| Titre | Mineurs harragas : du côté de l'errance européenne | |
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| Auteur | Céline Graas, Marjorie Lelubre | |
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Revue | L'année du Maghreb |
| Numéro | no 33, 2025 Nouvelles puissances politiques du cinéma au Maghreb | |
| Rubrique / Thématique | Varia |
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| Résumé |
Depuis les années 1990, avec la fermeture de certaines voies légales de migration du Maroc vers l'Europe, de nouvelles formes migratoires clandestines (dites hargas) se développent (Arab et al., 2009). C'est le cas, par exemple, de la migration irrégulière de mineurs ; des familles qui placent la responsabilité de leur projet familial migratoire sur les épaules de (pré)adolescents. Ces jeunes représentent donc une nouvelle catégorie de harragas, de brûleurs de frontières. À cet égard, de nombreuses villes européennes font état de la présence d'un public grandissant de mineurs marocains sur leur territoire (Peyroux, 2020). À Bruxelles, ces jeunes sont particulièrement présents dans le quartier de la gare du Midi, gare d'arrivée à l'international sur le territoire belge. Leur prise en charge questionne les dispositifs d'aide et de soins déjà existants tant ce public apparaît comme fuyant et complexe. Ils sont appelés par les professionnels « Mineurs étrangers non accompagnés (MENA) en errance ».Un autre phénomène se produit de manière concomitante à l'échelle mondiale ; c'est le développement des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC). Celles-ci impactent directement les imaginaires des acteurs sociaux. Elles participent à l'ouverture de ces imaginaires (Appadurai, 2001), qui se traduit notamment par l'omniprésence de l'Occident dans les représentations et le sentiment que l'eldorado européen est, plus que jamais, tangible et facilement atteignable. Au Maroc, ce sentiment est accru par la proximité géographique de l'Espagne.Le présent article vise à analyser la confrontation entre ces imaginaires et les réalités socio-économiques et administratives vécues par les jeunes lorsqu'ils arrivent de l'autre côté de la frontière méditerranéenne. En d'autres termes, il vise à se demander ce qu'il advient des rêves d'exil, de l'eldorado européen, une fois ces mineurs parvenus en Europe (l'après-harga). Pour répondre à cette question, l'article se divise en trois parties et s'ancre directement sur les données empiriques récoltées lors de notre terrain à Bruxelles.Dans un premier temps, nous abordons le contexte et la méthodologie de la recherche-action collaborative (Morrissette, 2013) débutée en septembre 2022, et toujours en cours, menée par un groupe composé de « chercheuses en continu », deux sociologues du Centre de recherche de Bruxelles sur les inégalités sociales (le CREBIS) et de « chercheurs et chercheuses occasionnelles » (Lyet, 2017), soit une vingtaine de professionnels de terrain, représentant des secteurs impliqués directement ou indirectement dans la prise en charge du public concerné. Ce groupe de recherche a pour objectif de co-produire de la connaissance sur ce public ainsi que d'émettre des propositions concrètes de pistes d'actions.Dans un second temps, nous révélons les conditions de vie précaires qui attendent ces jeunes MENA sur le territoire belge. En effet, une fois de l'autre côté de la Méditerranée – et dans ce cas précis, à Bruxelles – ces jeunes mineurs déchantent et entrent dans des dynamiques de groupe parfois violentes et des logiques de survie dans la rue au jour le jour, qui entraînent bien souvent des conduites à risques telles que la consommation de substances psychoactives ou la réalisation de faits délictueux. Via une analyse en parallèle des caractéristiques de la prise en charge de ce public à l'échelle bruxelloise, nous rendons compte d'une offre d'aide et de soins morcelée, restrictive et bien souvent inadaptée aux spécificités de ces jeunes. Ainsi, nous dressons le constat d'une fermeture des possibles socio-économiques et administratifs.Enfin, dans un troisième temps, nous évoquons d'éventuelles pistes de solutions pour améliorer la prise en charge de ces jeunes sur le territoire belge et européen et leur permettre de vivre une vie digne dans leur(s) pays d'accueil.Au terme de cet article, nous estimons que la harga et l'arrivée en Europe ne sont pas des fins de parcours, loin s'en faut. Pour certains de ces adolescents, leur expérience migratoire se transforme en vie d'errance psychique et physique sur le territoire européen. L'article permet de rendre compte du fossé qui existe (et persiste) entre l'ouverture des imaginaires et la fermeture des possibles socio-économiques et politiques – une caractéristique marquante du phénomène de modernité insécurisée (Bréda et al., 2013) qu'expérimentent nos sociétés actuelles. Source : Éditeur (via OpenEdition Journals) |
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| Résumé anglais |
Since the 1990s, with the closure of certain legal migration routes from Morocco to Europe, new forms of clandestine migration (known as hargas) have emerged (Arab and al., 2009). One such phenomenon is the irregular migration of minors, where families entrust the responsibility of their migratory project to (pre-)adolescents. These young people thus represent a new category of harragas, or “border burners”. In this regard, several European cities report an increasing presence of Moroccan minors on their territories (Peyroux, 2020). In Brussels, these youth are particularly concentrated in the area around the Midi train station, Belgium's main international arrival hub. Their care challenges existing support and healthcare structures, as they are perceived as elusive and complex. Professionals refer to them as “wandering youth”.At the same time, another phenomenon is occurring on a global scale: the expansion of new information and communication technologies (ICTs). These technologies directly impact the social actors' imaginaries, fostering their expansion (Appadurai, 2005). This means the omnipresence of the West in representations and the increasing perception that the European Eldorado is more tangible and easily accessible than ever. In Morocco, this sentiment is further reinforced by the country's geographical proximity to Spain.Building on these observations, this article aims to analyze the confrontation between these imaginaries and the socio-economic and administrative realities experienced by young migrants upon their arrival on the other side of the Mediterranean. In other words, it seeks to explore what happens to their dreams of exile and the European Eldorado once these minors reach Europe (post-harga). To answer this question, the article is structured into three sections and is grounded in empirical data collected during our fieldwork in Brussels.First, we discuss the research context and methodology. The study is a collaborative action research project (Morrissette, 2013), initiated in September 2022 and still ongoing. It is led by a research group composed of “continuous researchers”, two sociologists from the Brussels Research Center on Social Inequalities (CREBIS), and “occasional researchers” (Lyet, 2017), including around twenty field professionals from sectors directly or indirectly involved in assisting this population. The research group aims to co-produce knowledge on this population and develop concrete action proposals.Second, we explore the precarious living conditions that await these unaccompanied minors (UAM) upon their arrival in Belgium. Once on the other side of the Mediterranean—in this case, in Brussels—these young migrants experience disillusionment, often becoming involved in violent group dynamics and survival strategies on the streets. This frequently leads to risky behaviors such as the consumption of psychoactive substances or engagement in delinquent activities. By analyzing the characteristics of the care structures available to this population in Brussels, we highlight a fragmented, restrictive, and often inadequate support system that fails to address their specific needs. This results in the closure of socio-economic and administrative opportunities.Finally, in the third section, we propose potential solutions to improve the care and support for these minors in Belgium and Europe, allowing them to live with dignity in their host countries.In conclusion, we argue that harga and arrival in Europe do not mark the end of their journey—far from it. For some of these adolescents, their migratory experience turns into a state of both psychological and physical errancy across European territories. This article thus sheds light on the persistent gap between the expansion of imaginaries and the closure of socio-economic and political opportunities, a defining characteristic of the phenomenon of insecure modernity (Breda and al., 2013) experienced by contemporary societies. Source : Éditeur (via OpenEdition Journals) |
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| Article en ligne | https://journals.openedition.org/anneemaghreb/15399 |


