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Titre Conversions religieuses en Libye contemporaine : regards croisés du droit et des instances religieuses
Auteur Mazek Ayoub
Mir@bel Revue L'année du Maghreb
Numéro no 34, 2025 De l'intime au public : regards sur le spectre de la conversion
Rubrique / Thématique
Dossier : De l'intime au public. Regards sur le spectre de la conversion
Résumé Depuis la révolution du 17 février 2011, la question de l'abandon de la religion musulmane et des conversions religieuses en Libye a gagné en visibilité. Si des cas existaient auparavant, le phénomène a pris une ampleur particulière après la prise de contrôle de l'Autorité générale des awqāf et des affaires islamiques (AGAAI) par le courant salafiste. Depuis 2020, les autorités publient sur leurs plateformes officielles et sur les réseaux sociaux des annonces relatives à l'arrestation de chrétiens accusés de prosélytisme ainsi que de Libyens convertis au christianisme ou ayant renoncé à l'islam. Ces publications, parfois accompagnées de vidéos d'aveux ou de repentir, sont largement relayées par les médias locaux et participent à une campagne de dissuasion publique. Elles visent à rappeler le caractère sacré de l'islam et à présenter la conversion comme une menace pour l'identité religieuse libyenne. Toutefois, aucun chiffre officiel n'est disponible sur la présence chrétienne locale, les données relatives aux appartenances religieuses étant considérées comme relevant de la sécurité nationale et donc tenues secrètes par les autorités libyennes.Sur le plan juridique, la Libye se définit comme un État musulman. L'article 1 de la Déclaration constitutionnelle de 2011 confirme que l'islam est la religion de l'État, et tolère la pratique d'autres cultes uniquement pour les étrangers non musulmans. La conversion d'un citoyen musulman à une autre religion est ainsi interdite. La loi no 20 de l'année 2016 a durci ces dispositions en prévoyant la peine de mort pour apostasie (al-ridda), sauf en cas de repentir. En septembre 2022, un Libyen converti au christianisme a été condamné à mort, suscitant de vives réactions dans les milieux de défense des droits humains, ainsi qu'un débat juridique et théologique sur la portée, l'interprétation et l'application des lois relatives à l'abandon ou au changement de religion. Les institutions religieuses renforcent ce cadre restrictif. Elles considèrent l'abandon de l'islam et/ou la conversion vers une autre religion comme une menace directe pour l'identité islamique de l'État, et déploient différentes stratégies pour la contrer, notamment à travers des discours publics, des fatwas et des projets de sensibilisations. Depuis la prise de contrôle de l'Autorité générale des awqāf et des affaires islamiques (AGAAI) par le courant salafiste, les campagnes visant à mettre en garde contre le prosélytisme chrétien et l'athéisme ont été intensifiées, ainsi que la lutte contre les influences perçues comme étrangères à l'islam. Les prêches officiels et les programmes religieux diffusés insistent sur la nécessité de préserver la foi islamique et de protéger la religion de l'État. Dans ce cadre, les autorités religieuses travaillent en coordination avec les organes de sécurité pour surveiller, signaler et dénoncer toute activité jugée contraire à l'identité « islamique ». Cette approche de surveillance et de contrôle social contribue à un environnement où les libertés liées à la religion et à la conscience sont strictement encadrées. Elle renforce également une dynamique de pression sociale envers les minorités religieuses, augmentant les défis auxquels elles sont confrontées.La condition des chrétiens en Libye illustre ainsi un contraste : les étrangers bénéficient d'une certaine tolérance, tandis que les citoyens libyens convertis sont exposés à de graves sanctions pénales et à une forte marginalisation sociale. Si les points de vue des chrétiens sur la situation actuelle varient selon les réalités locales auxquelles ils sont confrontés, les acteurs qui militent pour la protection des droits humains jouent un rôle crucial en mettant en lumière les enjeux relatifs aux droits fondamentaux dans ce contexte particulier. Cette situation pose avec acuité la question de la liberté de religion et de conscience, des droits fondamentaux et du rôle des institutions dans la définition du religieux dans l'État libyen contemporain. Comment les conversions religieuses, en particulier celles au christianisme, sont-elles encadrées et perçues, tant par le droit que par les instances politiques et religieuses aujourd'hui dans un État majoritairement musulman tel que la Libye ?
Source : Éditeur (via OpenEdition Journals)
Résumé anglais Since the revolution of February 17, 2011, the issue of abandoning Islam and religious conversions in Libya has gained increased visibility. While such cases existed previously, the phenomenon took on a particular intensity following the takeover of the General Authority of Awqaf and Islamic Affairs (AGAAI) by the Salafist movement. Since 2020, the authorities have published announcements on their official platforms and social media accounts regarding the arrest of Christians accused of proselytizing, as well as Libyans who have converted to Christianity or renounced Islam. These publications, sometimes accompanied by videos of confessions or repentance, are widely circulated in local media and contribute to a public deterrence campaign. They aim to reaffirm the sanctity of Islam and portray conversion as a threat to Libyan religious identity.However, no official statistics are available on the local Christian presence, as data relating to religious affiliation is considered a matter of national security and is therefore kept confidential by the Libyan authorities. Legally, Libya defines itself as a Muslim state. Article 1 of the 2011 Constitutional Declaration confirms that Islam is the religion of the state and tolerates the practice of other religions only for non-Muslim foreigners. Conversion of a Muslim citizen to another religion is thus prohibited. Law No. 20 of 2016 further tightened these provisions by introducing the death penalty for apostasy (al-ridda), unless the individual repents.In September 2022, a Libyan who had converted to Christianity was sentenced to death, prompting strong reactions from human rights advocates and sparking a legal and theological debate over the scope, interpretation, and application of laws concerning religious abandonment or conversion.Religious institutions reinforce this restrictive framework. They regard apostasy and/or conversion to another religion as a direct threat to the Islamic identity of the state and deploy various strategies to counter it, including public discourse, fatwas, and awareness campaigns. Since the Salafist current took control of the AGAAI, campaigns warning against Christian proselytism and atheism have intensified, along with efforts to combat influences perceived as foreign to Islam. Official sermons and religious programs emphasize the need to preserve Islamic faith and protect the religion of the state.Within this framework, religious authorities coordinate with security bodies to monitor, report, and denounce any activity deemed contrary to the “Islamic” identity. This approach to surveillance and social control contributes to an environment in which religious and conscience freedoms are strictly regulated. It also reinforces social pressure on religious minorities, increasing the challenges they face.The condition of Christians in Libya thus highlights a stark contrast: while foreigners benefit from a degree of tolerance, Libyan citizens who convert are exposed to severe legal penalties and significant social marginalization. Although Christians' perspectives on the current situation vary depending on their local realities, actors advocating for human rights play a crucial role in highlighting the fundamental rights issues at stake in this particular context.This situation raises pressing questions about freedom of religion and conscience, fundamental rights, and the role of institutions in shaping religious identity in contemporary Libya. How are religious conversions—especially to Christianity—legally regulated and socially perceived today, both by political and religious authorities, in a predominantly Muslim state such as Libya?
Source : Éditeur (via OpenEdition Journals)
Article en ligne https://journals.openedition.org/anneemaghreb/16102