Titre | Être enfant à Sfax (Tunisie) | |
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Auteur | Fanny Vuaillat, Noa Schumacher, Sami Ben Fguira | |
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Revue | L'année du Maghreb |
Numéro | no 32, 2024 Dossier spécial : les 20 années du Maghreb | |
Rubrique / Thématique | Varia |
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Résumé |
Le rétrécissement des espaces librement accessibles aux enfants est une hypothèse souvent partagée, affectant a priori leurs expériences urbaines quotidiennes. Si la ville peut à la fois contraindre ou exclure, elle peut parfois permettre aux enfants d'explorer, découvrir, s'approprier les espaces et le monde des adultes, nouer et expérimenter des sociabilités. Les conditions sociales et les formes urbaines apparaissent alors comme deux potentiels facteurs de variabilité des expériences urbaines quotidiennes des enfants. Dans la première partie de cet article, nous rendrons compte de l'état des discussions et la manière dont les recherches internationales prennent en charge d'un côté les conditions sociales et d'un autre les formes urbaines, sans le plus souvent les mettre en regard. L'état de la littérature pointe de fait la quasi-absence de travaux contemporains sur les réalités enfantines dans les villes tunisiennes en particulier et au Maghreb en général. À partir de deux temps d'enquêtes empiriques à Sfax, nous proposons une analyse au regard de l'hypothèse du processus d'enfermement des enfants dans deux espaces hétérogènes, le péricentre et la Médina. Sfax a longtemps été pensée comme une ville homogène où les contrastes socio-spatiaux étaient peu marqués avec une ségrégation résidentielle modérée, voire inexistante. Pourtant, la croissance urbaine rapide et la spéculation foncière sélective participent fortement à la différenciation des quartiers. Les disparités les plus marquantes opposent d'une part le péricentre pavillonnaire et automobile qui se caractérise par une nette sur-représentation des catégories aisées, et d'autre part une bande littorale transformée en un espace de concentration des catégories sociales populaires, voire fortement paupérisées comme dans la Médina, quartier clos, dense et piéton. Au sein de ces deux espaces urbains spécifiques, quatre écoles, privées et publiques, ont été impliquées dans les enquêtes, mobilisant 178 enfants. Avec une approche dite en mosaïque, les méthodes de recueil de données ont été multiples. Jouer, dessiner, discuter, remplir des questionnaires ou des semainiers, confier des appareils photo jetables aux enfants ou déambuler collectivement en revisitant la méthode des parcours commentés ont été une manière de susciter différentes formes d'expression. L'analyse de ces données qualitatives se structure en deux parties à propos d'abord de la qualification des espaces contraints des enfants, puis de la description de l'hétérogénéité des expériences urbaines quotidiennes entre les deux groupes. L'expérience urbaine des enfants, du péricentre comme de la Médina, est en premier lieu marquée par la contrainte spatiale. Leurs espaces quotidiens sont limités et clairement circonscrits. Les enfants des classes aisées du péricentre pratiquent au quotidien un petit nombre de lieux clos, le plus souvent dédiés à une activité précise et toujours sous autorité d'adultes. Ces enfants vivent ainsi une forme d'extra-territorialité, tant ils et elles semblent étrangers à l'environnement immédiat des espaces fermés qu'ils et elles pratiquent. Ils et elles craignent et connaissent peu la ville. En revanche malgré les dangers et les peurs, les enfants de la Médina vivent avec plus d'intensité le quartier, physiquement clos mais où ils et elles ont le temps et le droit d'y négocier leurs spatialités quotidiennes. Les contraintes de la Médina offrent des possibles dont les enfants s'emparent par le jeu au milieu des adultes avec qui ils et elles tissent des relations variées. Évitement, cordialité, conflits ou farces sont autant de manières de vivre ensemble dans l'espace partagé et clos de la Médina. En somme, les enfants des classes aisées font l'expérience d'un monde urbain étroit quand celles et ceux de la Médina font l'expérience d'un monde urbain explorable. La grande différence de prise en charge scolaire entre les écoles publiques et privées, les formes de l'encadrement socio-éducatif, les préoccupations familiales, tout comme les conditions urbaines de chaque quartier, modifient l'existence des enfants. Cette recherche met ainsi en évidence les conditions d'espaces urbains possibles pour les enfants : des quartiers aux limites identifiables avec des points de repère marquants ; l'absence de trafic automobile et un niveau d'exigences parentales qui permettent d'avoir le temps et le droit « d'être dehors ». Les expériences urbaines quotidiennes des enfants offrent la possibilité de documenter les disparités socio-spatiales et participent ici à un savoir nouveau à propos de la ville de Sfax. Source : Éditeur (via OpenEdition Journals) |
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Résumé anglais |
The narrowing of children's spaces is a shared hypothesis among academic circles, with deep outcomes on daily urban experiences. Cities can be restrictive and exclusive. But the city can also be a place where children can explore, discover, get to grips with spaces and the adult world, develop and experiment with social relationships. Social conditions and urban form are two potential factors in the variability of children's everyday urban experiences.In the first part of this article, we will report on the academic discussions and how international research deals with social conditions on the one hand and urban forms on the other, without usually considering them together. The state of the literature points to the almost absence of contemporary research about the realities of children in Tunisian cities in particular, and in the Maghreb in general.Based on two periods of empirical survey in Sfax (2018 and 2019), we propose an analysis based on the hypothesis of the process of confinement of children in two heterogeneous spaces, the peri-urban aera and the Medina. For a long time, researchers described Sfax as a homogenous city with few socio-spatial contrasts and little or no residential segregation. However, rapid urban growth and selective land speculation are producing differences between neighbourhoods. The most striking disparities are between, on the one hand, villas and car-owning peri-urban area, with an over-representation of upper-class categories, and, on the other hand, the coastal area, with its concentration of working-class categories, or even those who are very poor, as in the Medina, an enclosed, dense and pedestrian aera.Within these two specific urban areas, four schools, both private and public, were involved in the surveys, with 178 pupils (10 to 12). By a mosaic approach, there are many ways of collecting data. Playing, drawing, chatting, filling in forms or weekly reports, handing disposable cameras to the children or taking them on a group walk with commentary can all be used to encourage children to express themselves in different ways.The analysis of this qualitative data is structured in two parts. First, we describe the children's constrained spaces, and then we describe the heterogeneity of everyday urban experiences between the two groups. Children's urban experiences, whether in the peri-urban aera or in the Medina, are characterised first and foremost by spatial constraints. Everyday spaces are limited and clearly circumscribed. On a daily basis, children from the middle and upper classes in the peri-urban aera use a small number of enclosed spaces, usually dedicated to a specific activity and always under the authority of adults. These children live a kind of extra-territoriality, so unfamiliar are they with the immediate environment of enclosed spaces. They fear and know little about the city. On the contrary, despite the dangers and fears, the children of the Medina experience their living space more intensely. The neighbourhood is physically enclosed, but children have the time and the right to negotiate their daily space. The constraints of the Medina offer possibilities. The children deal with little spaces through play. They are surrounded by adults with whom they develop a variety of relationships. Avoidance, cordiality, conflict and jokes are all ways of living together in the shared and enclosed space of the Medina.In short, children from the middle and upper classes experience a narrow urban world, while those from the Medina experience an urban world that can be explored. The difference in educational provision between state and public schools, the types of socio-educational support, family concerns and the urban conditions of each neighbourhood affect children's lives. This research highlights the conditions that make urban spaces possible for children: neighbourhoods with identifiable boundaries and prominent landmarks; the absence of car traffic and a level of parental demands that allow time and right to “be outdoors”. The children's everyday urban experiences provide an opportunity to document socio-spatial disparities and contribute to new knowledge about the city of Sfax. Source : Éditeur (via OpenEdition Journals) |
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Article en ligne | https://journals.openedition.org/anneemaghreb/14137 |