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Titre Entre récit conciliant et héritage contraignant : les conquêtes islamiques du Maghreb et les « invasions hilaliennes » dans l'historiographie coloniale et réformiste
Auteur Abdelhak Boumsied
Mir@bel Revue L'année du Maghreb
Numéro no 33, 2025 Nouvelles puissances politiques du cinéma au Maghreb
Rubrique / Thématique
Varia
Résumé Cette étude interroge la construction historiographique des études médiévales en Algérie contemporaine. À travers une approche comparative d'histoire des représentations, nous proposons d'analyser les perspectives historiographiques de deux courants du xxe siècle. Sont retenues d'une part celles d'historiens « réformistes », membres de l'Association des oulémas musulmans fondée par ʿAbd al-Ḥamīd Ibn Bādīs en 1931 et auteurs d'ouvrages de synthèse, en particulier les trois volumes de Mubārak al-Mīlī, Tāriḫ al-Ğazāʾir fī-l-qadīm wa-l-hadīṯ [« Histoire de l'Algérie ancienne et moderne »] (1928-1932), celui de Tawfiq al-Madanī, Tārīḫ al-Ğazāʾir [« Histoire de l'Algérie »] (1931), et enfin celui de ʿAbd al-Raḥmān al-Ǧilālī : Tārīḫ al-Ğazāʾir al-ʿām [« Histoire générale de l'Algérie »], qui est plus tardif (1954-1955). Ces écrits sont mis en regard avec des travaux liés à l'historiographie coloniale, indissociable de l'Université d'Alger (fondée en 1909), notamment l'ouvrage de Georges Marçais, La Berbérie musulmane et l'Orient au Moyen-Âge (1946), celui d'Émile-Félix Gautier, Le Passé de l'Afrique du Nord : les siècles obscurs (1937), et celui de Christian Courtois, Les Vandales et l'Afrique (1955). Nous y ajoutons la thèse publiée en 1962 de Hady Roger Idris, consacrée à La Berbérie orientale sous les Zirides (xe-xiiie siècle), et deux de ses articles portant sur les « invasions hilaliennes » (Idris, 1968a, 1968b). Le traitement réservé à des événements historiques et historiographiques clivants, à partir de sources globalement identiques, révèle en effet des interprétations propres à chacun de ces courants et surtout diamétralement opposées. Il s'agit des conquêtes islamiques de l'Afrique du Nord au viie siècle et des « invasions hilaliennes » du xie siècle. Les auteurs français de l'école d'Alger adoptent une vision imprégnée d'un fatalisme événementiel où les conquêtes islamiques et les « invasions hilaliennes » ne sauraient être perçues que par la négative. La réaction des historiens algériens, amorcée dès les années 1930, offre une vision inversée de ces évènements. Leur projet historiographique se développe en opposition à la commémoration du centenaire des débuts de la conquête de l'Algérie qui donne l'occasion à des historiens français de donner leur version du passé dans de nombreuses publications. Or, dans un contexte colonial où la pratique historienne se distingue difficilement du militantisme politique et de l'idéologie, les conquêtes islamiques de l'Afrique du Nord et les « invasions hilaliennes » font ainsi l'objet – des deux côtés – de discours régressifs ou mélioratifs antagonistes. Ces évènements suscitent des interprétations manichéennes, souvent instrumentalisées à des fins politiques. Pour les uns, les conquêtes représentent l'avènement d'un bienfait divin, diffusant l'islam et la langue arabe ; pour les autres, elles marquent la rupture violente avec une « Berbérie » christianisée, voire le début d'un déclin. La migration hilalienne donne lieu pareillement à des interprétations contrastées qui reflètent des perspectives historiques divergentes. Les auteurs français, s'appuyant principalement sur certaines sources médiévales, ont tendance à insister sur les aspects destructeurs de cet épisode, y voyant une rupture majeure et régressive. Dans une optique différente, les penseurs réformistes proposent une relecture qui évalue à une échelle plus large le rôle historique des Hilaliens, jugé bénéfique, car leur arrivée aurait participé à renforcer la présence de l'islam et de la langue arabe au Maghreb. Ainsi, ces épisodes deviennent des champs de bataille mémoriels, où chaque camp puise des arguments pour légitimer son projet politique. Les réformistes le font dans une quête de construction identitaire de l'Algérie, qu'ils perçoivent comme indissociable de l'islam et de l'arabité. Les principes (ṯawābit) qu'ils défendent sont au fondement d'une politique institutionnelle d'« écriture et [de] réécriture de l'histoire » après l'indépendance (Remaoun, 2003), selon laquelle l'histoire de l'Algérie ne saurait être perçue hors du cadre arabo-islamique.
Source : Éditeur (via OpenEdition Journals)
Résumé anglais This study examines the historiographical construction of medieval studies in contemporary Algeria. Using a comparative approach based on the history of representations, we propose to analyse the historiographical positions of two twentieth-century currents. On the one hand, those of “reformist” historians, members of the Association des oulémas musulmans founded in 1931 by ʿAbd al-Ḥamīd Ibn Bādīs and authors of works of synthesis, in particular the three volumes of Mubārak al-Mīlī, Tāriḫ al-Ğazāʾir fī-l-qadīm wa-l hadīṯ [The history of Ancient and Modern Algeria] (1928–1932), that of Tawfiq al-Madanī, Tārīḫ al-Ğazāʾir [The history of Algeria] (1931), and finally that of ʿAbd al-Raḥmān al-Ǧilālī, Tārīḫ al-Ğazāʾir al-ʿāmm [A General history of Algeria] (1954–1955). These writings are set against works linked to colonial historiography, inseparable from the University of Algiers (founded in 1909), notably Georges Marçais's La Berbérie orientale et l'Orient au Moyen-Âge, Émile-Félix Gauthier's Le passé de l'Afrique du Nord: les siècles obscurs, and Christian Courtois's Les Vandales et l'Afrique (1955). We should also mention the thesis published in 1962 by Hady Roger Idris on La Berbérie orientale sous les Zirides (xe-xiiie siècles), and two of his articles on the “Hilalian invasions” (Idris, 1968a, 1968b). The treatment given to divisive historical and historiographical events, based on sources that are generally identical, reveals interpretations that are specific to each of these currents and, above all, diametrically opposed. These are the Islamic conquests of North Africa in the seventh century and the “Hilalian invasions” of the eleventh century. The French authors of the Algiers school adopted a vision imbued with a fatalistic view of events, in which the Islamic conquests and the “Hilalian invasions” could only be seen in a negative light. The reaction of Algerian historians, which began in the 1930s, offered an inverted vision of these events. Their historiographical project developed in opposition to the commemoration of the centenary of the beginning of the conquest of Algeria, which gave French historians the opportunity to give their version of the past in numerous publications. In a colonial context where historical practice is difficult to distinguish from political militancy and ideology, the Islamic conquests of North Africa and the “Hilalian invasions” are the subject—on both sides—of antagonistic regressive or meliorative discourse. These events give rise to manichean interpretations, often exploited for political ends. For some, these conquests represented the advent of divine blessing, spreading Islam and the Arabic language; for others, they marked a violent break from Christianized “Berberia”, or even the beginning of a decline. The Hilalian migration has similarly given rise to contrasting interpretations, reflecting divergent historical perspectives. French authors, relying mainly on certain medieval sources, tend to emphasize the destructive aspects of this episode, seeing it as a major and regressive break. From a different perspective, reformist thinkers propose a re-reading that evaluates the historical role of the Hilalians on a broader scale, judging it to be beneficial, as their arrival helped to strengthen the presence of Islam and the Arabic language in the Maghrib. In this way, these episodes become battlefields of memory, from which each camp draws arguments to legitimize its political project. The reformists do so in a quest to build Algeria's identity, which they perceive as inseparable from Islam and Arabness. The principles (ṯawābit) they defend underpin an institutional policy of “writing and rewriting history” after independence (Remaoun, 2003), according to which the history of Algeria cannot be perceived outside the Arab-Islamic framework.
Source : Éditeur (via OpenEdition Journals)
Article en ligne https://journals.openedition.org/anneemaghreb/15257