they are supposed to be generous while staying within predefined boundaries. This article seeks to explore how the female body subtly reflects gender dynamics, the liberation of desire, tensions between the individual and the collective, and a growing aspiration for equality.Indeed, the evolution of women's status, their presence within mixed spaces, and their access to employment and public education illustrate these changes. These transformations do not necessarily alter the female body but rather influence perceptions and bodily behaviors. For a long time, plumpness was a criterion of feminine beauty indicating privileged social status, while a supple body suggested lightness in movement and, by extension, moral looseness in a Maghrebian context where women were expected to be secluded to maintain the established patriarchal order. A curvaceous woman was considered beautiful because she was seen as capable of assuming all domestic responsibilities, whereas a less voluptuous woman did not meet prevailing beauty standards. The appeal of a certain body volume ultimately reflects the desire to conform to specific roles. It is true that access to public space had led to an interest in flexibility, combined with injunction to tone down an exuberant image. Fulfilling male demands regarding sexuality evokes a traditional erotic image; however, the public sphere demands a toning down of this image to adhere to social norms. Subject to male fantasies on one hand, and stigmatization on the other when it does not conform to gender stereotypes in the collective imagination, a new ideal of a “controlled body”, capable of adapting to social changes is gradually emerging in representations. It must be shaped and adapted to individual and collective requirements.Furthermore, difficulties in accessing the matrimonial market, prolonged celibacy, and the proliferation of intra- or extramarital intimate experiences, redefine the nature, formation, and expectations of couples, which are no longer solely focused on reproduction. Moroccan women, who are employed or financially autonomous, assert their right to reclaim their bodies through various aesthetic experiences to free themselves from societal constraints. Active women seek to distance themselves from patriarchal stereotypes, namely sexual availability, maternal dedication, and social subordination. Moroccan literature reflects the beginning of the liberation of female desire and pleasure from the taboo. Women increasingly demand equality in terms of emotional and sexual matters, leading to a growing interest in the consumption of bodily aesthetics, which is actually a liberation from certain intergenerational gendered logics, as well as those related to race and class.
Source : Éditeur (via OpenEdition Journals)
Article en ligne https://journals.openedition.org/anneemaghreb/14082