Contenu du sommaire : Nouvelles puissances politiques du cinéma au Maghreb

Revue L'année du Maghreb Mir@bel
Numéro no 33, 2025
Titre du numéro Nouvelles puissances politiques du cinéma au Maghreb
Texte intégral en ligne Accessible sur l'internet
  • Éditorial

  • Dossier : Nouvelles puissances politiques du cinéma au Maghreb

    • Nouvelles puissances politiques du cinéma au Maghreb : historicité des pratiques contemporaines et dimension transnationale - Marie Pierre-Bouthier, Salima Tenfiche accès libre
    • Cinéastes d'hier et d'aujourd'hui
      • Cinéastes de la troisième génération en Tunisie : la redéfinition des enjeux d'un engagement politique - Patricia Caillé accès libre avec résumé avec résumé en anglais
        Le cinéma en Tunisie est caractérisé par une culture de cinéma structurée autour de deux fédérations, la fédération tunisienne des ciné-clubs fondée en 1949, la FTCC, et celle des cinéastes amateurs fondée en 1962, la FTCA, dont l'engagement est porté haut et fort par quelques membres devenus des acteurs et actrices influent·es de la société civile. La révolution du 14 janvier 2011, marquée par la chute du dictateur Zine El Abidine Ben Ali, a ramené les valeurs de cette culture cinématographique au premier plan : esprit d'initiative, sens du collectif, engagement politique fort pour une société démocratique, sens du débat et du bien commun. Issu d'une recherche plus vaste fondée sur un corpus de tous les auteurs et toutes les autrices de longs métrages documentaires et de fiction réalisés en Tunisie, et d'un travail d'enquête mené auprès de 30 cinéastes, cet article porte plus spécifiquement sur la troisième génération de cinéastes, celles et ceux né·es à partir des années 1970. Il reprend l'ambition de l'appel à contribution lancé par les coordinatrices ce numéro : « faire émerger les continuités, les filiations ou les ruptures qui relient la nouvelle génération aux avant-gardes des années 1960-1970, afin de rappeler que le cinéma n'est pas apparu subitement au Maghreb à la faveur de la révolution numérique » (Pierre-Bouthier, Tenfiche, 2024). Dans un premier temps, cet article dresse une brève description de la réalisation en Tunisie, structurée autour de trois générations, et de la façon dont celles-ci ont construit leur engagement en cinéma autour de conceptions de soi et d'enjeux différents. Nous examinons plus particulièrement la tension entre l'engagement politique diffusé par cette culture associative du cinéma en Tunisie, et le romantisme lié à une conception plus artiste de la réalisation qui apparaît déjà clairement parmi les cinéastes de la deuxième génération. Les répondants de la première génération formée à l'étranger, qui revendiquent les valeurs héritées de la FTCC et de la FTCA, se remémorent l'étude de grands cinéastes dans les écoles de cinéma en Europe, et s'imaginent devenir les initiateurs d'œuvres fondatrices d'un cinéma national tandis que la seconde génération, qui souffre de l'effritement des opportunités, est plus modeste dans ses ambitions. La troisième génération, venue au cinéma pour la majorité, par la rupture que constitue la révolution du 14 janvier 2011, vient d'horizons sociaux et culturels bien plus divers. De ce paysage de la création cinématographique héritée d'une culture de cinéma spécifique à la troisième génération, nous tirons trois idéal-types de la conception de la réalisation et de la création au cinéma. Le premier, les « solitaires né·es de la révolution », s'aligne sur une conception assez classique de l'artiste romantique qui cherche dans le récit intime le moyen de rendre compte d'une nouvelle subjectivité, la sienne. Les « expérimentateurs en cinéma » sont mus par la volonté de rompre avec le monde du cinéma en Tunisie, pour s'engager dans une expérimentation collective qui amène les membres à œuvrer en cinéma au-delà de ce que seraient un récit national et des frontières nationales. Les « exploratrices d'une Tunisie postrévolutionnaire » se rapprochent sans doute davantage des valeurs de la culture du cinéma en Tunisie, et revendiquent une éthique du cinéma tournée vers un pays dont une grande partie de la population était invisible au cinéma, d'où l'importance de partir à la découverte des mondes qu'on ne voit pas, de redéfinir les modalités de la relation entre filmeuses et filmé·es et d'engager un dialogue avec les publics autour des films.
        Cinema in Tunisia is characterised by a film culture structured around two Tunisian federations, that of film clubs founded in 1949 (FTCC), and that of amateur filmmakers (FTCA) founded in 1962, whose commitment is carried by a few members who since then have become influential in civil society. The revolution of 14 January 2011 brought the values of this culture back to the fore: resourcefulness, team spirit, strong political commitment to a democratic society, a capacity to debate and a sense of the common good. Based on a wider-ranging study of all the authors of feature-length documentaries and fiction films made in Tunisia, and a survey of 30 filmmakers, this article focuses more specifically on the third generation. It takes up the ambition of the call for articles launched by the editors of this issue: “bring to light the continuities, filiations and ruptures that link the new generation to the avant-gardes of the 1960s and 1970s, to remind us that cinema did not suddenly appear in the Maghreb as a result of the digital revolution” (Pierre-Bouthier, Tenfiche, 2024). This article begins by sketching a brief landscape of filmmaking in Tunisia, structured around three generations, and the way in which such generations have built their commitment to cinema around different conceptions of self and sets of issues. In particular, we examine the tension between the political commitment disseminated by this local film culture in Tunisia, and the Romanticism related to a more artistic conception of filmmaking that is already present among second-generation filmmakers. Respondents from the first generation educated abroad, who claim the values inherited from the FTCC and the FTCA, recall the study of great filmmakers in film schools in Europe, and imagine themselves becoming the initiators of founding works. The filmmakers of this generation imagined themselves as initiators of films that would lay the foundation of a national cinema, while the second generation, suffering from the erosion of opportunities, has been much more modest in its ambitions. The members of the third generation, the majority of whom came to filmmaking through the 2011 Tunisian Revolution, originate from much more diverse social and cultural backgrounds. In this landscape of filmic creation inherited from a Tunisian film culture specific to the third generation, we draw three ideal types of the conception of film directing and film creation. The first type, the “solitaires né·es de la révolution” (“loners born out of the revolution”), is aligned with a fairly classic conception of the romantic artist who seeks through intimate narratives the means to give an account of a new subjectivity, his or her own. The “experimenters in cinema” are driven by the desire to break with the world of cinema in Tunisia, to engage in a collective experimentation that leads the members to work in cinema beyond what would be a national narrative or national borders. The “explorers of a post-revolutionary Tunisia” are undoubtedly closer to the values of Tunisian film culture. They are calling for a film ethics geared towards the exploration of remote parts of the country and populations that have remained largely invisible on films. Hence the importance of setting out to discover worlds that are not seen, to redefine the terms of the relationship between the filmmakers and the people being filmed, and to engage in a dialogue with audiences around the films.
      • Dimensions politiques et sociales du motif de l'animalité dans Abou Leila et Plumes - Nicolas Appelt accès libre avec résumé avec résumé en anglais
        Les films Abou Leila (Amin Sidi-Boumédiène, Algérie/France/Qatar, 2019) et Plumes (Omar El Zohairy, Égypte/France/Pays-Bas/Grèce, 2021) comportent plusieurs caractéristiques communes au-delà du fait qu'ils ont été tournés dans une période ultérieure au déclenchement des Printemps arabes. Tous deux sont des premiers longs métrages qui ont circulé dans des festivals internationaux, des co-productions avec l'étranger et ont été distribués en Europe. Ces deux longs métrages font partie des productions cinématographiques qui rencontrent un plus grand écho hors de leurs frontières nationales que dans leur propre pays. Au-delà de leur contexte de production et de réception, cette contribution vise à analyser la façon dont ces deux films mobilisent la figure de l'animalité, afin de traiter des aspects politiques et sociaux de leur société respective. En effet, dans le film d'Omar El Zohairy, c'est un père de famille qui se trouve transformé en poule suite à un tour de magie à l'issue inattendue, tandis que dans le film d'Amin Sidi-Boumédiène, deux amis partent sur les traces d'un terroriste qui se confond avec un guépard et les cauchemars (éveillés) d'un des deux hommes sont emplis de chèvres et brebis prêtes pour l'abattoir. Plus précisément, Abou Leila et Plumes ont la particularité d'associer le motif de l'animalité à la notion d'émancipation, vis-à-vis du patriarcat (Plumes) ou des fantômes de la guerre civile (Abou Leila). Ainsi, la problématique de cette contribution réside dans l'analyse de l'utilisation du motif de l'animalité qui articule émancipation et violence. Que cela soit le personnage de S. cherchant à en finir avec ses démons dans la décennie noire algérienne ou la mère de famille obligée de circuler dans l'espace public afin de subvenir aux besoins de sa famille et de retrouver son mari, les personnages principaux des deux films évoluent dans des climats de tension qui va en crescendo. Ils finissent par basculer l'un comme l'autre dans la violence, qui s'inscrit dans des contextes où la violence est de nature différente, où leur combat contre l'animalité questionne leur propre humanité. Afin de mettre en exergue la façon dont est construit le motif de l'animalité, il s'agit dans un premier temps de replacer les deux films dans leur contexte de production et de diffusion, puis de montrer les ramifications plus larges dans lesquels ils s'inscrivent dans l'histoire de la création cinématographique et, plus largement, artistique. Puis dans un second temps, il importe de procéder à une analyse de certaines des séquences des deux films retenus, afin d'analyser de façon formelle comment le motif de l'animalité participe, dans des situations d'émancipation compliquées, à construire une représentation des différentes formes de violence qu'elle soit liée aux traumatismes de la guerre civile algérienne ou à la domination patriarcale. Il apparaît que le motif de l'animalité se conjugue avec la violence jusqu'à un point de non-retour où les personnages principaux se livrent à une lutte à mort pour leur survie.
        The films Abou Leila (Amin Sidi-Boumédiène, Algeria/France/Qatar, 2019) and Feathers (Omar El Zohairy, Egypt/France/Netherlands/Greece, 2021) have several features in common beyond the fact that they were shot in a period after the outbreak of the Arab Spring. Both are debut features that have been screened at international festivals, co-produced abroad and distributed in Europe. Both feature-length films are among the cinematographic productions that have had a greater impact outside their national borders than in their own countries. Over and above the context of their production and reception, this contribution aims to analyze the way in which these two films mobilize the figure of animality, in order to address the political and social aspects of their respective societies. In Omar El Zohairy's film, a father finds himself transformed into a hen following a magic trick with an unexpected outcome, while in Amin Sidi-Boumédiène's film, two friends set out on the trail of a terrorist who is mistaken for a cheetah, and one man's (waking) nightmares are filled with goats and sheep ready for the slaughterhouse. More specifically, Abou Leila and Plumes have the particularity of associating the motif of animality with the notion of emancipation, from patriarchy (Feathers) or the ghosts of civil war (Abou Leila). Thus, the problematic of this contribution lies in the analysis of the use of the motif of animality that articulates emancipation and violence. Whether it's the character of S. seeking to put an end to her demons during Algeria's black decade, or the mother forced to move about in public spaces in order to provide for her family and find her husband, the main characters in both films evolve in climates of tension that build to a crescendo. In the end, they both fall prey to violence, which takes place in contexts where violence is of a different nature, and where their fight against animality questions their own humanity. To highlight the way in which the motif of animality is constructed, the first step is to situate the two films in the context of their production and distribution, then to show the wider ramifications in which they are embedded in the history of cinematographic and, more broadly, artistic creation. The second step is to analyze some of the sequences in the two films, in order to formally analyze how the motif of animality plays a part, in complicated situations of emancipation, in constructing a representation of different forms of violence, whether linked to the traumas of the Algerian civil war or to patriarchal domination. It appears that the motif of animality is combined with violence to a point of no return, where the main characters engage in a life-and-death struggle for survival.
      • « Comment être un homme sensible dans un univers violent ? » - Camille Leprince accès libre avec résumé avec résumé en anglais
        Vingt ans après la fin de la « décennie noire » surgit sur les écrans Abou Leila (2019, 135'), une fiction inclassable signée Amin Sidi-Boumédiène, 36 ans à l'époque. Il s'inscrit dans un mouvement commun au renouveau du cinéma algérien qui aborde la question hautement sensible de la guerre civile des années 1990, tout en défendant des visions artistiques exigeantes. Ce cinéaste, lui, propose une manière radicale d'appréhender cette problématique politique en flirtant avec les genres. Du western au film d'horreur en passant par le road movie et le thriller, dans un geste subversif, il met en scène un duo de policiers suivant dans le désert au sud du pays la trace d'un mystérieux terroriste dit « Abou Leila ». Cette traversée va révéler, chez chacun des deux personnages, une masculinité fragilisée par des traumatismes dont l'Algérie peine encore à se relever. Par son inventivité formelle et sa complexité intellectuelle, l'œuvre filmique se détache de la lecture officielle de la guerre imposée par le régime. Dans Abou Leila, la dichotomie entre « gentils » et « méchants » s'estompe, dès lors que la porosité à la violence laisse émerger une humanité à vif d'êtres pris dans la tourmente de l'Histoire, ici incarnée à travers deux amis policiers que tout semble, au départ, opposer. Ces hommes montrent finalement peu à peu une commune vulnérabilité et font advenir des figures masculines sensibles, désarmant du même coup les stéréotypes de genre. Revenir sur le parcours d'Amin Sidi-Boumédiène à travers cet entretien, c'est interroger un chemin personnel jusqu'à l'aboutissement à une telle œuvre. Enfant, à une époque où il n'y avait pas encore la parabole ni internet, le cinéma a d'abord représenté un objet de fantasmes. Peu de films étaient alors accessibles à la télévision algérienne, excepté des canons de l'histoire nationale du cinéma des années 1960-1970, entre fresques historiques et fictions burlesques. Par l'intermédiaire de membres de sa famille vivant à l'étranger, lui proviennent des magazines de cinéma, qui nourrissent tant l'imagination que la frustration. Puis, quand arrive Canal +, suivant l'exemple de son grand frère, il visionne et revisionne tous les films possibles, indépendamment des auteurs et des genres. Lui, que ses parents destinaient à « de grandes études », qu'il débute en France, finit par dessiner sa propre voie en suivant une formation de cinéma avec l'envie d'apprendre les aspects les plus concrets et techniques du métier de réalisateur. En parallèle, il se forge sa propre culture artistique en fréquentant les médiathèques, qui lui font connaître les grands maîtres du cinéma. Il dit pourtant s'inspirer jusqu'à maintenant plus de la littérature et de la philosophie que de cinéma. De l'influence de Nietzsche à celle des philosophes arabes, et de la Beat Generation au réalisme magique des Sud-Américains, ou encore de la littérature algérienne à la science-fiction, son cinéma s'oriente très vite vers la fiction et assume une part de fantastique. Celui qui n'a jamais envisagé de passer par le documentaire dit son besoin de construire des récits fictionnels pour exprimer une complexité d'un monde qui tient de plusieurs points de vue, tout en respectant une certaine vérité. Contourner les limites entre réalité et fiction reste ce qu'il apprécie le plus jusqu'à aujourd'hui. Alors qu'il réalise ses premiers films en France, il se rend à l'évidence – son propos est sec et abstrait –, et ressent la nécessité en 2008 de retourner en Algérie et d'en faire son principal terrain de tournage. En participant à la création de la maison de production Thala Films, il rejoint un atelier dont naît en 2011 le premier court métrage qui le fait connaître Demain, Alger ?. Il choisit pour sujet un événement qui a marqué son enfance : celui de la révolte et de la répression d'« Octobre 88 », tout en évitant une lecture didactique et en lui préférant l'ouverture de pistes de réflexion à travers des visages et des destins de jeunes face à l'Histoire en train de se faire. Il prend alors conscience de la naissance d'un nouveau cinéma algérien et décide d'y contribuer, mais toujours en suivant son propre chemin. Il défie quiconque de réduire sa création à un genre particulier, comme en témoigne l'audace d'Abou Leila et sa réflexion sur la portée anthropologique des images en situation limite lorsque le cauchemar contamine le réel.
        Twenty years after the end of the “black decade”, Abou Leila (2019, 135'), an unclassifiable fiction film by Amin Sidi-Boumédiène, who was 36 then, appears on screens. It is part of a movement common to the revival of Algerian cinema, which tackles the highly sensitive issue of the civil war of the 1990s while defending demanding artistic visions. This filmmaker proposes a radical approach to this political issue, flirting with different genres. From western to horror film, road movie to thriller, he subversively directs a duo of policemen following the trail of a mysterious terrorist known as “Abou Leila” through the desert in the south of the country. This journey will reveal in each of the two characters a masculinity weakened by traumas from which Algeria struggles to recover. Through its formal inventiveness and intellectual complexity, the film breaks away from the official interpretation of the war imposed by the regime but without claiming it. In Abou Leila, the dichotomy between “good guys” and “bad guys” becomes blurred, as porosity to violence allows the raw humanity of beings caught up in the turmoil of History to emerge, embodied here in two policemen friends who at first seem to have nothing in common. In the end, these men gradually demonstrate a shared vulnerability, creating sensitive male figures and challenging gender stereotypes. To revisit Amin Sidi-Boumédiène's career through this interview is to question the outcome of such a work, which is synonymous with the audacity of young Algerian cinema.As a child, before satellites and the Internet appeared, cinema was more of a fantasy object to him. Few films were available on Algerian television then, apart from the national canon of cinema from the 1960s—1970s, which ranged from historical frescoes to burlesque fiction. His family living abroad provided him with film magazines, feeding his imagination and frustration. Then, when Canal + arrived, following his older brother's example, he watched and re-watched every possible film, regardless of author or genre. Destined for higher education, which he began in France, he eventually carved out his own path by studying cinema, wanting to learn the more concrete and technical aspects of the director's craft. At the same time, he forged his own artistic culture by frequenting media libraries, which introduced him to the great masters of cinema. To this day, however, he claims to draw more inspiration from literature and philosophy than cinema. From the influence of Nietzsche to that of Arab philosophers, and from the Beat Generation to the magic realism of the South Americans, or Algerian literature to science fiction, his cinema soon turns to fiction and takes on an element of the fantastic.The man who never considered making a documentary says he needs to construct a fictional narrative to express the world's complexity from several points of view while respecting a certain truth. Skirting the boundaries between reality and fiction remains what he enjoys most. While making his first films in France, he realized that his approach was dry and abstract, and in 2008, he felt the need to return to Algeria as his main shooting ground. Helping to set up the Thala Films production company, he joined a workshop that produced his first short film, Demain, Alger? in 2011. He takes as its subject an event that marked his childhood: the revolt and repression of “October 88” while avoiding a didactic reading and preferring to open up avenues of reflection through the faces and destinies of young people facing History in the making. He then became aware f the birth of a new Algerian cinema and decided to contribute to it by joining forces with other collectives and, above all, other individuals, but always following his own path, which defies anyone to reduce his creation to a particular genre, as witnessed by the audacity of Abou Leila and his reflection on the anthropological significance of images in limit situation when nightmare contaminates reality.
    • Se ressaisir du passé pour nourrir le présent
      • Du départ immobile d'Alyam Alyam (1978) au « road movie inversé » de 143 rue du Désert (2019) : alternatives pour filmer les paysages du Maghreb - Marcos Nunez accès libre avec résumé avec résumé en anglais
        Le présent article propose une étude d'Alyam Alyam (1978) d'Ahmed El Maânouni et de 143 rue du Désert (2019) de Hassen Ferhani, autour de la manière de filmer les paysages dans lesquels ils se déroulent. Les deux traitent de déplacements géographiques mais de manière originale : chez El Maânouni, il est question d'émigration, mais par l'attente immobile d'un départ ; chez Ferhani, selon ses propres mots, il s'agit d'un « road movie inversé ». Cela induit une manière particulière d'envisager les paysages et l'espace environnant, d'une part dans la composition du cadre, d'autre part, plus généralement, dans la géographie que construit chacun des films.Seulement, ces régions ne sont pas nouvelles au cinéma. Elles ont été filmées depuis la fin du xixe siècle, et un certain imaginaire cinématographique s'est construit autour d'elles. Dès lors, il s'agit dans un premier temps de comprendre comment ces paysages ont été représentés à l'écran jusque-là. Dans le contexte colonial, la perception exotique entraîne avec elle des caractéristiques particulières : ces espaces sont perçus comme anhistoriques et purement naturels. Le cinéma vient immédiatement filmer des pays(ages), dont on imagine la transformation imminente. Ils sont les fragments d'époques disparues, mais aussi les terrains vierges où tester la modernité (le road trip a par exemple une histoire visuelle particulière au Sahara, des films automobiles des années 1920 et 1930 au Paris-Dakar). Seulement, cette anhistoricité, finissant par effacer toute singularité, n'est pas restreinte à la période coloniale. Aujourd'hui, au Maroc, notamment autour de Ouarzazate, ces paysages sont utilisés pour représenter la Palestine médiévale, le Tibet ou Essos. C'est là le premier axe de cet article : resituer ces films dans une histoire de la représentation et de l'utilisation des paysages du Maghreb.À partir de là, il s'agit de déplier la manière dont à leur tour les cinéastes ancrent leurs films respectifs dans ces espaces. En effet, il y a dans Alyam Alyam et 143 rue du Désert la volonté de montrer minutieusement l'envers de ce qui n'est souvent qu'un décor. El Maânouni explique que tourner dans « ces paysages extraordinaires près de Safi, c'était peut-être un piège aussi : le folklore. » Le réalisateur entend filmer la campagne dans toute sa banalité, hors de toute ambition exotisante. En effet, celui-ci s'intéresse avant tout au destin d'Abdelwahed, jeune paysan souhaitant émigrer en France. Ses difficultés se lisent dans les strates du paysage compressées à l'image, et à l'inverse sa parole les habite et les fait mieux voir. Ferhani, quant à lui, les travaille à partir des regards qui se portent sur le Sahara, en particulier celui de Malika. Au panorama d'un horizon, il préfère le surcadrage ou le hors-champ, et à la ligne de fuite, un même tronçon de route vu depuis le bas-côté. Le réalisateur fait de ce bâtiment le dispositif à travers lequel observer la multiplicité de sa société. En effet, émerge de ces deux films une double direction : d'une part l'investigation d'un lieu précis, dans toute sa singularité, d'autre part une ouverture sur le reste du pays et du monde, issue de l'attention portée aux enjeux contemporains qui les traversent. Dans les interstices des représentations hégémoniques, et à quarante ans d'écart, El Maânouni et Ferhani proposent chacun d'autres façons de regarder ces paysages.Mon article se structure autour d'une analyse esthétique de ces œuvres, fondée sur une recontextualisation et une confrontation de celles-ci aux représentations hégémoniques, issues de la période coloniale et post-coloniale, des paysages qui y sont représentés. Méthodologiquement, il s'agit donc de faire jouer successivement deux films avec des paysages aux statuts différents – le fameux désert du Sahara et un village rural inconnu – contre des archives et des études historiques sur leurs régions. Par-là, j'entends mettre en exergue, à la fois les représentations héritées qui déterminent toute œuvre cinématographique s'y déroulant, mais aussi l'originalité formelle de la démarche d'El Maânouni et Ferhani. Ainsi, à partir du réancrage de leurs films dans l'histoire de la représentation de ces paysages, apparaissent plus clairement les possibilités de résistances et les alternatives créées par les deux cinéastes.
        This paper examines Ahmed El Maânouni's Alyam Alyam (1978) and Hassen Ferhani's 143 Sahara Street (2019), focusing on how they film the landscapes in which they are set. Both deal with geographical movement, but in an unorthodox way: in El Maânouni's case, his movie deals with emigration, but through the motionless expectation of departure; in Ferhani's case, in his own words, it is an “inverted road movie.” This implies a particular way of looking at landscapes and the surrounding space, both in terms of the composition of the frame and, more generally, in terms of the geography that each of the films constructs.Nonetheless, these regions are not new to cinema. They have been filmed since the end of the 19th century, and certain cinematic imagery has been built around them. So, the first step is to understand how these landscapes have been represented on screen up to now. In the colonial context, the perception of the exotic brought with it particular characteristics: these spaces were perceived as anhistorical and purely natural. Cinema immediately came to film countries and landscapes whose imminent transformation was imagined. They were the fragments of vanished eras and the virgin ground in which to test modernity (the road trip, for example, has a particular visual history in the Sahara, from the road movies of the '20s and '30s to the Paris-Dakar). However, this anhistoricity, which ends up erasing all singularity, is not restricted to the colonial period. Today, in Morocco, particularly around Ouarzazate, these landscapes are used to represent medieval Palestine, Tibet, or Essos. The first focus of this article is to situate these films within a history of the representation and use of landscapes of the Maghreb.From there, the goal is to unfold how the filmmakers, in turn, anchor their films in these spaces. Indeed, in Alyam Alyam and 143 Sahara Street, there is a desire to show in detail the other side of what is often no more than a set. El Maânouni explains that shooting in “these extraordinary landscapes near Safi was perhaps also a trap: folklore.” The director intends to film the countryside in all its banality, without any exotic ambitions. His primary interest is the fate of Abdelwahed, a young peasant who wants to emigrate to France. His difficulties can be seen in the strata of the landscape compressed into the image, and conversely, his words inhabit them and make them more visible. Ferhani, for his part, works on the Saharian landscape from the perspective of its inhabitants and people that go through it, particularly that of Malika. Instead of a panorama of the horizon, he prefers to over-frame his shot or use the off-frame, and instead of a vanishing line, the same stretch of road is seen from its side. The director uses this building to observe the multiplicity of his society. A dual direction emerges from these two films: on the one hand, the investigation of a specific place, in all its singularity, and on the other, an openness to the rest of the country and the world, stemming from the attention paid to the contemporary issues that run through them. In the interstices of hegemonic representations and forty years apart, El Maânouni and Ferhani each propose different ways of looking at these landscapes.My article is structured around an aesthetic analysis of these films, based on their recontextualization and confrontation with the hegemonic representations of their landscapes from the colonial and post-colonial periods. Methodologically, the idea is to play two films with landscapes of different status—the famous Sahara desert and an unknown rural village—against archives and historical studies of their regions. My aim is to highlight both the inherited representations that determine any cinematographic work set there, and the formal originality of El Maânouni and Ferhani's approach. Thus, by repositioning their films in the history of the representation of these landscapes, the possibilities for resistance and the alternatives that the two filmmakers create become clearer.
      • Croisements et échanges nord-africains : Abderrahmane Bouguermouh et « l'espace cinématographique » amazigh/berbère - Daniela Merolla accès libre avec résumé avec résumé en anglais
        Cet article propose d'explorer la notion d'« espace cinématographique amazigh/berbère » (Merolla, 2006, 2019) afin d'analyser des dynamiques d'échanges et de croisements linguistiques, artistiques et culturels encore peu étudiées dans les recherches sur le cinéma nord-africain. Il s'attache à l'œuvre cinématographique d'Abderrahmane Bouguermouh, l'un des premiers cinéastes à avoir réalisé des films en amazigh/berbère (kabyle), en examinant son court métrage La Grive, en langue arabe et française, ainsi que le moyen métrage aujourd'hui perdu Comme une âme, en langue kabyle. En s'appuyant sur les travaux récents de chercheurs tels qu'Armes, Austin, Brahimi, Devaux Yahi, Lafer, Higbee et d'autres, cet article vise également à identifier les caractéristiques et les continuités de l'« espace cinématographique amazigh/berbère » en lien avec les définitions du cinéma postcolonial, diasporique, transnational et accentué, ainsi que du « cinéma-monde » et du « cinéma de transvergence ». Malgré les différentes langues utilisées dans les dialogues, les deux films Comme une âme et La Grive partagent des éléments communs et se caractérisent également par une multiplicité d'interactions et d'affiliations, plutôt que par des distinctions strictes d'inclusion ou d'exclusion. Pour saisir pleinement ces relations, il est crucial de prendre en compte les conditions dans lesquelles les films en langue amazighe/berbère ont émergé dans les années 1990, une période bien postérieure à l'introduction du cinéma en Afrique du Nord, largement retardée par la censure exercée par les États nationaux sur les différentes variantes de la langue amazighe/berbère. L'usage de cette langue dans ces films leur confère une grande popularité auprès du public local. D'ailleurs, plusieurs de ces œuvres ont été récompensées dans divers festivals, tant nationaux qu'internationaux. Plusieurs études montrent que l'équivalence entre « films amazighs » et « films en amazigh » est à la fois restrictive et insuffisante, et que d'autres éléments suggèrent que cette définition devrait être nuancée. En me référant à la réflexion sur « l'espace littéraire amazigh/berbère » (Merolla, 2006, 2019) et en considérant que le choix de la langue amazighe reste central pour les réalisateurs comme pour le public amazighophone, j'ai proposé d'utiliser la notion « espace cinématographique amazigh/berbère » (Merolla, 2019) pour penser les liens entre des productions filmiques qui appartiennent à plusieurs champs linguistiques et culturels au niveaux national et international. La notion « espace cinématographique amazigh/berbère » intéresse également les relations dont on traite dans cet article, entre les films d'un·e même cinéaste réalisés dans des langues différentes. Les films en kabyle, arabe et français du réalisateur Abderrahmane Bouguermouh sont un exemple de la difficulté de nommer « cinéma amazigh » exclusivement la production en amazigh, car ils brouillent les frontières d'une définition restrictive qui se limite à une seule langue. Bouguermouh a réalisé son propre discours anticolonial, humaniste et affectif autour de la Kabylie au-delà des impositions linguistiques et des supports utilisés (cinéma ou télévision, et aussi écriture). Et, si la spécificité du choix de la langue kabyle, pour des raisons identitaires et de contexte politique postcolonial, est centrale, elle ne doit pas faire oublier les continuités au-delà, comme la représentation du multilinguisme algérien, l'attention donnée aux personnages en difficulté sociale et politique, ainsi que le caractère transnational exprimé de temps à autre par l'entrecroisement de référents locaux, nationaux et internationaux dans l'écriture des scénarios ainsi que dans les réalisations et les publics imaginés. À partir de l'analyse de La Grive en arabe et français et de Comme une âme en kabyle, je poursuis des réflexions sur la continuité et la spécificité de « l'espace cinématographique amazigh/berbère » en relation avec des tendances cinématographiques plus larges. Si l'on voit que le point de vue de l'intérieur est fondamental, car les images et les discours sont représentés à travers le prisme de(s) perspective(s) des personnages amazighes, l'« espace cinématographique amazigh/berbère » est également marqué par certains traits des films différemment pensés en tant que postcoloniaux, transnationaux, accentués, diasporiques, et encore comme cinéma-monde et cinéma de transvergence. Il convient de souligner que ce qui constitue « l'espace cinématographique amazigh/berbère » émerge de la constellation des films existants plutôt que d'un modèle normatif. Par conséquent, ce continuum artistique devrait être considéré davantage comme un outil théorique d'investigation plutôt que comme une définition d'inclusion ou d'exclusion artistique. En outre, l'idée d'un cinéma multilingue bouleverse la vision nationaliste de l'« authenticité » culturelle confinée à une seule langue. Le véritable enjeu des études est donc de clarifier les conditions historiques et sociales de production, tout en analysant en profondeur et en interprétant la diversité des références linguistiques et culturelles propres à chaque film.
        This article proposes using the notion of the “Amazigh/Berber cinematic space” (Merolla, 2006, 2019) to explore linguistic, artistic, and cultural exchanges and intersections that remain under-studied in analyses of North African cinema. It focuses on the cinematic work of Abderrahmane Bouguermouh, one of the first filmmakers to create films in Amazigh/Berber (Kabyle), and analyses his short film La Grive in Arabic and French and his now-lost medium-length film Comme une âme in the Kabyle language. I aim to contribute to a deeper understanding of Amazigh/Berber film production, drawing on recent research by scholars such as Armes, Austin, Brahimi, Devaux Yahi, Lafer, Higbee, and others. Following this, I examine the challenges that filmmakers like Bouguermouh have encountered in producing films in Amazigh and other languages. This analysis will help identify the characteristics and continuities of the “Amazigh/Berber cinematographic space” in relation to broader cinematic definitions, including postcolonial, diasporic, transnational, and accented cinema, as well as cinéma-monde, and cinema of transvergence.
    • Études de cas historiques, miroirs du contemporain
      • Pour une cinémathèque tunisienne (1958) - Sirine Pons accès libre avec résumé avec résumé en anglais
        La cinéphilie en Tunisie s'est en grande partie développée autour du mouvement des ciné-clubs apparu après la Seconde Guerre mondiale. La génération de cinéphiles des années qui suivent l'indépendance en 1956 est alors pleine d'espoirs quant à la construction d'une culture cinématographique et d'un cinéma national en Tunisie. Dans ce contexte émerge l'idée d'une cinémathèque tunisienne. Plusieurs figures de la critique cinématographique et de la Fédération tunisienne des ciné-clubs (FTCC) prennent en charge la question autour de l'année 1958. C'est ainsi que Tahar Cheriaa publie un texte dans Les Nouvelles sfaxiennes où il liste des urgences, dont la fondation d'une cinémathèque nationale d'État, qui instaurerait notamment le dépôt légal des films en Tunisie. Parallèlement, Hamadi Ben Mabrouk, un intellectuel de retour de France et qui a eu par la suite une carrière à la radio tunisienne, se lance dans plusieurs projets pour faire connaître l'histoire du cinéma en Tunisie, dont l'organisation d'une rencontre des cinémathèques mondiales à Tunis qui ne verra pas le jour mais qui aurait pu aboutir à la constitution de la cinémathèque tunisienne. La même année, en décembre 1958, les statuts d'une cinémathèque tunisienne sont déposés. L'association est menée par Sophie El Goulli, une jeune cinéphile tunisienne qui a étudié en France, notamment à Paris où elle a fréquenté la Cinémathèque française d'Henri Langlois, son principal allié dans l'aventure de la cinémathèque tunisienne. Elle est épaulée dans ce projet par une équipe, dont le secrétaire général est Gilbert Slama, l'ancien correspondant de la section tunisoise des Amis de la Cinémathèque française et un membre du bureau de la FTCC. Cette association est ainsi créée dans un contexte favorable. Si elle n'est pas la conséquence des textes évoqués plus tôt dans cet article, elle participe de la même dynamique, des mêmes préoccupations. Nous proposons ici de nous intéresser plus en détail à ses statuts, à son fonctionnement, et de les mettre en dialogue avec les textes qui imaginaient la future cinémathèque. La mise en regard des attentes des cinéphiles tunisien·ne·s avec la création effective d'une cinémathèque associative nous permettra ici de questionner la différence entre une cinémathèque associative et d'État pour évoquer les espoirs et le dynamisme du milieu cinéphile tunisois dans les années qui suivent directement l'indépendance. Cet article se propose ainsi dans un premier temps d'étudier plus précisément l'année 1958, où des cinéphiles prennent la parole, se positionnent pour la reconnaissance du cinéma en tant qu'art et pour la constitution d'un organisme qui conserverait et valoriserait la mémoire du cinéma, alors que la Tunisie vient d'accéder à l'indépendance. Il s'agit de s'intéresser au statut associatif de la jeune Cinémathèque tunisienne, à son insertion dans le maillage associatif culturel et spécifiquement cinéphile en Tunisie, en précisant notamment ses liens avec la FTCC d'une part et ses relations avec les institutions étatiques d'autre part. En effet, l'association de Sophie El Goulli n'est pas une institution officielle, et n'a pas la marge d'action d'un ministère en ce qui concerne la constitution de collections. Pourtant, elle doit en partie son existence et son fonctionnement aux relations de ses membres et aux soutiens reçus de personnalités influentes aux carrières administratives ou politiques. Parce que la cinémathèque naît sans collections, dans un contexte où le cinéma tunisien ne s'est pas encore pleinement développé, ses cycles de rétrospectives s'organisent grâce à l'envoi de films par Henri Langlois, et ces circulations sont facilitées par des contacts aux douanes et dans différents ministères pour la réception des copies à moindre coût.
        Cinephilia in Tunisia largely developed around the Film societies movement that emerged after the Second World War. The generation of movie goers in the years following independence in 1956 were full of hopes for the construction of a film culture and a national cinema in Tunisia. In this context, the idea of a Tunisian Film Library emerged. A number of film critics and members of the “Fédération tunisienne des ciné-clubs” (FTCC) took up the issue around 1958. Tahar Cheriaa published a text in Les Nouvelles sfaxiennes in which he listed a number of urgent needs, including the foundation of a National State Film Library, which would, among other things, introduce legal deposit for films in Tunisia. At the same time, Hamadi Ben Mabrouk, an intellectual who had just returned from France and went on to have a career in Tunisian radio, embarked on a number of projects to promote the history of cinema in Tunisia, including the organization of a meeting of world cinematheques in Tunis, which was never to see the light of day but could have led to the creation of the Tunisian Film Library. The same year, in December 1958, the statutes of a Tunisian Film Library were registered. The association was led by Sophie El Goulli, a young Tunisian movie goer who had studied in France, notably Paris, where she had attended Henri Langlois's French cinematheque, her main ally in the Tunisian Film Library adventure. She is supported in this project by a team whose General Secretary is Gilbert Slama, the former correspondent of the Tunisian section of the “Amis de la Cinémathèque française” and a member of the FTCC board. This association was created in a favorable context. Although it is not the consequence of the texts mentioned earlier in this article, it is part of the same dynamic, the same concerns. We propose here to take a closer look at the association's statutes and operations, and put them in dialogue with the texts that envisioned the future Film Library. By comparing the expectations of Tunisian movie goers with the actual creation of an associative Film Library, we can question the difference between an associative and a state Film Library, and evoke the hopes and dynamism of the Tunisian movie going milieu in the years immediately following independence. This article begins with a closer look at the year 1958, when movie goers spoke out in favor of the recognition of cinema as an art form and the creation of an organization to preserve and promote the memory of cinema, at a time when Tunisia had just gained independence. We'll be looking at the young Tunisian Film Library's status as an association, and how it fits into Tunisia's network of cultural and specifically movie going associations, specifying in particular its links with the FTCC on the one hand, and its relations with state institutions on the other. Indeed, Sophie El Goulli's association is not an official institution, and does not have the scope of action of a ministry in terms of constitution and collections. However, it owes its existence and operation in part to the contacts of its members and the support it receives from influential personalities with administrative or political careers. Because the Film Library was born without collections, in a context where Tunisian cinema had not yet fully developed, its retrospective cycles were organized thanks to film shipments by Henri Langlois, and these circulations were facilitated by contacts at customs and in various ministries to receive copies at lower cost.
      • Pour une autre voix. CinémArabe, Asie-Afrique-Amérique latine (1975-1979), une revue d'action cinématographique tricontinentale - Léa Morin accès libre avec résumé avec résumé en anglais
        Cet article est consacré à la revue CinémArabe, dédiée au cinéma arabe, asiatique, africain et latino-américain. Elle est créée à Paris en 1975 par un groupe de jeunes critiques et cinéastes installés en France, avec cette ambition : une nouvelle critique pour un nouveau cinéma. De 1975 à 1979, date de parution du dernier numéro (no 12), cette revue bilingue publie de nombreux contributeurs et contributrices, obtient des entretiens inédits de cinéastes africains, couvre des festivals tricontinentaux, et édite en français et en arabe des manifestes fondateurs, comme « Vers un troisième cinéma » (Octavio Getino et Fernando Solanas, 1969) ou « Femme, arabe et… cinéaste » (Srour, 1976).La recherche, fondamentalement collective, qui a permis cette publication a été conduite au sein du Centre de recherche Elias Querejeta Zine Eskola (EQZE) entre 2022 et 2024 : rassembler les numéros, les numériser, les partager en ligne avec un index de films et les sommaires détaillés en plusieurs langues. Pour cela, nous avons également mené une série d'entretiens auprès de la critique de cinéma égyptienne Magda Wassef, du cinéaste algérien Ali Akika, du critique de cinéma tunisien Khémais Khayati, de l'écrivain mauritanien Abdoul War et du cinéaste marocain Ahmed El Maânouni, afin de retracer l'histoire de CinémArabe, et cartographier sa circulation. Ce geste s'inscrit dans une volonté de participer à la préservation, restauration et recirculation des traces fragiles du cinéma radical, transnational, militant, tricontinental des années 1970. Pour qu'elles soient accessibles aux générations futures, ne tombent pas dans l'oubli, et pour que l'histoire du cinéma ne s'écrive plus sans ces récits. Cet article retrace d'abord le contexte dans lequel cette revue est née : le Paris post-1968, celui des collectifs militants, des maisons d'édition autonomes et des imprimeries autogérées, mais aussi le Paris arabe et multinational des années 1970 où « vous rencontriez toutes les nationalités » : « C'est à Paris que j'ai découvert le monde arabe », nous ont par exemple raconté respectivement K. Khayati et M. Wassef, membres fondateurs de CinémArabe. De fait, la revue se constitue-t-elle aussi en collectif, dirigée par un « comité d'intervention », dont toutes les tâches et étapes étaient partagées et participatives, avec l'ambition suivante : écrire sur leur propre cinéma (arabe, avant de s'ouvrir de plus en plus à la dimension panafricaine et tricontinentale), fournir les informations qu'on ne trouvait pas dans les revues culturelles de gauche d'alors – en somme, inventer une critique nouvelle pour un cinéma nouveau. Une critique nouvelle, solidaire, capable d'évoquer le cinéma nouveau qui se fait alors, mais aussi qui puisse rendre possible le cinéma que les rédacteurs appelaient de leurs vœux. Parmi eux, par exemple, le Marocain Ahmed el Maânouni monte ses premiers projets de films tout en écrivant dans la revue. Pour pouvoir écrire sur ce nouveau cinéma, il faut déjà pouvoir le voir : l'article évoque les réseaux mobilisés par la revue pour pouvoir voir des films quasi invisibles, et interroger leurs auteurs. À l'image des festivals panafricains, la revue devient peu à peu l'un de ces lieux de débat, où se côtoient des cinéastes tricontinentaux engagés dans une lutte commune contre les cinémas « dominants » et les « mécanismes en place » de domination (CinémArabe no 7-8), dont la critique doit être partie prenante. Parmi ces luttes : les luttes féministes ne sont pas laissées de côté. Dans cette optique, CinémArabe devient aussi un espace de publication, traduction et réédition d'écrits parus ailleurs, et notamment de textes ou manifestes de cinéastes et théoriciens sud-américains. Ce faisant, les rédacteurs de CinémArabe ont réussi à créer un réseau transocéanique. Les rédacteurs se servent aussi de la revue pour publier des textes, voire des rêveries, plus personnelles.La revue ne survit cependant pas à sa volonté d'indépendance et d'autofinancement. Elle s'arrête après le numéro 12. Relire CinémArabe, aujourd'hui, c'est lire à chaque page les traces de projets inaccomplis – l'espoir et les utopies d'une époque où l'on rêvait d'un nouvel ordre sociétal et cinématographique. Pendant quatre ans, et jusqu'à son dernier numéro, CinémArabe a agi comme une plateforme active de circulations des idées et désirs de révolution cinématographique tricontinentale.
        This paper deals with the magazine CinémArabe, dedicated to Arab, Asian, African and Latin American cinema. It was founded in Paris in 1975 by a group of young critics and filmmakers living in France, with the ambition of creating a new kind of criticism for a new kind of cinema. From 1975 to 1979, when the last issue was released (no 12), this bilingual magazine has been publishing numerous contributors, obtaining previously unprecedented interviews with African filmmakers, covering tri-continental festivals, and releasing founding manifestos in French and Arabic, such as “Vers un troisième cinéma” (Octavio Getino and Fernando Solanas, 1969) and “Femme, Arabe et... Cinéaste” (Srour, 1976).The research, fundamentally collective, that made this publication possible was carried out within the Elias Querejeta Zine Eskola Research Center (EQZE) between 2022 and 2024: collecting the issues, digitizing them, sharing them online with an index of films and detailed summaries in several languages. To achieve this, we also conducted a series of interviews with Egyptian film critic Magda Wassef, Algerian filmmaker Ali Akika, Tunisian film critic Khémais Khayati, Mauritanian writer Abdoul War and Moroccan filmmaker Ahmed El Maânouni, in order to trace the history of CinémArabe, and map its circulation. This gesture is part of our desire to help preserve, restore and recirculate the fragile traces of the radical, transnational, militant, tricontinental cinema of the 1970s. So that they are accessible to future generations, and do not fall into oblivion, and so that the history of cinema is no longer written without these stories.This article begins by tracing the context in which the magazine was born: the post-1968 Paris of militant collectives, autonomous publishing houses and self-managed print shops, but also the Arab and multinational Paris of the 1970s, where “you met all the nationalities”: “It was in Paris that I discovered the Arab world”, as K. Khayati and M. Wassef (founding members of CinémArabe) respectively told us. In fact, the magazine was also set up as a collective, run by an “intervention committee”, whose tasks and stages were shared and participatory, with the following ambition: to write about their own cinema (Arab, before increasingly opening up to the pan-African and tricontinental dimensions), to provide information not found in the left-wing cultural magazines of the time—in short, to invent a new critique for a new cinema. A new critique that would be able to evoke the new cinema that was being made at the time, but also one that would make possible the cinema that the editors were hoping and praying for. Among them, for example, the Moroccan Ahmed el Maânouni developed his first film projects while writing for the magazine.To be able to write about this new cinema, one must already be able to watch it: the article describes the networks mobilized by the magazine to be able to see virtually invisible films, and interview their authors. Like the pan-African festivals, the magazine gradually became one of these places of debate, bringing together tricontinental filmmakers engaged in a common struggle against “dominant” cinemas and the “mechanisms in place” of domination (CinémArabe no 7-8), in which critics must play an active part. Feminist struggles were not left out. With this in mind, CinémArabe also became a space for the publication, translation and republication of writings published elsewhere, particularly texts and manifestos by South American filmmakers and theorists. In so doing, the editors of CinémArabe have succeeded in creating a transoceanic network. The editors also used the magazine to publish more personal texts and musings.However, the magazine, with all his desire for independence and self-financing, did not survive. It ceased publication after issue 12. To reread CinémArabe today is to read on every page the traces of unfulfilled projects—the hopes and utopias of a time when people dreamed of a new societal and cinematographic order. For four years, and right up to its last issue, CinémArabe acted as an active platform for the circulation of ideas and desires for a tri-continental cinematic revolution.
      • Les « bombes intérieures » de Moumen Smihi : enquête dans les matrices multiculturelles, transartistiques et transnationales d'un cinéaste marocain - Marie Pierre-Bouthier, Gabrielle Chomentowski accès libre avec résumé avec résumé en anglais
        En 1956, le Maroc accède à l'indépendance. Parmi les défis économiques, politiques, géopolitiques ou administratifs auquel le pays nouvellement indépendant est confronté, il y a l'enjeu de la reprise du contrôle sur son image, sa représentation et le récit de son histoire, et sur les institutions productrices de cette image. C'est tout d'abord avec cet objectif que le Maroc obtient de la Coopération culturelle et technique française des bourses pour l'Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC) de Paris, afin de former des techniciens marocains à placer au sein du Centre cinématographique Marocain (CCM), créé en 1944 par le Protectorat français et pérennisé par l'administration indépendante. C'est le cas de Moumen Smihi, né en 1945, parti à Paris en 1965. Quand Marie Pierre-Bouthier et Gabrielle Chomentowski rencontrent Moumen Smihi en 2021, elles mènent une enquête sur les années étudiantes des pionniers du cinéma marocain, avec cette intuition, venue des « transferts culturels », que ce qu'on appelle « cinéma national », « cinéma marocain », « cinéma décolonisé », ou « cinéma personnel », est fait de toutes les rencontres, de tous horizons, qui ont pu habiter les intériorités et les imaginaires des cinéastes qui les produisent. L'entretien-fleuve dont L'Année du Maghreb publie de larges extraits a été principalement mené au printemps-été 2021, puis enrichi d'échanges informels. Il valide et atomise ces hypothèses de départ, en les enrichissant considérablement, et les questionnant. Il commence et se termine avec l'enfance tangéroise : le cinéma Vox, la découverte du cinéma égyptien et indien, puis le ciné-club de la colonie et la découverte de Mizoguchi, la Légation américaine, l'école coranique et l'école des Français, la découverte de la littérature de la Nahda et en particulier de Taha Hussein et le désir de France, le théâtre amateur sur les planches du Teatro Cervantes, la librairie des Colonnes et la découverte de la Beat Generation américaine.Après une année 1965 politiquement houleuse passée en propédeutique à Rabat, l'entretien continue avec les « bombes intérieures » parisiennes de Moumen Smihi : moins l'IDHEC que l'EPHE ; ses maîtres Georges Sadoul, Henri Langlois et Roland Barthes ; les cinémas du Quartier latin, le théâtre de Chaillot, la Cinémathèque française, le free jazz ; la révolutionnaire Maison du Maroc, le luxe de la bourse de la Coopération et la misère ensuite ; la découverte aussi de la condition immigrée aux bidonvilles de Gennevilliers ; l'émergence enfin du Paris des cinéastes arabes dans les années 1970.Années de bouillonnement créatif, puisque toutes ces découvertes entraînent l'écriture de plusieurs scénarios, sans parler de ceux qui ne furent que rêvés : La Fièvre, film de fin d'études, trop audacieux pour l'IDHEC ; Si Moh Pas de chance, imaginé dès 1965, écrit en 1967, et finalement tourné en 1970 ; « Ensoleillée », projet resté inédit ; « La Vierge » qui deviendra El Chergui en 1975, etc. Cet entretien est donc révélateur de toute la richesse et la pluralité des sources intellectuelles, cinématographiques, historiques et culturelles de ce premier cinéma marocain de l'avant-garde des années 1970.
        In 1956, Morocco achieved independence. Among the economic, political, geopolitical and administrative challenges facing the newly independent country was the need to regain control over its image, its representation and the telling of its history, and over the institutions that produced this image. It was with this objective that Morocco obtained from the French Cooperation culturelle et technique scholarships to the Institut des Hautes Études Cinématographiques (IDHEC) in Paris, in order to train Moroccan technicians to be placed at the Centre Cinématographique Marocain (CCM), created in 1944 by the French Protectorate and perpetuated by the independent administration. This was the case for Moumen Smihi, born in 1945, who left for Paris in 1965. When Marie Pierre-Bouthier and Gabrielle Chomentowski met Moumen Smihi in 2021, they were investigating the student years of the pioneers of Moroccan cinema, with the intuition, born of “cultural transfers”, that what is called “national cinema”, “Moroccan cinema”, “decolonized cinema”, or “personal cinema”, is made up of all the encounters, from all horizons, that may have inhabited the interiorities and imaginations of the filmmakers who produce them. The wide-ranging interview of which L'Année du Maghreb publishes large excerpts was mainly conducted in the spring-summer of 2021, then enriched by informal exchanges. It validates and atomizes these initial hypotheses, considerably enriching and questioning them. It begins and ends with Smihi's childhood in Tangiers: the Vox film theatre, the discovery of Egyptian and Indian cinema, the film club and the discovery of Mizoguchi, the American legation, the Koranic school and the French school, the discovery of Nahda literature and in particular of Taha Hussein and the desire for France, amateur theater on the stage of Teatro Cervantes, the Librairie des Colonnes bookshop and the discovery of the American Beat Generation.After a politically turbulent 1965 spent as a propaedeutic student in Rabat, the interview continues with Moumen Smihi's Parisian “inner bombshells”: not so much the IDHEC and rather the EPHE; his masters Georges Sadoul, Henri Langlois and Roland Barthes; the film venues of the Latin Quarter; Théâtre de Chaillot, Cinémathèque Française, and free jazz; the revolutionary Maison du Maroc, the comfort provided by the Coopération scholarship and the poverty that followed; the discovery of the immigrant condition in the slums of Gennevilliers; the emergence of the Paris of Arab filmmakers in the 1970s. These were years of creative ferment, as these discoveries led to the writing of several screenplays, not to mention those that were only dreamt of: La Fièvre, a graduation film, too daring for IDHEC; Si Moh Pas-de-Chance, imagined as early as 1965, written in 1967, and finally shot in 1970; “Ensoleillée”, a project that remained unreleased; “La Vierge”, which became El Chergui in 1975, etc. This interview is thus a decisive piece and revealing stage of the richness and plurality of the intellectual, cinematic, historical and cultural sources of this first Moroccan cinema of the 1970s avant-garde.
  • Varia

    • Lettres d'un cheikh interné en France (1841) ou l'art de l'adresse politique en situation coloniale - Anna Anikpara Damon accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      En mars 1841, Al-Sadiq Ben Mukhnach, cheikh des Oulad Abd-el-Nour, est arrêté par le général Négrier à Constantine, et interné sans procès pour « rébellion ». Son arrestation par le général commandant la province de Constantine est approuvée par le gouverneur général de l'Algérie, le général Bugeaud, qui autorise sa « translation » dans une place fortifiée en France. Dirigé vers le fort Lamalgue à Toulon en avril, il est transféré au fort de l'île Sainte-Marguerite en juillet, conformément à l'arrêté ministériel du 30 avril 1841, rédigé pour l'occasion par le maréchal Soult, ministre de la Guerre, un mois après l'arrestation. Depuis la cellule collective où il est désormais détenu, le cheikh, en qualité de chef et de prisonnier de guerre « de première classe », a accès à la correspondance, et envoie des lettres de réclamation aux autorités militaires et politiques à Paris. L'une d'entre elles retient l'attention du maréchal Soult en novembre 1841. Elle est conservée aux Archives nationales d'Outre-mer (ANOM) à Aix-en-Provence, dans les fonds de la direction des Affaires d'Algérie du ministère de la Guerre, et constitue le cœur de cet article. Dans le contexte de la guerre de conquête de l'Algérie (1830-1847), Constantine, l'ancienne capitale du beylik ottoman, est prise au bey Ahmad en 1837, puis organisée en commandement général de province l'année suivante. Après le traité de la Tafna signé avec l'émir Abdelkader en 1837, des zones d'influence sont réparties à l'échelle de l'ancienne régence ottomane d'Algérie entre l'émir et la France, sans mention du territoire des Oulad Abd-el-Nour à l'ouest de Constantine. Dans le but de soumettre cette confédération tribale à la domination française, le général Négrier accuse l'un de ses chefs d'être un complice de l'émir et l'éloigne en le faisant déporter en France. Notre enquête sur l'internement du cheikh des Oulad Abd-el-Nour (mars 1841-octobre 1842) se fonde sur les nombreuses lettres qu'il a écrites pendant sa détention, à sa famille ou à aux autorités. C'est le premier d'une série de près de 4 000 prisonniers algériens déportés sur l'île Sainte-Marguerite de 1841 à 1884, et le traitement de la correspondance par le ministère de la Guerre n'est pas encore strictement codifié en 1841. Il maîtrise parfaitement l'art de l'adresse aux plus hautes autorités de l'État, et ses lettres mettent en action l'administration militaire qu'il met en cause.La lettre de réclamation d'Al-Sadiq Ben Mukhnach adressée à Soult en octobre 1841 montre que l'adresse à l'autorité est un moyen de communication politique efficace. Elle est l'expression singulière d'un cheikh interné dans le sud de la France, familier des codes de l'adresse aux hautes autorités politiques et prompt à maintenir des contacts avec l'extérieur. Elle révèle à la fois les pratiques répressives à l'égard des sociétés locales dans le Constantinois, au temps de la conquête, et les codes de la réclamation écrite. Éclairant un épisode méconnu de la conquête de l'Algérie, les réclamations du cheikh nous offrent un pan d'histoire sociale de l'enfermement et des interactions en situation coloniale.Les tensions et angoisses que provoque la lettre de réclamation du cheikh au sein du ministère de la Guerre reflètent les désaccords et débats sur l'utilité et la légitimité de la colonisation de l'Algérie depuis 1830. Pris entre le devoir d'appliquer les nouvelles doctrines juridiques et les nécessités de la répression, certains généraux s'adossent sur la légalité de leurs pratiques en temps de guerre. C'est probablement pourquoi le maréchal Soult a rédigé l'arrêté ministériel autorisant l'internement administratif et la déportation, quelques semaines après l'arrestation du cheikh. En 1841, le respect du statut prime, et c'est en qualité de prisonnier de guerre étranger que le cheikh correspond depuis sa cellule via des dépêches acheminées aux frais du ministère de la Guerre. La circulation des lettres de réclamation des prisonniers, de l'île Sainte-Marguerite à Constantine en passant par Marseille et Paris, dessine une géographie épistolaire impériale qui témoigne de l'importance accordée à leur traitement. Au cœur de cet article est la circulation d'une lettre expédiée de l'île Sainte-Marguerite par un prisonnier constantinois, acheminée à Paris pour être traduite en français au ministère de la Guerre, puis envoyée à Alger au Gouvernement général de l'Algérie, discutée ensuite à Constantine au siège de la province avant son retour à Paris. Les interactions épistolaires asymétriques entre le cheikh Al-Sadiq Ben Mukhnach, le maréchal Soult, les généraux Bugeaud et Négrier sont analysées dans les différentes sections de cet article.
      In March 1841, Al-Sadiq Ben Mukhnach, shaykh of the Awlad Abd al-Nur, was arrested in Constantine by General Négrier, and interned without trial for “rebellion”. After the General Commander of the Province of Constantine arrested him, the Governor General of Algeria, General Bugeaud, authorized his “translation” to a citadel in France. First sent to Fort Lamalgue in Toulon in April, he was then transferred to the Sainte-Marguerite Island fortress in July, in conformity with the ministerial decree of 30 April 1841 appropriately written by the Minister of War, Marshal Soult, one month after the arrest. In the collective cell where he is now held, the shaykh—recognized as a chief and hence “first class” war prisoner—is allowed to write letters and addressed some to political and military authorities in Paris. One of them held the attention of Marshal Soult in November 1841. It is kept at the Archives nationales d'Outre-mer (ANOM) in Aix-en-Provence, in the holdings of the Algerian Affairs Division of the Ministry of War, and is the focus of this article. During the French Conquest of Algeria (1830–1847), the city of Constantine, former capital of the Ottoman Beylik, was taken to Ahmad Bey in 1837 and organized as a French military headquarter in the following year. After the Tafna Treaty between Amir Abd al-Qadir and General Bugeaud was signed in 1837, the territory of the former Ottoman province of Al-Jaza'ir was separated into areas of influence between the Emir and Bugeaud, with no explicit mention of the Awlad Abd al-Nur territory West of Constantine. In order to bring this tribal confederacy under French rule, General Négrier accused one of its chiefs of being an accomplice to the Amir, ousted him and deported him to France. Our historical investigation on the shaykh's deportation and internment (Mars 1841-October 1842) is built on a series of letters he wrote while captive and sent to his family or French authorities. He was the first in a series of nearly 4.000 Algerian prisoners to be deported to Sainte-Marguerite Island from 1841 to 1884. In 1841, upon his arrival, the rules about maintaining a correspondence were not as strict as they became later on. Al-Sadiq Ben Mukhnach mastered the art of writing to high state authorities and his letters set the military administration in motion from the outset. Al-Sadiq Ben Mukhnach's letter to Soult demanding his rights be respected in October 1841 shows that writing to high authorities is an efficient mode of political communication. This letter shows the singular expression of a shaykh interned in the South of France, accustomed to epistolary communication with a sovereign and eager to maintain contact with the outside world. It contains precious information on both repressive practices towards Algerian societies during the war and written codes of claim letters at the time. Casting light on an unknown episode of the French conquest of Algeria, the shaykh's letters unveil a new side of the social history of imprisonment and interactions within a colonial situation. One effect his letters had on the French military administration receiving them was to create tensions and anxiety between those who were already in disagreement or debate on the utility and legitimacy of colonizing Algeria since 1830. Torn between their duty to implement new legal doctrines and the necessity to repress to maintain newly acquired power, some generals were eager to back their actions with a legal frame. This is probably why Marshal Soult wrote his decree in April authorizing internment and deportation without trial a few weeks after the shaykh was arrested. In 1841, in a time of war, respecting one's status is paramount, thus the shaykh is treated as a foreign war prisoner in France and able to maintain a correspondence via letters paid for and dispatched by the Ministry of War. The circuit of claim letters written by Algerian war prisoners from Sainte-Marguerite Island to Constantine and Algiers via Paris and Marseilles materializes an imperial epistolary geography that outlines the importance of these claims. This article focuses on a letter written in the Sainte-Marguerite Island citadel by a prisoner from Constantine, sent to Paris to be translated from Arabic to French in the Ministry of War offices, dispatched to Algiers to be dealt with at the General Government headquarters, and transported to Constantine where it all started before being decided on in Paris. The asymmetrical epistolary interactions between the shaykh Al-Sadiq Ben Mukhnach, Marshal Soult (Paris), and Generals Bugeaud (Algiers) and Négrier (Constantine) are analyzed in the different sections of this article.
    • Ce que révèlent les contrats de mariage des Français établis ou nés à Bizerte (1897-1918) - Belhassen Sahli accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      Avant l'instauration du Protectorat français, la Tunisie n'avait pas de loi d'état civil incluant tous les groupes résidant dans le pays : les musulmans tunisiens étaient soumis aux tribunaux islamiques appliquant la charia, tandis que les juifs accomplissaient leurs procédures civiles devant ceux des rabbins. Quant aux étrangers, ils relevaient des juridictions consulaires. Mais après le début de la colonisation, un nouveau mécanisme contractuel émerge. Ses caractéristiques civiles sont valables pour tous les groupes, quelle que soit la nationalité ou la religion ; son application est obligatoire pour les Français, tandis qu'elle reste facultative pour les autres catégories de la population.La promulgation du décret de 29 juin 1886 est l'un des indicateurs les plus marquants de cette volonté des autorités françaises d'attirer leurs concitoyens vers la colonie en assurant leur stabilité. Il lève en effet l'ambiguïté de la question de l'état civil en Tunisie, mieux défini et placé sous le contrôle de tribunaux français. Ce dispositif s'inscrit dans le cadre d'une politique visant à assurer la croissance démographique d'une minorité implantée. Ce décret sert le projet colonial des autorités, tout en ménageant les intérêts des ressortissants français. Car il ne s'agit pas seulement de protéger une nationalité et des droits. Le décret du 29 juin 1886 agit plutôt comme un mécanisme visant à maintenir les colons dans le droit français, quand bien même ils s'installent en dehors de la métropole. Dans ce contexte, nous proposons d'étudier ce texte juridique, pour comprendre la façon dont il réglemente la question particulière du mariage et la manière avec laquelle les intéressés s'en emparent. La promulgation du décret de 1886 conduit à la conclusion de milliers de contrats de mariage civil dans le pays, en lien avec le développement démographique français dès les débuts du Protectorat. Nous avons retenu pour cette étude 833 actes de mariage de Français, issus de la région de Bizerte, où cette communauté devient importante au début du xxe siècle. Ces contrats sont documentés dans deux registres d'état civil : le premier est issu du siège du contrôle civil de Bizerte et contient 543 actes de mariage, tous conservés au Centre des archives diplomatiques de La Courneuve ; le deuxième a été produit par la municipalité avec 290 contrats déposés aux Archives nationales tunisiennes à Tunis. Cette documentation offre un aperçu unique de la vie des ressortissants français mariés entre 1897 et 1918, c'est-à-dire durant la première phase de leur installation en Tunisie.Par le recours à une approche quantitative et qualitative, nous avons compilé les différentes données contenues dans ces documents pour comprendre les stratégies matrimoniales. Nous avons retenu en particulier l'âge, le statut social et professionnel des Français qui se mariaient entre eux ou bien avec un membre issu d'une autre communauté (tunisienne ou européenne). Nous avons cherché en effet à saisir les conditions sociales, politiques et juridiques qui influençaient de telles unions dans les premières décennies du Protectorat.Nous reviendrons dans un premier temps sur le cadre réglementaire qui régissait le mariage en Tunisie à la fin du xixe siècle, en étudiant ses règles, sa logique et dans quelle mesure il peut être considéré comme une extension de l'esprit du Code civil en vigueur en France. Puis nous nous intéresserons aux stratégies matrimoniales de la communauté française de Bizerte, en son sein comme en lien avec les autres groupes. L'étude des contrats matrimoniaux ouvre un champ de données originales sur les façons de penser et d'agir des minorités coloniales, la place essentielle de la famille comme les contours qui lui sont donnés à la lumière de ces comportements.
      Before the establishment of the French Protectorate, Tunisia did not have a civil status law that included all groups residing in the country: Tunisian Muslims were subject to Sharia courts, while Jews performed their civil procedures before rabbinical courts. As for foreigners, they came under consular jurisdictions. However, after the beginning of colonization, a new contractual mechanism emerges. Its civil characteristics is valid for all groups, regardless of nationality or religion; its application is mandatory for the French, while it remains optional for other categories of the population.The promulgation of the decree of June 29, 1886, is one of the most significant indicators of the French authorities' desire to attract their fellow citizens to the colony by ensuring their stability. Indeed, it clarifies the ambiguity surrounding civil status in Tunisia, defining it more clearly and placing it under the control of French courts. This system fits into a policy aimed at ensuring the demographic growth of an established minority. This decree serves the authorities' colonial project while safeguarding the interests of French nationals. It is not just about protecting nationality and rights. The decree of June 29, 1886, acts as a mechanism to keep settlers within French law, even when they move outside the metropolis. In this context, we propose to study this decree in order to understand how it regulates the particular issue of marriage and how the parties involved respond to it.The promulgation of the 1886 decree led to the conclusion of thousands of civil marriage contracts in the country, linked to the demographic development of the French population from the early days of the Protectorate. We retained for this study 833 acts of French nationals drafted in Bizerte region, where this community becomes significant at the beginning of the 20th century. These contracts are documented in two civil status registers: the first originates from the Civil Control Office in Bizerte and contains 543 marriage acts, preserved at the Center for Diplomatic Archives in Courneuve; the second has been produced by the municipality and includes 290 contracts, deposited at the Tunisian National Archives. This documentation provides a unique insight into the lives of French nationals married between 1897 and 1918, during the initial phase of their settlement in Tunisia.By using a quantitative and qualitative approach, we compiled the various data contained in these documents to understand matrimonial strategies. We focused particularly on the age, social status, and profession of the French people who married either among themselves or with members of another community (Tunisian or European). We aimed to enter social, political, and legal conditions which influenced such unions in the early decades of the Protectorate.First, we will revisit the regulatory framework governing marriage in Tunisia at the end of the 19th century, examining its rules, logic, and how far it can be considered an extension of the spirit of the Civil Code in force in France. Then, we will focus on matrimonial strategies of the French community in Bizerte, both among its members and in relation to other groups. The study of marriage contracts opens up a field of original data on the ways colonial minorities thought and acted, the central place of the family, and the contours it took in light of these behaviors.
    • Valorisation des collections publiques de tapis marocains au temps du protectorat français (1912-1935) - Khalid Loukid accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      L'artisanat des tapis marocains suscite un intérêt particulier de la part des autorités françaises dès le début du protectorat au Maroc (1912-1935). Les particularités et le caractère « indigène » des tapis marocains, qu'ils soient de style amazigh ou arabe, intéressent rapidement le résident général Hubert Lyautey et le chef du Service des arts dits « indigènes », Prosper Ricard. À cette époque, la fabrication des tapis au Maroc est une activité florissante, tant en milieu urbain que rural, avec des centres de production comme Rabat, Salé, Casablanca, Meknès, Fès et Marrakech. La diversité régionale est marquée, notamment entre les tapis du Moyen Atlas, du Haut Atlas et du Haouz de Marrakech.Ainsi, les autorités du protectorat lancent une politique artisanale spécifique, accompagnée de la création d'institutions dédiées à la gestion et au développement du secteur artisanal, en particulier des tapis marocains qui ont bénéficié d'un cadre législatif ainsi que de mécanismes de contrôle et de valorisation. L'Office des industries d'art indigènes, créé en 1918 et renommé par la suite Service des arts indigènes (1920), a été dirigé par Prosper Ricard (1920-1935). Ce service a transformé le secteur culturel et artisanal, en particulier les méthodes de travail des tisseurs et tisseuses de tapis. La promulgation du dahir (décret royal) d'estampillage, en 1919, a tracé et complété les axes fondamentaux de la stratégie coloniale envers l'artisanat des tapis, sa promotion et le contrôle de son « authenticité ».Cet article met en lumière de façon critique ces dispositifs législatifs et ces mesures « rénovatrices ». Il examine leur impact sur la production, la conservation, la valorisation et la commercialisation des tapis marocains. L'hypothèse centrale est que, si cette politique a permis de préserver certaines pratiques artisanales et de promouvoir l'artisanat marocain à l'international, elle a également transformé l'industrie du tapis en un instrument au service des intérêts coloniaux. L'objectif est de montrer comment le protectorat a restructuré la production des tapis tout en contrôlant leur diffusion et en exploitant leur image pour asseoir son emprise.Bien que cette politique ait eu des effets à la fois positifs et négatifs sur l'artisanat des tapis, elle a laissé une empreinte durable sur les techniques de tissage traditionnel au Maroc. Ses impacts perdurent encore aujourd'hui, influençant la décoration des tapis, ainsi que la perception et les préférences du public marocain distinguant les tapis « urbains » et « ruraux ». Les archives nationales du Maroc et les archives muséales, telles que celles du musée Dar Si Saïd de Marrakech avec sa collection ancienne de tapis, nous renseignent sur la politique adoptée par Lyautey et Ricard, sur l'organisation des foires et expositions artisanales comme outils de promotion et de valorisation de ces produits, au niveau national et international. À cela s'ajoute Le Corpus de tapis marocains qui reste une référence en matière de collections de tapis marocains ; ses quatre tomes (1923-1934) sont l'œuvre de Prosper Ricard.Les effets de cette politique sur les collections de tapis marocains sont variés et significatifs : augmentation et régulation de la production, commercialisation intense à l'international et conservation d'un fonds muséal de tapis d'art indigène servant de « modèles » pour les artisans. Toutefois, cette politique a modifié les usages anciens en influençant l'emploi des motifs pour mieux satisfaire une clientèle européenne. Les petites entreprises et les artisans, en général, ne semblent pas avoir pleinement bénéficié de cette dynamique économique.
      Moroccan carpet craftsmanship was of particular interest to the French authorities from the start of the protectorate in Morocco (1912-1935). The particularities and “indigenous” character of Moroccan carpets, whether in Amazigh or Arab style, quickly attracted the interest of Resident General Hubert Lyautey and Prosper Ricard, head of the so-called Service des arts indigènes. At the time, carpet-making in Morocco was flourishing in both urban and rural areas, with production centers such as Rabat, Salé, Casablanca, Meknes, Fez and Marrakech. There was considerable regional diversity, particularly between carpets from the Middle Atlas, the High Atlas and the Haouz region of Marrakech.Thus, the protectorate authorities launched a specific crafts policy, accompanied by the creation of institutions dedicated to the management and development of the crafts sector, in particular Moroccan carpets, which benefited from a legislative framework as well as control and valorization mechanisms. The Office des industries d'art indigènes, created in 1918 and subsequently renamed Service des arts indigènes (1920), was headed by Prosper Ricard (1920-1935). This department transformed the cultural and craft sector, in particular the working methods of carpet weavers. The promulgation of the dahir (royal decree) of stamping, in 1919, outlined and completed the fundamental axes of the colonial strategy towards carpet craftsmanship, its promotion and the control of its “authenticity”.This article takes a critical look at these legislative and “renovation” measures. It examines their impact on the production, conservation, valorization and marketing of Moroccan carpets. The central hypothesis is that, while this policy has made it possible to preserve certain craft practices and promote Moroccan handicrafts internationally, it has also transformed the carpet industry into an instrument serving colonial interests. The aim is to show how the protectorate restructured carpet production while controlling its distribution and exploiting its image to consolidate its hold.Although this policy had both positive and negative effects on carpet craftsmanship, it left a lasting imprint on traditional weaving techniques in Morocco. Its impact endures to this day, influencing carpet decoration, as well as the perception and preferences of the Moroccan public distinguishing between “urban” and “rural” carpets. Morocco's national archives and museum archives, such as those of the Dar Si Saïd museum in Marrakech with its ancient carpet collection, provide us with information on the policy adopted by Lyautey and Ricard, on the organization of craft fairs and exhibitions as tools for promoting and enhancing these products, both nationally and internationally. In addition, Le Corpus de tapis marocains (The Corpus of Moroccan Carpets) remains a benchmark in Moroccan carpet collections; its four volumes (1923-1934) are the work of Prosper Ricard.The effects of this policy on Moroccan carpet collections are varied and significant: increased and regulated production, intense international marketing and the preservation of a museum collection of indigenous art carpets serving as “models” for craftsmen. However, this policy has modified the old ways of making carpets by influencing the use of motifs to better satisfy a European clientele. Small businesses and craftsmen in general do not seem to have benefited fully from this economic dynamic.
    • Entre récit conciliant et héritage contraignant : les conquêtes islamiques du Maghreb et les « invasions hilaliennes » dans l'historiographie coloniale et réformiste - Abdelhak Boumsied accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      Cette étude interroge la construction historiographique des études médiévales en Algérie contemporaine. À travers une approche comparative d'histoire des représentations, nous proposons d'analyser les perspectives historiographiques de deux courants du xxe siècle. Sont retenues d'une part celles d'historiens « réformistes », membres de l'Association des oulémas musulmans fondée par ʿAbd al-Ḥamīd Ibn Bādīs en 1931 et auteurs d'ouvrages de synthèse, en particulier les trois volumes de Mubārak al-Mīlī, Tāriḫ al-Ğazāʾir fī-l-qadīm wa-l-hadīṯ [« Histoire de l'Algérie ancienne et moderne »] (1928-1932), celui de Tawfiq al-Madanī, Tārīḫ al-Ğazāʾir [« Histoire de l'Algérie »] (1931), et enfin celui de ʿAbd al-Raḥmān al-Ǧilālī : Tārīḫ al-Ğazāʾir al-ʿām [« Histoire générale de l'Algérie »], qui est plus tardif (1954-1955). Ces écrits sont mis en regard avec des travaux liés à l'historiographie coloniale, indissociable de l'Université d'Alger (fondée en 1909), notamment l'ouvrage de Georges Marçais, La Berbérie musulmane et l'Orient au Moyen-Âge (1946), celui d'Émile-Félix Gautier, Le Passé de l'Afrique du Nord : les siècles obscurs (1937), et celui de Christian Courtois, Les Vandales et l'Afrique (1955). Nous y ajoutons la thèse publiée en 1962 de Hady Roger Idris, consacrée à La Berbérie orientale sous les Zirides (xe-xiiie siècle), et deux de ses articles portant sur les « invasions hilaliennes » (Idris, 1968a, 1968b). Le traitement réservé à des événements historiques et historiographiques clivants, à partir de sources globalement identiques, révèle en effet des interprétations propres à chacun de ces courants et surtout diamétralement opposées. Il s'agit des conquêtes islamiques de l'Afrique du Nord au viie siècle et des « invasions hilaliennes » du xie siècle. Les auteurs français de l'école d'Alger adoptent une vision imprégnée d'un fatalisme événementiel où les conquêtes islamiques et les « invasions hilaliennes » ne sauraient être perçues que par la négative. La réaction des historiens algériens, amorcée dès les années 1930, offre une vision inversée de ces évènements. Leur projet historiographique se développe en opposition à la commémoration du centenaire des débuts de la conquête de l'Algérie qui donne l'occasion à des historiens français de donner leur version du passé dans de nombreuses publications. Or, dans un contexte colonial où la pratique historienne se distingue difficilement du militantisme politique et de l'idéologie, les conquêtes islamiques de l'Afrique du Nord et les « invasions hilaliennes » font ainsi l'objet – des deux côtés – de discours régressifs ou mélioratifs antagonistes. Ces évènements suscitent des interprétations manichéennes, souvent instrumentalisées à des fins politiques. Pour les uns, les conquêtes représentent l'avènement d'un bienfait divin, diffusant l'islam et la langue arabe ; pour les autres, elles marquent la rupture violente avec une « Berbérie » christianisée, voire le début d'un déclin. La migration hilalienne donne lieu pareillement à des interprétations contrastées qui reflètent des perspectives historiques divergentes. Les auteurs français, s'appuyant principalement sur certaines sources médiévales, ont tendance à insister sur les aspects destructeurs de cet épisode, y voyant une rupture majeure et régressive. Dans une optique différente, les penseurs réformistes proposent une relecture qui évalue à une échelle plus large le rôle historique des Hilaliens, jugé bénéfique, car leur arrivée aurait participé à renforcer la présence de l'islam et de la langue arabe au Maghreb. Ainsi, ces épisodes deviennent des champs de bataille mémoriels, où chaque camp puise des arguments pour légitimer son projet politique. Les réformistes le font dans une quête de construction identitaire de l'Algérie, qu'ils perçoivent comme indissociable de l'islam et de l'arabité. Les principes (ṯawābit) qu'ils défendent sont au fondement d'une politique institutionnelle d'« écriture et [de] réécriture de l'histoire » après l'indépendance (Remaoun, 2003), selon laquelle l'histoire de l'Algérie ne saurait être perçue hors du cadre arabo-islamique.
      This study examines the historiographical construction of medieval studies in contemporary Algeria. Using a comparative approach based on the history of representations, we propose to analyse the historiographical positions of two twentieth-century currents. On the one hand, those of “reformist” historians, members of the Association des oulémas musulmans founded in 1931 by ʿAbd al-Ḥamīd Ibn Bādīs and authors of works of synthesis, in particular the three volumes of Mubārak al-Mīlī, Tāriḫ al-Ğazāʾir fī-l-qadīm wa-l hadīṯ [The history of Ancient and Modern Algeria] (1928–1932), that of Tawfiq al-Madanī, Tārīḫ al-Ğazāʾir [The history of Algeria] (1931), and finally that of ʿAbd al-Raḥmān al-Ǧilālī, Tārīḫ al-Ğazāʾir al-ʿāmm [A General history of Algeria] (1954–1955). These writings are set against works linked to colonial historiography, inseparable from the University of Algiers (founded in 1909), notably Georges Marçais's La Berbérie orientale et l'Orient au Moyen-Âge, Émile-Félix Gauthier's Le passé de l'Afrique du Nord: les siècles obscurs, and Christian Courtois's Les Vandales et l'Afrique (1955). We should also mention the thesis published in 1962 by Hady Roger Idris on La Berbérie orientale sous les Zirides (xe-xiiie siècles), and two of his articles on the “Hilalian invasions” (Idris, 1968a, 1968b). The treatment given to divisive historical and historiographical events, based on sources that are generally identical, reveals interpretations that are specific to each of these currents and, above all, diametrically opposed. These are the Islamic conquests of North Africa in the seventh century and the “Hilalian invasions” of the eleventh century. The French authors of the Algiers school adopted a vision imbued with a fatalistic view of events, in which the Islamic conquests and the “Hilalian invasions” could only be seen in a negative light. The reaction of Algerian historians, which began in the 1930s, offered an inverted vision of these events. Their historiographical project developed in opposition to the commemoration of the centenary of the beginning of the conquest of Algeria, which gave French historians the opportunity to give their version of the past in numerous publications. In a colonial context where historical practice is difficult to distinguish from political militancy and ideology, the Islamic conquests of North Africa and the “Hilalian invasions” are the subject—on both sides—of antagonistic regressive or meliorative discourse. These events give rise to manichean interpretations, often exploited for political ends. For some, these conquests represented the advent of divine blessing, spreading Islam and the Arabic language; for others, they marked a violent break from Christianized “Berberia”, or even the beginning of a decline. The Hilalian migration has similarly given rise to contrasting interpretations, reflecting divergent historical perspectives. French authors, relying mainly on certain medieval sources, tend to emphasize the destructive aspects of this episode, seeing it as a major and regressive break. From a different perspective, reformist thinkers propose a re-reading that evaluates the historical role of the Hilalians on a broader scale, judging it to be beneficial, as their arrival helped to strengthen the presence of Islam and the Arabic language in the Maghrib. In this way, these episodes become battlefields of memory, from which each camp draws arguments to legitimize its political project. The reformists do so in a quest to build Algeria's identity, which they perceive as inseparable from Islam and Arabness. The principles (ṯawābit) they defend underpin an institutional policy of “writing and rewriting history” after independence (Remaoun, 2003), according to which the history of Algeria cannot be perceived outside the Arab-Islamic framework.
    • Ethnographie historique de la zawiya Uqari à Guenzet (Kabylie) - Titem Bessah accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      Comme plusieurs régions du Maghreb, la Kabylie constitue une aire où l'on peut observer une présence remarquable des lieux à vocation religieuse, désignés localement par les deux termes : timɛemert (lieu plein) et zāwiya (angle, coin). Ces institutions d'enseignement coranique portent souvent le nom du saint fondateur. L'implantation des saints en Kabylie semble s'opérer en deux vagues. La première vague remonte aux xiie-xiiie siècles, tandis que la deuxième, plus importante, date des xvie-xviie siècles. L'installation des saints s'accompagne ensuite de l'édification d'établissements religieux. C'est le cas de la zawiya fondée par le saint Sidi Mohamed Uqari durant la deuxième moitié du xviie siècle à Guenzet, une région rurale montagneuse qui se situe dans la partie occidentale du massif du Guergour, entre les villes de Sétif, Bordj Bou Arreridj et Bejaia, un territoire communément identifié à la tribu des At Yaala. Le présent article propose une ethnographie historique de cet établissement religieux, en analysant ses mutations postérieures à l'indépendance, en lien avec les dynamiques religieuses et politiques contemporaines et à la lumière des enjeux du passé. Il montre d'abord comment le réformisme influence concrètement les représentations et pratiques « traditionnelles »/locales de la sainteté. Puis il s'intéresse à la manière dont l'État articule une telle institution religieuse au culte officiel et tend à encadrer l'islam algérien, suite à l'essor de l'islamisme politique, à travers la réorientation de l'enseignement religieux. Notre analyse s'appuie sur les données d'une enquête ethnographique menée entre le mois de juillet 2022 et le mois d'août 2023. Notre approche de terrain combine l'observation directe des lieux et les entretiens (une dizaine) avec les responsables, cheikhs et ṭulbā (ou tulba : étudiants/lettrés) de l'établissement. En outre, nos enquêtés ont mis à notre disposition plusieurs manuscrits, photographies anciennes et autres documents concernant la zawiya (le règlement intérieur, plusieurs versions des programmes d'enseignement et des documents administratifs). Ce travail de terrain est associé à une approche théorique qui s'inspire de la perspective dynamique, laquelle permet d'observer des changements, aussi bien endogènes (au sein de la zawiya) qu'exogènes (à l'échelle de la société locale), en articulant les approches synchronique et diachronique au croisement de l'anthropologie et de l'histoire. Cette étude montre que la zawiya constitue, notamment durant la période postérieure à l'indépendance, un véritable foyer de tensions politiques et sociales. Elle met en lumière celles persistantes entre l'inscription d'acteurs locaux dans l'héritage de l'islam des zawiyas, du culte des saints et des rituels qui l'accompagnent et leur intégration dans les sphères étatiques de l'islam officiel et dominant. Elle éclaire également l'attraction-répulsion exercée par le réformisme et la mouvance islamique. Des données de terrain montrent comment ces rapports de réappropriation et de conflits se traduisent par une transformation du champ religieux local, ainsi que les contradictions à l'œuvre entre les intentions programmatiques et les réalités d'application. Ces contradictions apparaissent notamment à travers le projet de réorientation de l'enseignement religieux que mène l'État depuis deux décennies. En fait, ce dessein est contrarié par plusieurs obstacles qui expliquent les contradictions entre les programmes d'enseignement élaboré par le ministère (à destination des zawiyas et écoles coraniques) et la réalité des enseignements dans ces établissements. Le cas étudié rend particulièrement visibles ces contradictions et ces obstacles. Par ailleurs, nos connaissances accumulées sur d'autres établissements religieux en Kabylie montrent que si la zawiya Uqari adhère à ce projet, c'est loin d'être le cas ailleurs où nous n'avons pas retrouvé la trace de tels programmes. Ces premiers résultats ouvrent d'autres perspectives de recherche concernant les programmes d'enseignement à l'œuvre dans les zawiyas ou écoles coraniques, et leurs rapports avec la bureaucratie religieuse officielle.
      Like many regions of the Maghreb, Kabylia is an area where one can observe a remarkable presence of places with religious purposes, locally referred to by the two terms: timɛemert (full place) and zāwiya (angle, corner). These Quranic educational institutions are often named after the saint founder. The establishment of saints in Kabylia seems to have occurred in two waves. The first wave dates back to the 12th-13th centuries, while the second, more significant, took place during the 16th-17th centuries. The installation of saints was then followed by the construction of religious establishments. This is the case of the zawiya founded by the saint Sidi Mohamed Uqari in the second half of the 17th century in Guenzet, a mountainous rural area located in the western part of the Guergour massif, between the cities of Sétif, Bordj Bou Arreridj, and Bejaia, a territory commonly identified with the At Yaala tribe.This article is a historical ethnography of this religious institution, analyzing its post-independence changes in connection with contemporary religious and political dynamics, and in light of the issues of the past. It first shows how reformism concretely influences the “traditional”/local representations and practices of sainthood. Then, it looks at how the state articulates such a religious institution with the official cult and tends to frame Algerian Islam following the rise of political Islam through the reorientation of religious education.Our analysis is based on data from an ethnographic survey conducted between July 2022 and August 2023. Our fieldwork approach combines direct observation of the sites and interviews (about ten) with the heads, sheikhs, and ṭulbā (or tulba: students/literate people) of the institution. Moreover, our respondents provided us with several manuscripts, old photographs, and other documents concerning the zawiya (internal regulations, various versions of the teaching programs, and administrative documents). This fieldwork is associated with a theoretical approach inspired by the dynamic perspective, which allows us to observe changes, both endogenous (within the zawiya) and exogenous (on the local societal level), by combining synchronic and diachronic approaches at the intersection of anthropology and history.This study shows that the zawiya, especially in the post-independence period, is a true center of political and social tensions. It highlights persistent ones between the involvement of local actors in the heritage of the Islam of the zawiyas, the cult of saints, and the rituals that accompany it, and their integration into the state-run spheres of official and dominant Islam. It also sheds light on the attraction-repulsion exerted by reformism and the Islamic movement. Field data show how these relations of appropriation and conflict result in a transformation of the local religious field, as well as the contradictions at work between programmatic intentions and the realities of application. These contradictions are notably evident in the project for the reorientation of religious education that the state has been pursuing for two decades. In fact, this project faces several obstacles, which explain the contradictions between the educational programs developed by the ministry (for zawiyas and Quranic schools) and the reality of teaching in these institutions. The studied case makes these contradictions and the obstacles faced by this project particularly visible. Furthermore, our knowledge of other religious institutions in Kabylia shows that while the Uqari zawiya adheres to this project, this is far from being the case in other places, where we have not found evidence of these programs. These initial results open up other research perspectives regarding the educational programs at work in the zawiyas or Quranic schools, and their relationship with the official religious bureaucracy.
    • De nomade à entrepreneur - Mira Korkoi David accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      Cet article examine la transition des habitants de Merzouga d'un mode de vie nomade vers la gestion d'un tourisme international, intégré aux itinéraires des voyages circulaires au Maroc, incluant des destinations comme Marrakech, Fès et Chefchaouen. L'accent est mis sur la transformation des acteurs locaux, passant de l'identité nomade à celle d'entrepreneurs, en examinant deux facteurs majeurs : les savoir-faire issus du nomadisme et l'organisation sociale fondée sur la parenté amazighe. Merzouga est un village oasien dont la formation remonte aux années 1930, lorsque des nomades sédentarisés ont commencé à y pratiquer l'agriculture oasienne. La population, relevant majoritairement des Aït Khebbach, un groupe tribal amazigh, a connu un bouleversement économique majeur avec la colonisation française, marquant la fin du pastoralisme tel qu'il était pratiqué auparavant. Depuis les années 1970, l'étendue des dunes de sable de l'Erg Chebbi, situées à proximité du village, attire un nombre croissant de voyageurs internationaux fascinés par le paysage désertique et la culture nomade. Certains Aït Khebbach ont ainsi commencé à développer des structures touristiques en collaboration avec ces voyageurs. Avec l'orientation du Maroc vers le développement de ce secteur à partir des années 2000, celui-ci prend son essor, en permettant à de nombreux habitants de devenir des entrepreneurs touristiques indépendants. La question de l'impact de l'industrie touristique sur les populations locales relègue souvent celles-ci dans des positions de victimes. Cet article adopte une approche anthropologique qui considère le travail comme un processus imprégné du transfert de savoir-faire local, influencé par des valeurs culturelles. Cette perspective permet d'analyser les marges de manœuvre qu'offre le secteur touristique, ainsi que son appropriation et ses limitations par les institutions locales.Dans la littérature anthropologique sur le tourisme de désert, l'étude des populations nomades devenues entrepreneurs touristiques s'est d'abord concentrée sur les hommes, qui se forment en guides, créent des agences ou travaillent comme tour-opérateurs. Cependant, à Merzouga, les entreprises touristiques sont souvent familiales. Cette étude s'inscrit dans cette perspective élargie à l'ensemble des membres de la famille, en explorant leur transformation identitaire à travers leur savoir-faire nomade et leur organisation sociale amazighe. L'article commence par retracer l'évolution historique des Aït Khebbach, de la vie nomade à la gestion du tourisme international. Les données ethnographiques recueillies lors de deux années de recherche sur le terrain sont ensuite analysées. L'étude se concentre notamment sur une famille Aït Khebbach (Aït Bo) de Merzouga, ayant évolué d'un mode de vie nomade vers une activité touristique par le biais d'une agence, d'un bivouac et d'un hôtel. Leur histoire nous aide à comprendre leur propre inscription dans le développement de l'industrie touristique avant de nous arrêter à leur quotidien actuel. Il met en lumière la manière dont l'identification au passé nomade se perpétue par la transmission des savoir-faire au sein de l'entreprise familiale. Plusieurs compétences issues du nomadisme (pluri-économie, mobilité, construction de réseaux sociaux, apprentissage interculturel, etc.) sont mobilisées par les hommes. Toutefois, la consolidation et la pérennisation du secteur touristique reposent aussi sur les compétences d'autres membres de la famille (femmes et aînés), au moyen notamment de l'exploitation agricole de l'oasis et de la reproduction du modèle familial dans le désert. Aussi l'article éclaire-t-il le rôle de la parenté amazighe dans le contexte de l'activité touristique. Bien que reposant sur des critères d'honneur, des hiérarchies et une répartition du travail selon le sexe et l'âge, cette organisation sociale se révèle flexible et en constante évolution. Elle intègre progressivement le tourisme comme une activité respectable, non seulement pour les hommes, mais de plus en plus pour les femmes.L'article peut alors conclure sur une mise en perspective des questions identitaires dans le cadre du développement touristique. Plutôt qu'un simple passage du statut de nomade à celui d'entrepreneur, il s'agit d'un processus d'hybridation des identités. En intégrant leur identité entrepreneuriale à celle du nomade, ces acteurs locaux façonnent de nouveaux avenirs pour eux-mêmes et pour les générations à venir.
      This article examines the transition of the inhabitants of Merzouga from a nomadic lifestyle to managing international tourism, integrated into the itineraries of circular trips in Morocco, including destinations such as Marrakech, Fès, and Chefchaouen. The focus will be on the transformation of local actors, from a nomadic identity to that of entrepreneurs, through the examination of two major factors: the skills derived from nomadism and the social organization based on Amazigh kinship.Merzouga is an oasis village whose formation dates back to the 1930s when settled nomads began practicing oasis agriculture there. The population, mostly attached to the Aït Khebbach, an Amazigh tribal group, experienced a major economic upheaval during French colonization, marking the end of pastoralism as it was previously practiced. Since the 1970s, the vast sand dunes of the Erg Chebbi, located near the village, attract an increasing number of international travelers fascinated by the desert landscape and nomadic culture. Some Aït Khebbach have thus begun to develop tourist structures in collaboration with these travelers. With Morocco's shift towards development of this sector from the 2000s, it flourishes, leading many of the inhabitants to become independent tourist entrepreneurs.The question of the impact of the tourist industry on local populations often positions them as victims. This article adopts an anthropological approach that considers work as a process imbued with the transfer of local know-how, influenced by cultural values. This perspective allows for the analysis of the leeway offered by the tourism sector, as well as its appropriation and limitations by local institutions.In anthropological literature on desert tourism, the study of nomadic populations who became tourist entrepreneurs initially focused on men, who train as guides, create agencies, or work as tour operators. However, in Merzouga, tourist businesses are often family-run. This study is part of this broader approach to all members of the family, by exploring their identity transformation through their nomadic know-how and Amazigh social organization.The article begins to trace the historical evolution of the Aït Khebbach, from a nomadic life to the management of international tourism. Ethnographic data collected during two years of field research is then analyzed. The study focuses in particular on an Aït Khebbach family (Aït Bo) from Merzouga, which transitioned from a nomadic lifestyle to a tourist activity through an agency, a bivouac, and a hotel. Their story helps us to understand their own place in the development of the tourism industry. It highlights the way in which their identification with the nomadic past is perpetuated through the transmission of know-how within the family business. Several skills derived from nomadism (multi-economy, mobility, building social networks, intercultural learning, etc.) are mobilized by the men. However, the consolidation and sustainability of the tourism sector also rely on the skills of other family members (women and elders), particularly through farming in the oases and reproduction of a family model in the desert. The article also sheds light on the role of Amazigh kinship in the context of tourism. Although based on criteria of honour, hierarchies, and the division of labour according to gender and age, this social organization proves to be flexible and constantly evolving. It gradually integrates tourism as a respectable activity, not only for men but increasingly for women as well.The article concludes with a discussion of identity issues in the context of tourism development. Rather than a simple shift from the status of nomad to that of entrepreneur, it is a process of hybridization of identities. By integrating their entrepreneurial identity with that of the nomad, these local actors are shaping new futures for themselves and for future generations.
    • Mineurs harragas : du côté de l'errance européenne - Céline Graas, Marjorie Lelubre accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      Depuis les années 1990, avec la fermeture de certaines voies légales de migration du Maroc vers l'Europe, de nouvelles formes migratoires clandestines (dites hargas) se développent (Arab et al., 2009). C'est le cas, par exemple, de la migration irrégulière de mineurs ; des familles qui placent la responsabilité de leur projet familial migratoire sur les épaules de (pré)adolescents. Ces jeunes représentent donc une nouvelle catégorie de harragas, de brûleurs de frontières. À cet égard, de nombreuses villes européennes font état de la présence d'un public grandissant de mineurs marocains sur leur territoire (Peyroux, 2020). À Bruxelles, ces jeunes sont particulièrement présents dans le quartier de la gare du Midi, gare d'arrivée à l'international sur le territoire belge. Leur prise en charge questionne les dispositifs d'aide et de soins déjà existants tant ce public apparaît comme fuyant et complexe. Ils sont appelés par les professionnels « Mineurs étrangers non accompagnés (MENA) en errance ».Un autre phénomène se produit de manière concomitante à l'échelle mondiale ; c'est le développement des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC). Celles-ci impactent directement les imaginaires des acteurs sociaux. Elles participent à l'ouverture de ces imaginaires (Appadurai, 2001), qui se traduit notamment par l'omniprésence de l'Occident dans les représentations et le sentiment que l'eldorado européen est, plus que jamais, tangible et facilement atteignable. Au Maroc, ce sentiment est accru par la proximité géographique de l'Espagne.Le présent article vise à analyser la confrontation entre ces imaginaires et les réalités socio-économiques et administratives vécues par les jeunes lorsqu'ils arrivent de l'autre côté de la frontière méditerranéenne. En d'autres termes, il vise à se demander ce qu'il advient des rêves d'exil, de l'eldorado européen, une fois ces mineurs parvenus en Europe (l'après-harga). Pour répondre à cette question, l'article se divise en trois parties et s'ancre directement sur les données empiriques récoltées lors de notre terrain à Bruxelles.Dans un premier temps, nous abordons le contexte et la méthodologie de la recherche-action collaborative (Morrissette, 2013) débutée en septembre 2022, et toujours en cours, menée par un groupe composé de « chercheuses en continu », deux sociologues du Centre de recherche de Bruxelles sur les inégalités sociales (le CREBIS) et de « chercheurs et chercheuses occasionnelles » (Lyet, 2017), soit une vingtaine de professionnels de terrain, représentant des secteurs impliqués directement ou indirectement dans la prise en charge du public concerné. Ce groupe de recherche a pour objectif de co-produire de la connaissance sur ce public ainsi que d'émettre des propositions concrètes de pistes d'actions.Dans un second temps, nous révélons les conditions de vie précaires qui attendent ces jeunes MENA sur le territoire belge. En effet, une fois de l'autre côté de la Méditerranée – et dans ce cas précis, à Bruxelles – ces jeunes mineurs déchantent et entrent dans des dynamiques de groupe parfois violentes et des logiques de survie dans la rue au jour le jour, qui entraînent bien souvent des conduites à risques telles que la consommation de substances psychoactives ou la réalisation de faits délictueux. Via une analyse en parallèle des caractéristiques de la prise en charge de ce public à l'échelle bruxelloise, nous rendons compte d'une offre d'aide et de soins morcelée, restrictive et bien souvent inadaptée aux spécificités de ces jeunes. Ainsi, nous dressons le constat d'une fermeture des possibles socio-économiques et administratifs.Enfin, dans un troisième temps, nous évoquons d'éventuelles pistes de solutions pour améliorer la prise en charge de ces jeunes sur le territoire belge et européen et leur permettre de vivre une vie digne dans leur(s) pays d'accueil.Au terme de cet article, nous estimons que la harga et l'arrivée en Europe ne sont pas des fins de parcours, loin s'en faut. Pour certains de ces adolescents, leur expérience migratoire se transforme en vie d'errance psychique et physique sur le territoire européen. L'article permet de rendre compte du fossé qui existe (et persiste) entre l'ouverture des imaginaires et la fermeture des possibles socio-économiques et politiques – une caractéristique marquante du phénomène de modernité insécurisée (Bréda et al., 2013) qu'expérimentent nos sociétés actuelles.
      Since the 1990s, with the closure of certain legal migration routes from Morocco to Europe, new forms of clandestine migration (known as hargas) have emerged (Arab and al., 2009). One such phenomenon is the irregular migration of minors, where families entrust the responsibility of their migratory project to (pre-)adolescents. These young people thus represent a new category of harragas, or “border burners”. In this regard, several European cities report an increasing presence of Moroccan minors on their territories (Peyroux, 2020). In Brussels, these youth are particularly concentrated in the area around the Midi train station, Belgium's main international arrival hub. Their care challenges existing support and healthcare structures, as they are perceived as elusive and complex. Professionals refer to them as “wandering youth”.At the same time, another phenomenon is occurring on a global scale: the expansion of new information and communication technologies (ICTs). These technologies directly impact the social actors' imaginaries, fostering their expansion (Appadurai, 2005). This means the omnipresence of the West in representations and the increasing perception that the European Eldorado is more tangible and easily accessible than ever. In Morocco, this sentiment is further reinforced by the country's geographical proximity to Spain.Building on these observations, this article aims to analyze the confrontation between these imaginaries and the socio-economic and administrative realities experienced by young migrants upon their arrival on the other side of the Mediterranean. In other words, it seeks to explore what happens to their dreams of exile and the European Eldorado once these minors reach Europe (post-harga). To answer this question, the article is structured into three sections and is grounded in empirical data collected during our fieldwork in Brussels.First, we discuss the research context and methodology. The study is a collaborative action research project (Morrissette, 2013), initiated in September 2022 and still ongoing. It is led by a research group composed of “continuous researchers”, two sociologists from the Brussels Research Center on Social Inequalities (CREBIS), and “occasional researchers” (Lyet, 2017), including around twenty field professionals from sectors directly or indirectly involved in assisting this population. The research group aims to co-produce knowledge on this population and develop concrete action proposals.Second, we explore the precarious living conditions that await these unaccompanied minors (UAM) upon their arrival in Belgium. Once on the other side of the Mediterranean—in this case, in Brussels—these young migrants experience disillusionment, often becoming involved in violent group dynamics and survival strategies on the streets. This frequently leads to risky behaviors such as the consumption of psychoactive substances or engagement in delinquent activities. By analyzing the characteristics of the care structures available to this population in Brussels, we highlight a fragmented, restrictive, and often inadequate support system that fails to address their specific needs. This results in the closure of socio-economic and administrative opportunities.Finally, in the third section, we propose potential solutions to improve the care and support for these minors in Belgium and Europe, allowing them to live with dignity in their host countries.In conclusion, we argue that harga and arrival in Europe do not mark the end of their journey—far from it. For some of these adolescents, their migratory experience turns into a state of both psychological and physical errancy across European territories. This article thus sheds light on the persistent gap between the expansion of imaginaries and the closure of socio-economic and political opportunities, a defining characteristic of the phenomenon of insecure modernity (Breda and al., 2013) experienced by contemporary societies.