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Titre « Comment être un homme sensible dans un univers violent ? »
Auteur Camille Leprince
Mir@bel Revue L'année du Maghreb
Numéro no 33, 2025 Nouvelles puissances politiques du cinéma au Maghreb
Rubrique / Thématique
Dossier : Nouvelles puissances politiques du cinéma au Maghreb
 Cinéastes d'hier et d'aujourd'hui
Résumé Vingt ans après la fin de la « décennie noire » surgit sur les écrans Abou Leila (2019, 135'), une fiction inclassable signée Amin Sidi-Boumédiène, 36 ans à l'époque. Il s'inscrit dans un mouvement commun au renouveau du cinéma algérien qui aborde la question hautement sensible de la guerre civile des années 1990, tout en défendant des visions artistiques exigeantes. Ce cinéaste, lui, propose une manière radicale d'appréhender cette problématique politique en flirtant avec les genres. Du western au film d'horreur en passant par le road movie et le thriller, dans un geste subversif, il met en scène un duo de policiers suivant dans le désert au sud du pays la trace d'un mystérieux terroriste dit « Abou Leila ». Cette traversée va révéler, chez chacun des deux personnages, une masculinité fragilisée par des traumatismes dont l'Algérie peine encore à se relever. Par son inventivité formelle et sa complexité intellectuelle, l'œuvre filmique se détache de la lecture officielle de la guerre imposée par le régime. Dans Abou Leila, la dichotomie entre « gentils » et « méchants » s'estompe, dès lors que la porosité à la violence laisse émerger une humanité à vif d'êtres pris dans la tourmente de l'Histoire, ici incarnée à travers deux amis policiers que tout semble, au départ, opposer. Ces hommes montrent finalement peu à peu une commune vulnérabilité et font advenir des figures masculines sensibles, désarmant du même coup les stéréotypes de genre. Revenir sur le parcours d'Amin Sidi-Boumédiène à travers cet entretien, c'est interroger un chemin personnel jusqu'à l'aboutissement à une telle œuvre. Enfant, à une époque où il n'y avait pas encore la parabole ni internet, le cinéma a d'abord représenté un objet de fantasmes. Peu de films étaient alors accessibles à la télévision algérienne, excepté des canons de l'histoire nationale du cinéma des années 1960-1970, entre fresques historiques et fictions burlesques. Par l'intermédiaire de membres de sa famille vivant à l'étranger, lui proviennent des magazines de cinéma, qui nourrissent tant l'imagination que la frustration. Puis, quand arrive Canal +, suivant l'exemple de son grand frère, il visionne et revisionne tous les films possibles, indépendamment des auteurs et des genres. Lui, que ses parents destinaient à « de grandes études », qu'il débute en France, finit par dessiner sa propre voie en suivant une formation de cinéma avec l'envie d'apprendre les aspects les plus concrets et techniques du métier de réalisateur. En parallèle, il se forge sa propre culture artistique en fréquentant les médiathèques, qui lui font connaître les grands maîtres du cinéma. Il dit pourtant s'inspirer jusqu'à maintenant plus de la littérature et de la philosophie que de cinéma. De l'influence de Nietzsche à celle des philosophes arabes, et de la Beat Generation au réalisme magique des Sud-Américains, ou encore de la littérature algérienne à la science-fiction, son cinéma s'oriente très vite vers la fiction et assume une part de fantastique. Celui qui n'a jamais envisagé de passer par le documentaire dit son besoin de construire des récits fictionnels pour exprimer une complexité d'un monde qui tient de plusieurs points de vue, tout en respectant une certaine vérité. Contourner les limites entre réalité et fiction reste ce qu'il apprécie le plus jusqu'à aujourd'hui. Alors qu'il réalise ses premiers films en France, il se rend à l'évidence – son propos est sec et abstrait –, et ressent la nécessité en 2008 de retourner en Algérie et d'en faire son principal terrain de tournage. En participant à la création de la maison de production Thala Films, il rejoint un atelier dont naît en 2011 le premier court métrage qui le fait connaître Demain, Alger ?. Il choisit pour sujet un événement qui a marqué son enfance : celui de la révolte et de la répression d'« Octobre 88 », tout en évitant une lecture didactique et en lui préférant l'ouverture de pistes de réflexion à travers des visages et des destins de jeunes face à l'Histoire en train de se faire. Il prend alors conscience de la naissance d'un nouveau cinéma algérien et décide d'y contribuer, mais toujours en suivant son propre chemin. Il défie quiconque de réduire sa création à un genre particulier, comme en témoigne l'audace d'Abou Leila et sa réflexion sur la portée anthropologique des images en situation limite lorsque le cauchemar contamine le réel.
Source : Éditeur (via OpenEdition Journals)
Résumé anglais Twenty years after the end of the “black decade”, Abou Leila (2019, 135'), an unclassifiable fiction film by Amin Sidi-Boumédiène, who was 36 then, appears on screens. It is part of a movement common to the revival of Algerian cinema, which tackles the highly sensitive issue of the civil war of the 1990s while defending demanding artistic visions. This filmmaker proposes a radical approach to this political issue, flirting with different genres. From western to horror film, road movie to thriller, he subversively directs a duo of policemen following the trail of a mysterious terrorist known as “Abou Leila” through the desert in the south of the country. This journey will reveal in each of the two characters a masculinity weakened by traumas from which Algeria struggles to recover. Through its formal inventiveness and intellectual complexity, the film breaks away from the official interpretation of the war imposed by the regime but without claiming it. In Abou Leila, the dichotomy between “good guys” and “bad guys” becomes blurred, as porosity to violence allows the raw humanity of beings caught up in the turmoil of History to emerge, embodied here in two policemen friends who at first seem to have nothing in common. In the end, these men gradually demonstrate a shared vulnerability, creating sensitive male figures and challenging gender stereotypes. To revisit Amin Sidi-Boumédiène's career through this interview is to question the outcome of such a work, which is synonymous with the audacity of young Algerian cinema.As a child, before satellites and the Internet appeared, cinema was more of a fantasy object to him. Few films were available on Algerian television then, apart from the national canon of cinema from the 1960s—1970s, which ranged from historical frescoes to burlesque fiction. His family living abroad provided him with film magazines, feeding his imagination and frustration. Then, when Canal + arrived, following his older brother's example, he watched and re-watched every possible film, regardless of author or genre. Destined for higher education, which he began in France, he eventually carved out his own path by studying cinema, wanting to learn the more concrete and technical aspects of the director's craft. At the same time, he forged his own artistic culture by frequenting media libraries, which introduced him to the great masters of cinema. To this day, however, he claims to draw more inspiration from literature and philosophy than cinema. From the influence of Nietzsche to that of Arab philosophers, and from the Beat Generation to the magic realism of the South Americans, or Algerian literature to science fiction, his cinema soon turns to fiction and takes on an element of the fantastic.The man who never considered making a documentary says he needs to construct a fictional narrative to express the world's complexity from several points of view while respecting a certain truth. Skirting the boundaries between reality and fiction remains what he enjoys most. While making his first films in France, he realized that his approach was dry and abstract, and in 2008, he felt the need to return to Algeria as his main shooting ground. Helping to set up the Thala Films production company, he joined a workshop that produced his first short film, Demain, Alger? in 2011. He takes as its subject an event that marked his childhood: the revolt and repression of “October 88” while avoiding a didactic reading and preferring to open up avenues of reflection through the faces and destinies of young people facing History in the making. He then became aware f the birth of a new Algerian cinema and decided to contribute to it by joining forces with other collectives and, above all, other individuals, but always following his own path, which defies anyone to reduce his creation to a particular genre, as witnessed by the audacity of Abou Leila and his reflection on the anthropological significance of images in limit situation when nightmare contaminates reality.
Source : Éditeur (via OpenEdition Journals)
Article en ligne https://journals.openedition.org/anneemaghreb/14593