Contenu du sommaire : De l'intime au public : regards sur le spectre de la conversion
| Revue |
L'année du Maghreb |
|---|---|
| Numéro | no 34, 2025 |
| Titre du numéro | De l'intime au public : regards sur le spectre de la conversion |
| Texte intégral en ligne | Accessible sur l'internet |
Éditorial
- Bon converti (à L'Année du Maghreb) sera meilleur prêcheur ? - Camille Evrard, Marta Gonzalez Garcia De Paredes, Didier Guignard, Loïc Le Pape, Farida Souiah, Nessim Znaien

- Bon converti (à L'Année du Maghreb) sera meilleur prêcheur ? - Camille Evrard, Marta Gonzalez Garcia De Paredes, Didier Guignard, Loïc Le Pape, Farida Souiah, Nessim Znaien
Dossier : De l'intime au public. Regards sur le spectre de la conversion
- De l'intime au public. La conversion et son spectre - Samir Abdelli, Kheloudja Amer, Zohra Aziadé Zemirli

- Conversions religieuses en Libye contemporaine : regards croisés du droit et des instances religieuses - Mazek Ayoub
Depuis la révolution du 17 février 2011, la question de l'abandon de la religion musulmane et des conversions religieuses en Libye a gagné en visibilité. Si des cas existaient auparavant, le phénomène a pris une ampleur particulière après la prise de contrôle de l'Autorité générale des awqāf et des affaires islamiques (AGAAI) par le courant salafiste. Depuis 2020, les autorités publient sur leurs plateformes officielles et sur les réseaux sociaux des annonces relatives à l'arrestation de chrétiens accusés de prosélytisme ainsi que de Libyens convertis au christianisme ou ayant renoncé à l'islam. Ces publications, parfois accompagnées de vidéos d'aveux ou de repentir, sont largement relayées par les médias locaux et participent à une campagne de dissuasion publique. Elles visent à rappeler le caractère sacré de l'islam et à présenter la conversion comme une menace pour l'identité religieuse libyenne. Toutefois, aucun chiffre officiel n'est disponible sur la présence chrétienne locale, les données relatives aux appartenances religieuses étant considérées comme relevant de la sécurité nationale et donc tenues secrètes par les autorités libyennes.Sur le plan juridique, la Libye se définit comme un État musulman. L'article 1 de la Déclaration constitutionnelle de 2011 confirme que l'islam est la religion de l'État, et tolère la pratique d'autres cultes uniquement pour les étrangers non musulmans. La conversion d'un citoyen musulman à une autre religion est ainsi interdite. La loi no 20 de l'année 2016 a durci ces dispositions en prévoyant la peine de mort pour apostasie (al-ridda), sauf en cas de repentir. En septembre 2022, un Libyen converti au christianisme a été condamné à mort, suscitant de vives réactions dans les milieux de défense des droits humains, ainsi qu'un débat juridique et théologique sur la portée, l'interprétation et l'application des lois relatives à l'abandon ou au changement de religion. Les institutions religieuses renforcent ce cadre restrictif. Elles considèrent l'abandon de l'islam et/ou la conversion vers une autre religion comme une menace directe pour l'identité islamique de l'État, et déploient différentes stratégies pour la contrer, notamment à travers des discours publics, des fatwas et des projets de sensibilisations. Depuis la prise de contrôle de l'Autorité générale des awqāf et des affaires islamiques (AGAAI) par le courant salafiste, les campagnes visant à mettre en garde contre le prosélytisme chrétien et l'athéisme ont été intensifiées, ainsi que la lutte contre les influences perçues comme étrangères à l'islam. Les prêches officiels et les programmes religieux diffusés insistent sur la nécessité de préserver la foi islamique et de protéger la religion de l'État. Dans ce cadre, les autorités religieuses travaillent en coordination avec les organes de sécurité pour surveiller, signaler et dénoncer toute activité jugée contraire à l'identité « islamique ». Cette approche de surveillance et de contrôle social contribue à un environnement où les libertés liées à la religion et à la conscience sont strictement encadrées. Elle renforce également une dynamique de pression sociale envers les minorités religieuses, augmentant les défis auxquels elles sont confrontées.La condition des chrétiens en Libye illustre ainsi un contraste : les étrangers bénéficient d'une certaine tolérance, tandis que les citoyens libyens convertis sont exposés à de graves sanctions pénales et à une forte marginalisation sociale. Si les points de vue des chrétiens sur la situation actuelle varient selon les réalités locales auxquelles ils sont confrontés, les acteurs qui militent pour la protection des droits humains jouent un rôle crucial en mettant en lumière les enjeux relatifs aux droits fondamentaux dans ce contexte particulier. Cette situation pose avec acuité la question de la liberté de religion et de conscience, des droits fondamentaux et du rôle des institutions dans la définition du religieux dans l'État libyen contemporain. Comment les conversions religieuses, en particulier celles au christianisme, sont-elles encadrées et perçues, tant par le droit que par les instances politiques et religieuses aujourd'hui dans un État majoritairement musulman tel que la Libye ?Since the revolution of February 17, 2011, the issue of abandoning Islam and religious conversions in Libya has gained increased visibility. While such cases existed previously, the phenomenon took on a particular intensity following the takeover of the General Authority of Awqaf and Islamic Affairs (AGAAI) by the Salafist movement. Since 2020, the authorities have published announcements on their official platforms and social media accounts regarding the arrest of Christians accused of proselytizing, as well as Libyans who have converted to Christianity or renounced Islam. These publications, sometimes accompanied by videos of confessions or repentance, are widely circulated in local media and contribute to a public deterrence campaign. They aim to reaffirm the sanctity of Islam and portray conversion as a threat to Libyan religious identity.However, no official statistics are available on the local Christian presence, as data relating to religious affiliation is considered a matter of national security and is therefore kept confidential by the Libyan authorities. Legally, Libya defines itself as a Muslim state. Article 1 of the 2011 Constitutional Declaration confirms that Islam is the religion of the state and tolerates the practice of other religions only for non-Muslim foreigners. Conversion of a Muslim citizen to another religion is thus prohibited. Law No. 20 of 2016 further tightened these provisions by introducing the death penalty for apostasy (al-ridda), unless the individual repents.In September 2022, a Libyan who had converted to Christianity was sentenced to death, prompting strong reactions from human rights advocates and sparking a legal and theological debate over the scope, interpretation, and application of laws concerning religious abandonment or conversion.Religious institutions reinforce this restrictive framework. They regard apostasy and/or conversion to another religion as a direct threat to the Islamic identity of the state and deploy various strategies to counter it, including public discourse, fatwas, and awareness campaigns. Since the Salafist current took control of the AGAAI, campaigns warning against Christian proselytism and atheism have intensified, along with efforts to combat influences perceived as foreign to Islam. Official sermons and religious programs emphasize the need to preserve Islamic faith and protect the religion of the state.Within this framework, religious authorities coordinate with security bodies to monitor, report, and denounce any activity deemed contrary to the “Islamic” identity. This approach to surveillance and social control contributes to an environment in which religious and conscience freedoms are strictly regulated. It also reinforces social pressure on religious minorities, increasing the challenges they face.The condition of Christians in Libya thus highlights a stark contrast: while foreigners benefit from a degree of tolerance, Libyan citizens who convert are exposed to severe legal penalties and significant social marginalization. Although Christians' perspectives on the current situation vary depending on their local realities, actors advocating for human rights play a crucial role in highlighting the fundamental rights issues at stake in this particular context.This situation raises pressing questions about freedom of religion and conscience, fundamental rights, and the role of institutions in shaping religious identity in contemporary Libya. How are religious conversions—especially to Christianity—legally regulated and socially perceived today, both by political and religious authorities, in a predominantly Muslim state such as Libya? - « Je ne reniais ni la Thorah ni l'Évangile. » Eva Meyerovitch (1909-1999), devenir musulmane et rester chrétienne ? - Samir Abdelli
À travers les pérégrinations croyantes d'Eva Meyerovitch (1909-1999), cet article propose une étude de cas de la conversion du catholicisme à l'islam présentée par cette intellectuelle française comme un continuum, et non comme une rupture. Les mobilités confessionnelles de cette femme de lettres issue de la classe dominante (bourgeoise, parisienne, lettrée et catholique) illustrent le caractère labile de la vie religieuse contemporaine. Figure de passeuse affirmant ne rien renier, au prix de quels recours Eva Meyerovitch pourrait-elle se dire à la fois musulmane et chrétienne ? Alors qu'une partie du récit de conversion est fondée sur l'idée d'une (re)naissance spirituelle de l'individu, il semble qu'il existe un espace de négociation dans lequel la conversion « fait avec », compose et s'accommode plus qu'elle ne rompt avec la trajectoire sociale et religieuse qui la précède. Cet article revient sur l'importance du milieu social auquel les individus appartiennent et sur les dimensions relationnelle et interactionnelle de la conversion. Autrement dit, la trajectoire biographique est aussi une échelle d'analyse qui révèle des expériences collectives, dépend de sillons tracés et s'inscrit dans des jeux de filiation. D'autre part, cette étude de cas basée sur une intellectuelle contrevient à la conception passive de la conversion, allant à rebours de l'idée d'endoctrinement, et revient sur la part de subjectivité, les ressources et recours déployés pour mettre en cohérence une démarche individuelle en fonction d'un cadre d'énonciation et d'un espace social situés. Le corpus de sources mobilisé est issu d'une recherche doctorale construite autour d'archives écrites, d'entretiens menés auprès de témoins historiques et de sources audiovisuelles produites entre la moitié des années 1970 et le début des années 1990. Elles émanent principalement du champ associatif, médiatique et éditorial et donnent forme à la question de la conversion, dès lors qu'elle est discutée publiquement et mise en scène (entretiens journalistiques, débats télévisés, émissions radio, articles de presse, ouvrages). Les entretiens issus de l'enquête orale menée croisent, en complément des archives écrites (notamment les correspondances), cette dimension à celle de la vie privée. Le récit de conversion est investi pour prendre la mesure des cheminements intellectuels et religieux qui en animent le processus. Il est croisé avec d'autres sources (correspondance, archives associatives ou encore dossier de carrière) qui permettent de situer cette approche religieuse au sein d'un espace social. Ici, le fil biographique donne à voir la façon dont la vie religieuse est traversée par la vie intellectuelle, et vice versa. Inscrit dans une histoire intellectuelle de l'islam contemporain en France et adoptant une approche textuelle médiane, cet article croise l'analyse discursive et les jeux de filiation intellectuelle à celle des trajectoires sociales et des espaces de circulation des savoirs religieux. Ainsi, l'analyse de la conversion d'Eva Meyerovitch revient sur les allers, détours et retours possibles en matière de religiosité chrétienne et musulmane. Placer un double curseur d'analyse sur un parcours individuel et une figure intellectuelle permet tout d'abord d'identifier les différents mouvements de la religiosité, en sortant d'une conception fixiste et linéaire que peuvent parfois induire les jeux de catégorisation – à commencer par celle de « musulman » – et de retracer le cheminement réflexif d'une démarche religieuse qui « se pense » et « se dit ». Pour ce faire, l'article aborde d'abord la genèse d'une critique du catholicisme, puis la mobilisation d'une vision religieuse universaliste du monde et d'une relecture théologique du christianisme au regard de l'islam. L'article se conclut sur l'engagement de Meyerovitch militant aux côtés de chrétiens en faveur d'un dialogue avec les musulmans. Il est ainsi question d'appréhender la façon dont la lecture faite de l'islam, imprégnée de conceptions pérennialiste et platonicienne, amène Meyerovitch à reconsidérer son lien au christianisme : l'adhésion à l'islam, entendu comme une religion naturelle et un continuum abrahamique, lui fait déplacer le regard du catholicisme vers une forme de retour à un supposé christianisme des origines. Selon cette conception théologique située et l'adoption d'un nouveau régime de vérité universelle, elle affirme garder un lien, une fidélité et ne rien abjurer du christianisme. Pour autant, la rupture catholique s'exerce à l'échelle doctrinale et institutionnelle, en reprenant à son compte des arguments de la tradition islamique. Une forme de fidélité persiste néanmoins, dans son attache aux réseaux chrétiens, et particulièrement ceux inscrits dans le dialogue avec les musulmans. Interlocutrice privilégiée et experte-témoin du dialogue islamo-chrétien, son approche universaliste et concordiste des religions s'y applique au sein de milieux universalistes qui promeuvent un humanisme universaliste qui ne rompt pas avec la vie religieuse.Through the religious journey of Eva Meyerovitch (1909–1999), this article presents a case study of conversion from Catholicism to Islam, which this French intellectual presents as a continuum rather than a rupture. The religious mobility of this woman of letters from the ruling class (bourgeois, Parisian, educated and Catholic) illustrates the unstable nature of contemporary religious life. As a figure who claims to “deny nothing”, at what cost could Eva Meyerovitch call herself both Muslim and Christian? While part of the conversion narrative is based on the idea of an individual's spiritual (re)birth, it seems that there is room for negotiation in which conversion “works with”, composes and accommodates rather than breaks with the social and religious trajectory that precedes it. This article revisits the importance of the social environment to which individuals belong and the relational and interactional dimensions of conversion. In other words, the biographical trajectory is also a scale of analysis that reveals collective experiences, depends on established patterns and is part of a system of filiation. On the other hand, this case study based on an intellectual contradicts the passive conception of conversion, going against the idea of indoctrination by revisiting the role of subjectivity, the resources and means deployed to bring coherence an individual approach according to a situated framework of enunciation and social space. The corpus of sources used comes from doctoral research based on written archives, interviews with historical witnesses and audiovisual sources produced between the mid-1970s and the early 1990s. These sources come mainly from the associative, media and publishing fields and illustrate the issue of conversion when it is discussed publicly and staged (journalistic interviews, televised debates, radio programmes, press articles, books). The interviews from the oral survey aim to combine this dimension with that of private life, in addition to the written archives (particularly correspondence). The conversion narrative is used to assess the intellectual and religious journeys that drive this process. It is cross-referenced with other sources (correspondence, association archives and career files) that enable this religious approach to be situated within a social space. Here, the biographical thread reveals how religious life is intertwined with intellectual life, and vice versa. As part of an intellectual history of contemporary Islam in France and adopting a middle-ground textual approach, this article aims to combine discursive analysis and intellectual affiliations with social trajectories and spaces for the circulation of religious knowledge. Thus, the analysis of Eva Meyerovitch's conversion revisits the possible “journeys”, “detours” and “returns” in Christian and Muslim religiosity. Placing a double analytical cursor on an individual journey and an intellectual figure makes it possible, first of all, to identify the different movements of religiosity, moving away from a fixed and linear conception that can sometimes be induced by categorization —starting with that of “Muslim”— and to retrace the reflective journey of a religious approach that “thinks” and “speaks” itself. To this end, the article first addresses the genesis of a critique of Catholicism, then the mobilisation of a universalist (religious) worldview and a theological reinterpretation of Christianity in relation to Islam, and finally, constant involvement in spaces and networks of Islamic-Christian dialogue. The aim is to understand how Meyerovitch's reading of Islam, imbued with perennialist and Platonic concepts, led him to reconsider his relationship with Christianity: his adherence to Islam, understood as a natural religion and an Abrahamic continuum, caused him to shift his gaze from Catholicism to a “primitive” form of Christianity. According to this theological conception and the adoption of a new regime of universal truth, she claims to maintain a connection and loyalty to Christianity and to renounce nothing. However, the break with Catholicism is doctrinal and institutional, drawing on arguments from within the Islamic tradition, even if it does not extend to social engagement within activist networks promoting interfaith dialogue. As a privileged interlocutor and expert-witness in this dialogue between Christians and Muslims, her applied and committed universalist and concordist approach to religions favours. - « Comment es-tu devenu athée ? » Le récit de vie comme dispositif de sensibilisation à la cause athéiste en Turquie contemporaine - Théo Malçok
Cette étude porte sur les usages politiques du récit de vie dans un pays à majorité musulmane. Elle s'interroge sur les enjeux de la publication de récits de sortie de la religion. Dans quelle mesure leur publication sert-elle la cause des athées de Turquie ? L'étude s'appuie sur l'analyse d'un corpus de 32 récits de vie parus entre 2014 et 2017 dans Ateist Dergi (Le Magazine athée), publication en ligne d'un mouvement associatif émergent : Ateizm Derneği (« l'association de l'athéisme »). À travers cette analyse, l'article donne à voir les craintes, les espoirs et les désillusions des acteurs du mouvement athéiste de Turquie. In fine, il entend démontrer que ce mouvement repose sur l'activation d'une dynamique relationnelle entre deux profils d'engagés aux origines sociales différentes, laquelle est alimentée par une économie incertaine de la parole. Une première partie présente le corpus et l'analyse. Elle montre qu'au-delà de leurs spécificités, les récits, dont la conformité est d'abord assurée par le comité éditorial d'Ateist Dergi (appel à contribution, sélection des récits, mise en page), partagent une structure narrative et des thématiques communes. Ils mettent en lumière les expériences de vie et les valeurs autour desquelles les aspirants athéistes se retrouvent malgré leurs différences sociales en exposant un double mouvement : un mouvement de rupture vis-à-vis d'un monde religieux, surtout musulman, décrit rétrospectivement comme injuste, incohérent et violent, d'une part ; un mouvement d'entrée dans un monde athée caractérisé par une certitude, une vérité, une éthique, une rationalité, une naturalité, une félicité, et – pour certains – une liberté retrouvées, d'autre part.Dans un second temps, l'article examine ce que disent de ces récits les membres du comité éditorial d'Ateist Dergi. Les créateurs de cette plateforme numérique d'expression et de publicisation de la parole athée, issus de la couche « chanceuse » (şanslı) de la société, pour reprendre leur propre expression, ont cherché à recueillir les témoignages d'athées qu'ils qualifient de « malchanceux » (şanssız), car contraints de cacher leurs convictions à leur entourage. Ils justifient le choix de se concentrer sur les récits les plus percutants par une volonté de sensibiliser le public à leur cause. Mais, tout en insistant sur la dimension pionnière de leur entreprise, certains d'entre eux gardent un souvenir amer de la collecte de ces récits, jugeant que le matériau autobiographique reçu était souvent moins sensationnel qu'espéré. Dans un troisième et dernier temps, une discussion sur la notion de « dispositif de sensibilisation » (Siméant-Germanos et Traïni, 2009) permet d'ouvrir l'analyse, jusqu'ici essentiellement empirique, à des considérations plus théoriques. Limitée par la portée restreinte des appels à contributions ainsi que par l'absence de rétribution autre que symbolique pour les dons de parole attendus, la collecte de récits de vie pour Ateist Dergi est loin d'avoir produit les résultats escomptés, comme en témoigne la frustration éprouvée par certains responsables de la publication. Les raisons sociologiques de cette frustration peuvent être trouvées dans l'effet secondaire des « dispositifs de sensibilisation », à savoir que ceux-là mêmes qui les conçoivent peuvent aussi en être affectés, de manière positive ou négative. Elles sont également à chercher dans l'intérêt exclusif des entrepreneurs de la cause athéiste pour un type particulier de récit de vie, le récit de « déconversion » (Chen et Hood, 2013), et pour un type particulier de porte-parole, la « victime affranchie » (Aykaç, 2010). Ces choix, qui idéalisent l'adhésion à l'athéisme et le rejet de la religion, ont pu avoir des effets limitatifs sur le lectorat d'Ateist Dergi.This study examines the political uses of life stories in a predominantly Muslim country. It explores the issues surrounding the publication of stories about leaving religion. To what extent their publication serves the cause of atheists in Turkey? The study is based on the analysis of a corpus of 32 life stories published between 2014 and 2017 in Ateist Dergi (The Atheist Magazine), an online publication of an upcoming association: Ateizm Derneği (the Association of Atheism). Through this analysis, the article reveals the fears, hopes, and disillusions of the actors of the atheist movement in Turkey. Ultimately, it aims to demonstrate that the future of this movement relies on the activation of a relational dynamic between two profiles of activists from different social backgrounds, which is sustained by a fragile economy of speech. The first part introduces the corpus and analyzes it. It shows that beyond their specificities, the stories, whose conformity is initially ensured by the editorial committee (call for contributions, selection of stories, layout), share a common narrative structure and themes. They highlight the life experiences and the values that aspiring atheist activists share despite their social differences, exposing a dual movement: a movement of breaking away from the religious world, particularly the Muslim world, described retrospectively as unjust, incoherent, and violent, on the one hand; a movement into the atheist world characterized by greater certainty, truth, morality, rationality, naturalness, happiness, and—for some—freedom.In the second part, the article examines what the members of the editorial committee of Ateist Dergi have to say about the stories they have collected. The creators of this digital platform for the expression and publicization of atheist speech, who come from the « fortunate » (şanslı) segment of society, to use their own expression, sought to collect testimonies from atheists whom they describe as « unfortunate » (şanssız) because they are forced to hide their beliefs from their surroundings. They justify the choice to focus on the most powerful stories by their desire to raise public awareness about their cause. But, although they emphasize the pioneering nature of their project, some of them recall the collection of these stories with some bitterness, feeling that the autobiographical material they received was often less sensational than they had hoped.In the third and final section, a discussion on the notion of « awareness-raising devices » (Siméant-Germanos and Traïni, 2009) will lead us to more theoretical considerations. Limited by the restricted scope of its calls for contributions and the lack of any incentive other than symbolic recognition for the expected contributions, the collection of life stories for Ateist Dergi is far from having produced the expected results, as evidenced by the frustration felt by some members of the editorial committee. The sociological reasons for this frustration can be found in the side effect of « awareness-raising devices », namely that those who design them may also be affected by them, either positively or negatively. They can also be found in the exclusive interest of atheist activists in a particular type of life story, the story of « deconversion » (Chen and Hood, 2013), and for a particular type of spokesperson, the « freed victim » (Aykaç, 2010). These choices, which idealize embracing atheism and rejecting religion, may have had restraining effects on Ateist Dergi's readership. - Amazighité et conversion au christianisme dans le Maroc contemporain : une étude du « mythe amazigh » - Julien Argoud
L'objectif de cet article est de comprendre les mécanismes par lesquels les identités chrétienne et amazighe interagissent et se façonnent mutuellement au Maroc, à partir d'une étude de cas portant sur les logiques d'adhésion à un « mythe amazigh » chez des convertis au christianisme au Maroc. Le « mythe amazigh » ne correspond pas à une réalité historique concrète, mais à une construction idéologique à laquelle les acteurs peuvent adhérer, et qui peut donc avoir une influence structurante sur leur vision du monde et d'eux-mêmes. Il s'agit donc de saisir les logiques de production, de diffusion, et d'affirmation d'une adhésion à une telle vision « mythique » chez les acteurs concernés. L'enquête est fondée sur 15 entretiens semi-directifs avec d'anciens musulmans marocains convertis au christianisme et s'identifiant comme amazighs, dans des régions que l'on peut qualifier comme étant « à forte prédominance amazighe », et d'autres « à forte prédominance arabe ». Des entretiens semi-directifs et informels ont été effectués en complément, dans le cadre d'observations sur le terrain, notamment avec un militant ayant une position dominante dans la sphère militante amazighe, ainsi qu'avec des missionnaires travaillant étroitement avec des militants amazighs marocains convertis au christianisme.Il est tout d'abord possible d'observer que la construction d'un « mythe amazigh », qui s'est cristallisé durant la période coloniale, a favorisé le développement de dispositions historiques à s'opposer à « l'arabité » au sein d'une partie de la population marocaine. En effet, il agit comme un « contre-mythe » par rapport à un autre mythe plus hégémonique de l'identité marocaine, qui assimile « marocanité », « arabité » et « islamité ». C'est ainsi que l'on peut comprendre, dans un deuxième temps, que, chez les convertis rencontrés, l'intériorisation de ce « mythe amazigh » se traduit par l'affirmation d'une identité « chrétienne-amazighe » anti-arabe, qui n'est pas réductible à la superposition de ces deux identités prises séparément. Cela passe par le développement, chez ces acteurs, d'une vision du monde et de registres discursifs fondés sur un « paradigme décolonial inversé », où tout ce qui a trait à « l'arabité » et à « l'islamité » s'inscrirait fondamentalement dans une logique de colonisation historique des populations amazighes au nord de l'Afrique et d'une volonté d'effacer ce qui constituerait leurs « spécificités culturelles » théoriques. Ensuite, l'adhésion à une identité spécifiquement « chrétienne amazighe » et au mythe amazigh exclusiviste dans lequel elle s'inscrit connaît des configurations différenciées selon la région du Maroc dont sont issus les enquêtés. En effet, pour les enquêtés socialisés dans une famille s'identifiant comme « amazighe » au sein d'une région à forte dominante « amazighe », l'affirmation d'une identité amazighe anti-arabe a été particulièrement exacerbée dans leur rapport à des institutions ayant pour objectif de diffuser la vision dominante de l'arabité et de l'islamité au Maroc – comme dans des écoles d'État ou coraniques. Par contraste, les enquêtés socialisés dans des familles arabes au sein de régions « à forte dominante arabe » se sont généralement convertis à la fois au christianisme et à l'amazighité dans le cadre d'une resocialisation militante où le croisement de ces identités était particulièrement valorisé. Enfin, cet article a pour ambition de participer à la systématisation d'une approche « mythologique » de l'étude des récits de conversions religieuses. Cela présente plusieurs intérêts théoriques. Premièrement, l'étude des « mythes » permet de centrer l'analyse sur des collectifs plutôt que sur des individus, permettant de dépasser une perspective individualiste de la conversion. Deuxièmement, étudier la construction historique de ces mythes et leur réappropriation par des collectifs permet de pleinement saisir leur enjeu politique. Les mythes étant en effet à la fois instituants et fluides, leur contenu est dépendant de rapports de pouvoir propres à un contexte donné. Troisièmement, au-delà des conversions au christianisme et/ou à l'amazighité au Maroc, cette approche a vocation à s'appliquer à une diversité de contextes où des identités religieuses et ethniques sont imbriquées, qu'elles soient minoritaires ou majoritaires.The aim of this article is to understand the mechanisms through which Christian and Amazigh identities interact and mutually shape one another in Morocco, based on a case study focused on the dynamics of adhesion to an “Amazigh myth” among Moroccan converts to Christianity. This “Amazigh myth” does not correspond to a concrete historical reality but rather constitutes an ideological construction to which individuals may adhere, and which can thus exert a structuring influence on their worldview and self-perception. This research seeks to analyze the processes of production, diffusion, and internalization of such a “mythical” worldview among the actors concerned.This work is based on fifteen semi-structured interviews conducted with former Moroccan Muslims who have converted to Christianity and who identify as Amazigh, originating from both “predominantly Amazigh” and “predominantly Arab” regions. These were complemented by informal interviews and field observations, notably involving a prominent activist in the Amazigh movement, along with missionaries working closely with Amazigh Moroccan converts to Christianity.The study first reveals that the construction of an “Amazigh myth,” that crystallized during the colonial period, has fostered enduring historical dispositions toward opposition to “Arabness” within segments of the Moroccan population. This myth functions as a “counter-myth” to the more hegemonic narrative of Moroccan identity that combines “Moroccanness,” “Arabness,” and “Islamness.”Secondly, the findings suggest that, among the converts interviewed, the internalization of this “Amazigh myth” manifests itself in the affirmation of a distinctly “Christian-Amazigh” identity that is anti-Arab in character, and irreducible to the mere juxtaposition of two these separate identities. This Christian-Amazigh identity emerges through the development of specific worldviews and discursive frameworks rooted in an “inverted decolonial paradigm,” in which both “Arabness” and “Islamness” are interpreted as historical processes of colonization targeting Amazigh populations in North Africa, which aim at erasing their supposed cultural distinctiveness.Furthermore, adherence to this specifically “Christian-Amazigh” identity and its associated exclusivist myth takes on different configurations depending on the converts' region of origin. Among those raised in self-identified Amazigh families within predominantly Amazigh regions, the affirmation of an anti-Arab Amazigh identity is reinforced by their experiences with institutions that aim to disseminate the dominant Arab-Islamic vision of national identity in Morocco -such as state schools and Islamic schools. In contrast, respondents raised in self-identified Arab families within predominantly Arab regions generally experienced a dual conversion -both to Christianity and to Amazighness- through a resocialization within activist groups in which merging these identities was actively promoted.Finally, this article aims to contribute to the development of a “mythological” approach to the study of religious conversion narratives. Such an approach holds several theoretical benefits. First, by focusing on “myths,” it shifts the analytical lens from individuals to groups, thereby challenging individualistic frameworks to the study of conversion processes. Second, exploring the historical construction and contemporary reappropriation of these myths enables a greater understanding of their political character. Since myths are simultaneously instituting and fluid, their content is shaped by the power relationships specific to a given context. Third, beyond the case of conversions to Christianity and/or Amazighness in Morocco, this framework could be applied, in the future, to a wide range of contexts where religious and ethnic identities intersect–no matter whether they are majoritarian or not. - D'un islam à un autre : la conversion intra-religieuse d'Abou Hafs au Maroc - Badr Karkbi
Peut-on envisager un changement de croyances au sein de la même famille religieuse ? Cette question, qui est au cœur de la sociologie des religions, interpelle constamment la recherche en sciences sociales. À l'heure de l'individuation du croire et des nouveaux moyens de communication, la quête du sens est de plus en plus pressante. Les bricolages identitaires et la recomposition des frontières du religieux favorisent les conversions. Ce champ de recherche suscite une littérature pléthorique. En tant que phénomène significatif pour l'évolution du monde dans lequel nous vivons, la conversion religieuse renvoie à une mutation, à une transition et à un passage. Elle désigne un acte par lequel l'individu délaisse ou adopte une croyance et s'inscrit dans « un mouvement de critique radicale du monde, de la réalité ou de soi-même, et porte avec elle la promesse d'un changement, individuel en premier lieu, puis potentiellement collectif » (Heurtin et Michel, 2021, p. 6). Plusieurs travaux ont souligné les modalités et les motivations pour changer sa croyance et embrasser une nouvelle religion. Si les conversions religieuses ont avant tout été analysées aux prismes des flux de circulation entre les différentes confessions, nous privilégions dans cet article la conversion « intra-religieuse ». L'expression renvoie à « un acte par lequel l'identité d'un individu et ses convictions religieuses sont modifiées, changées, stimulées, renforcées, dynamisées, ravivées et revigorées au sein de sa tradition religieuse » (Gilliat-Ray, 1999, p. 316). En mobilisant cette notion dans le champ académique des conversions religieuses, cette contribution interroge au moyen de méthodes qualitatives et de réflexions théoriques les moments, formes et significations données à cette conversation à partir du cas d'Abou Hafs au Maroc. Autrement dit, il s'agit de scruter le cheminement d'un individu s'identifiant au salafisme qui délaisse sa rhétorique religieuse conservatrice au profit d'un engagement public en rupture avec sa socialisation primaire. Pris comme idéal-type au sens wébérien du terme, cet individu ayant adhéré au salafisme jihadiste et incarcéré suite aux attentats de Casablanca en 2003 devient aujourd'hui une figure publique et un fervent défenseur des libertés individuelles. Ce tournant est intéressant à bien des égards. Cette conversion intra-religieuse entraîne des reconfigurations de position, d'identification et de rapport au politique. Cette contribution présente deux apports originaux. Le premier consiste à restituer le dynamisme et la conflictualité interne du salafisme, qui est le plus souvent décrit comme un champ homogène et assez imperméable au changement et au pluralisme en son sein. Le second réside dans le fait d'explorer la problématique conversion au sein d'une même obédience religieuse. Pour étayer notre hypothèse, cette contribution s'appuie sur l'analyse du discours de l'acteur et de sa biographie. Le matériel est constitué principalement de la littérature grise produite par l'acteur, ainsi que d'une dizaine de ses sorties médiatiques et d'une revue de la presse arabophone et francophone. L'analyse appréhende la conversion d'Abou Hafs comme un processus interactif et multi-spatial, qui négocie son identité en fonction de son milieu. La première partie éclaire la socialisation primaire d'Abou Hafs et sa radicalisation progressive. La rupture de ce récit théologique s'opère au prisme de l'expérience carcérale, qui offre à l'individu de nouvelles possibilités pour remettre en cause ses convictions. La solitude, la déception et le regret occupent une place non négligeable dans cette nouvelle fabrique du sujet. Bien qu'elle partage certains traits caractéristiques des conversions religieuses, l'expérience d'Abou Hafs se démarque par le rôle que jouent certaines institutions totales comme la prison dans la fabrique du nouveau sujet. Cette contrainte exercée sur Abou Hafs, loin de se cantonner à la sphère privée, participe de la politisation de l'intime et de l'engagement public de l'ex-salafiste. Partant, la conversion intra-religieuse dépasse le prisme de la seule logique individuelle pour produire des effets holistes touchant le collectif dans son ensemble.Could we expect a shift in beliefs within the same religious family? This question is central to the sociology of religion and constantly challenges social science research. In an age of individualized belief and new tools of communication, the quest for meaning is becoming increasingly urgent. Identity tinkering and the reshaping of religious boundaries foster conversions. This field of research has given rise to a vast body of literature. As a phenomenon that is significant for the evolution of the world in which we live, religious conversion refers to a change, a transition, and a passage. It is an act by which an individual abandons or adopts a belief and becomes part of “a movement of radical criticism of the world, reality, or oneself, and carries with it the promise of change, first individual, then potentially collective”. By promoting processes of individualization and pluralization, secularization reinforces the flows of transition and circulation that illustrate “the emancipation of individuals from collective frameworks and the breakdown of homogenizing and unifying patterns.” The revaluation of the epistemological status of the human subject facilitates “the change of belief, which becomes easier either towards another religion or in favor of another tradition within the same religious family.” Several studies have highlighted the ways and motivations for changing one's beliefs and embracing a new religion. While religious conversions have primarily been analyzed through the prism of movement between different faiths, in this article we focus on “intra-religious” conversion. The term refers to “an act by which an individual's identity and religious beliefs are modified, changed, stimulated, reinforced, energized, revived, and reinvigorated within their religious tradition.” By drawing on this concept, this contribution explores, using qualitative methods and theoretical reflections, the moments, forms, and meanings given to this conversion based on the case of Abu Hafs in Morocco. In other words, it examines the journey of an individual who identified with Salafism and abandoned his conservative religious rhetoric in favor of a public commitment that broke with his primary socialization. Considered as an ideal type in the Weberian sense of the term, this individual, who joined jihadist Salafism and was imprisoned following the 2003 Casablanca attacks, has now become a public figure and fervent defender of individual freedoms. This turning point is interesting in many respects. This intra-religious conversion leads to a reconfiguration of positions, identifications, and relationships to politics. This contribution offers two original insights. The first is to restore the dynamism and internal conflict of Salafism, which is most often described as a homogeneous field that is fairly impervious to change and pluralism within it. The second is to investigate the issue of conversion within the same religious denomination. To underpin our hypothesis, this contribution draws on an analysis of the actor's discourse and biography. The primary source material consists of published works produced by the subject, together with a dozen media interviews and a review of the Arabic and French-language press. The analysis approaches Abu Hafs' conversion as an interactive and multi-spatial process that negotiates his identity according to his environment. The first part sheds light on Abu Hafs' primary socialization and his gradual radicalization. The breakdown of this theological narrative occurs through the prism of the prison experience, which offers the individual new opportunities to question his convictions. Loneliness, disappointment, and regret play a significant role in this new construction of the subject. Although it shares certain characteristics with religious conversions, the Moroccan experience stands out for the role played by certain total institutions, such as prisons, in the creation of the new subject. This constraint imposed on Abou Hafs, far from being confined to the private sphere, contributes to the politicization of the intimate and the public engagement of the former Salafist.. Thus, intra-religious conversion goes beyond the prism of individual logic alone to produce holistic effects that affect the collective as a whole. - Se convertir à l'islam et après ? Couple et parentalité chez les jeunes converti·es en France - Naouel Yakoub
Cet article s'appuie sur un travail doctoral portant sur les parcours d'engagement de jeunes converti·es à l'islam en France. Il interroge les effets de la conversion et ses répercussions sur les liens conjugaux et parentaux au sein de certaines fractions des classes populaires et moyennes. L'analyse des parcours d'engagement montre que la conversion implique un processus de subjectivation à travers une discipline de « soi » qui réorganise les rapports sociaux selon une logique éthique. Cet apprentissage du religieux est motivé parce qu'il est le résultat d'un processus réflexif qui s'accorde avec les représentations de l'individu. En ce sens, nous établissons les processus d'identifications communs à l'expérience des jeunes converti·es et l'usage qu'ils/elles font des manières d'être au religieux dans les sphères de la vie conjugale et parentale. Dans une logique de requalification symbolique, la conversion vient apporter un cadre réconfortant et des ressources qui permettent de valoriser et de maintenir les liens familiaux. Nos données empiriques révèlent que la mise en couple s'accompagne d'un processus de moralisation de la vie conjugale qui s'articule autour d'un travail de « soi ». La religion y apparaît comme une ressource normative, orientant et légitimant les choix conjugaux tout en redéfinissant les normes amoureuses. En valorisant le mariage (religieux a minima) comme gage de stabilité, cette reconfiguration peut néanmoins engendrer des décalages dans les attentes et les pratiques conjugales, susceptibles de générer des tensions voire des ruptures. La reconfiguration des rapports sociaux ne se limite pas à la formation du couple ; elle se prolonge également dans la parentalité, qui constitue un espace privilégié de recomposition morale et spirituelle pour les converti·es devenu·es parents. Les mères musulmanes converties sont ainsi celles qui investissent cet espace en proposant une réorganisation de la vie familiale selon les normes islamiques. La transmission s'opère à la fois par l'apprentissage des pratiques religieuses (prières, invocations) et par l'inculcation de valeurs morales (pudeur, modestie) qui fournissent un cadre éthique structurant. Cette transmission s'opère souvent en rupture avec l'héritage familial d'origine, dans une volonté affirmée de se distancier de certains styles éducatifs considérés comme trop individualistes ou permissifs. Ces femmes investissent dans la création d'un espace social alternatif, leur permettant de se distancier à la fois de leur culture d'origine et de celle de leur conjoint, notamment lorsque ce dernier appartient à une culture immigrée jugée illégitime. Cela passe par le recours à un islam « savant », considéré comme plus authentique et qui se différencie des « pratiques du bled ». Dans une forme de religiosité en mouvement, le changement religieux reconfigure des nouvelles dynamiques éducatives et permet à des jeunes femmes converties de réinvestir certains domaines associés à la modernité (éducation non violente, apprentissage de la pensée critique) à l'aune des règles islamiques. Cependant, la transmission religieuse auprès des enfants n'est pas automatique ; elle se manifeste à travers des formes de piété diversifiées, façonnées par les contextes sociaux et les stratégies parentales. La majorité des parents converti·es voient dans le cadre moral proposé par la religion un outil d'émancipation face aux difficultés sociales (chômage, précarité économique, etc.). Dans ce cadre, le modèle de réussite ne se définit plus uniquement par le succès social et/ou économique, mais par l'engagement religieux et le respect de certains principes islamiques – piété, modestie, pudeur. Le travail d'éducation religieuse effectué par les mères musulmanes converties développe un capital social et symbolique, notamment dans un contexte de forte stigmatisation véhiculée par certains discours politiques et médiatiques. Les propos recueillis traduisent ainsi une tension entre l'agentivité individuelle des converti·es et leur adhésion aux normes édictées par l'institution religieuse. Cette ambivalence s'inscrit dans une tendance plus large d'individualisation du religieux, caractéristique des formes contemporaines de religiosité.This article is based on doctoral research examining the paths of engagement of young converts to Islam in France. It explores the effects of conversion and its repercussions on marital and parental relationships within certain segments of popular classes and middle classes. The analysis of these trajectories of engagement shows that conversion entails a process of subjectivation through a “discipline of the self” that reorganizes social relations according to an ethical logic. This learning of the religious is driven by a reflexive process that aligns with individuals' self-representations. In this sense, we identify the shared processes of identification among young converts and the ways they mobilize religious practices within conjugal and parental spheres. Within a framework of symbolic requalification, conversion provides a reassuring structure and resources that help to sustain and enhance family bonds. Our empirical data reveal that forming a couple is accompanied by a moralization of conjugal life centered on self-work. Religion thus appears as a normative resource, guiding and legitimizing marital choices while redefining romantic norms. By valuing marriage (at least religious marriage) as a guarantee of stability, this reconfiguration can nevertheless produce discrepancies between expectations and practices within couples, potentially leading to tensions or even separations. The reconfiguration of social relations is not limited to couple formation; it also extends into parenthood, which represents a privileged space for moral and spiritual recomposition among converts who have become parents. Converted Muslim mothers are those who most actively invest in this space, proposing a reorganization of family life according to Islamic norms. Transmission takes place both through the learning of religious practices (prayers, invocations) and through the inculcation of moral values (modesty, humility), which provide a structuring ethical framework. This transmission often occurs in rupture with the family heritage of origin, reflecting a deliberate desire to distance oneself from certain educational styles perceived as overly individualistic or permissive.These women invest in creating an alternative social space, allowing them to distance themselves both from their culture of origin and from that of their spouse—particularly when the latter belongs to an immigrant culture deemed illegitimate. This involves turning to a “learned” Islam, considered more authentic and distinct from “village practices.” In a form of evolving religiosity, religious change reconfigures new educational dynamics and enables young converted women to reinvest certain domains associated with modernity (non-violent education, critical thinking) through the lens of Islamic principles. However, religious transmission to children is not automatic; it manifests through diverse forms of piety, shaped by social contexts and parental strategies.Most converted parents view the moral framework offered by religion as a tool of emancipation in the face of social difficulties (unemployment, economic insecurity, etc.). In this context, the model of success is no longer defined solely by social and/or economic achievement but by religious commitment and adherence to specific Islamic principles—piety, modesty, and humility. The religious education work carried out by converted Muslim mothers fosters social and symbolic capital, particularly in a context of strong stigmatization conveyed by certain political and media discourses. The testimonies collected reveal a tension between the individual agency of converts and their adherence to norms prescribed by religious institutions. This ambivalence reflects a broader trend toward the individualization of religion, characteristic of contemporary forms of religiosity. - « Résister à la conversion » : enjeux temporels et registre de l'(in)visibilité de la conversion de complaisance au Liban - Michela De Giacometti
À partir d'une enquête ethnographique menée au Liban entre 2015 et 2019, cet article s'intéresse aux récits d'évitement de la conversion religieuse. Le refus de se convertir y est décrit comme une forme de « résistance » au changement d'identité confessionnelle, dans un contexte où celui-ci relève, à certains égards, d'une pratique « banale ». L'un des facteurs qui participent de cette banalisation réside notamment dans les expériences de mariages interreligieux, dès lors qu'au Liban, en l'absence d'un droit civil du mariage et de la famille, un couple bi-religieux doit « choisir » le droit confessionnel sous lequel l'union sera célébrée et, dans certains cas, envisager une conversion à cette fin.L'article suggère ainsi d'explorer la notion de résistance à travers deux perspectives : d'une part, les récits de militant·es en faveur de la déconfessionnalisation du système politique et de la société libanais, et, d'autre part, les témoignages de couples interreligieux confrontés à la question de la conversion lors de l'officialisation de leur union. Il explore donc par là l'hypothèse selon laquelle la résistance aux conversions instrumentales, désignées ici comme des « conversions de complaisance », constitue un processus porteur d'une dimension politique.Dans le cadre du combat anti-confessionnel, analysé dans la première partie, les militant·es rencontré·es lors de l'enquête réclament l'adoption d'un code unifié de la famille, ainsi que la légalisation du mariage civil au Liban et critiquent la banalisation du recours utilitariste à la conversion pour contourner les restrictions imposées par les différents codes familiaux en vigueur, d'origine religieuse. Ces militant·es aspirent à une déconfessionnalisation de l'identité administrative des citoyen·nes libanais·es, en rupture avec la gestion libérale, par l'État, du pluralisme religieux. Selon celle-ci, l'État libanais administre les affaires familiales et personnelles de ses citoyen·nes sur la base, certes, de leur appartenance confessionnelle – toujours héritée par filiation paternelle ou acquise par conversion –, mais il ne considère pas la sincérité de la foi comme un critère approprié pour accepter une demande de conversion.Dans la deuxième partie de l'article, les récits « ordinaires » de résistance à la conversion invitent plutôt à la considérer comme une décision contextuelle et expérientielle. Ces récits mettent en exergue tantôt des expériences d'opposition au confessionnalisme, tantôt des stratégies pour s'y conformer. Dans les deux cas, ils semblent converger vers le constat que l'entrée dans la conjugalité constitue une temporalité particulière, où se manifestent les ambivalences et les paradoxes des rapports entre religion, communauté et État.Mettre en regard ces différentes situations permet ainsi de penser la résistance à la conversion comme, d'une part, un acte politique associé au combat pour la déconfessionnalisation des lois familiales et, d'autre part, comme un enjeu pratique lié à l'événement biographique du mariage. Le mariage est ainsi abordé comme le « moment pertinent » autour duquel se cristallisent les tensions morales et sociales que génère le confessionnalisme, et que la perspective d'une conversion tend souvent à exacerber. La portée analytique de la notion de « moment pertinent » s'avère ici particulièrement féconde, car elle permet d'articuler le mariage et la conversion autour d'une même temporalité sociale, marquée par une intensification de ces tensions. C'est dans ce contexte que les stratégies de résistance à la conversion sont exprimées dans un registre de la revendication de visibilité sociale, car la réussite du projet matrimonial dépend en grande partie de cette reconnaissance publique. Les négociations sociales qui accompagnent le mariage constituent dès lors un processus structurant de hiérarchisation des événements ultérieurs de la via familiale pouvant différer dans le temps la perspective d'une conversion.En croisant la portée biographique du mariage et la dimension politique de la lutte anti-confessionnelle, la résistance à la conversion apparaît enfin comme un phénomène social à part entière, doté d'une valeur épistémologique forte pour penser la conversion elle-même. Elle permet en effet d'interroger les processus de subjectivation au sein de cette société multiconfessionnelle, les définitions de la citoyenneté, ainsi que la conception même de l'État au Liban.Based on ethnographic fieldwork conducted in Lebanon between 2015 and 2019, this article examines narratives of avoiding religious conversion. The refusal to convert is described as a form of “resistance” to changes in confessional identity, in a context where such changes have, in some respects, become a rather “ordinary” practice. One of the factors contributing to this normalization is the experience of interfaith marriages. In Lebanon, where there is no a unified civil law governing marriage and family, interreligious couples must “choose” the confessional legal system under which their union will be registered and, in some cases, consider conversion for that purpose.The article therefore proposes to explore the notion of resistance from two perspectives: first, through the narratives of activists advocating for the deconfessionalization of Lebanon's political system and society; and second, through the testimonies of interfaith couples confronted with the issue of conversion when formalizing their union. It thus considers the hypothesis that resistance to instrumental conversions, referred to here as “conversions of convenience”, constitutes a process that carries an inherently political dimension.In the first part, which focuses on the anti-sectarian struggle, activists interviewed during the research call for the adoption of a unified family code and for the legalization of civil marriage in Lebanon. They criticize the growing normalization of conversion as a pragmatic strategy to circumvent the restrictions imposed by the various religious family codes currently in force. These activists aspire to deconfessionalize the administrative identity of Lebanese citizens, breaking away from the state's liberal management of religious pluralism. Under this system, the Lebanese state governs its citizens' personal and family affairs based on their sectarian affiliation – either inherited through the paternal line or acquired through conversion – while at the same time it does not consider the sincerity of faith as a relevant criterion when approving conversion requests.The second part of the article turns to “ordinary” narratives of resistance to conversion, which suggest that refusal should be understood as a contextual and experiential decision. These accounts highlight, at times, experiences of opposition to sectarianism, and at others, strategies of accommodation. In both cases, they point to marriage as a particular moment in life when the ambivalences and paradoxes of the relationships between religion, community, and the state become most visible.Placing these different situations side by side allows resistance to conversion to be understood both as a political act – linked to the struggle for the deconfessionalization of family laws – and as a practical issue tied to the biographical event of marriage. Marriage thus emerges as the “critical moment” around which the moral and social tensions generated by sectarianism crystallize, tensions often heightened by the prospect of conversion. The analytical value of the notion of “critical moment” is particularly fruitful here, as it allows marriage and conversion to be seen as part of the same social temporality, one marked by an intensification of these tensions.Within this context, strategies of resistance to conversion are expressed through a demand for social visibility, since the success of the marital project largely depends on public recognition. The social negotiations surrounding marriage thus constitute a structuring process that shapes the hierarchy of subsequent family events and can even postpone the prospect of conversion over time.By intersecting the biographical significance of marriage with the political dimension of the anti-sectarian struggle, resistance to conversion finally appears as a social phenomenon in its own right, one with strong epistemological value for understanding conversion itself. It in fact offers a lens through which to examine processes of subject formation within this sectarian society, definitions of citizenship, and the very conception of the state in Lebanon.
- De l'intime au public. La conversion et son spectre - Samir Abdelli, Kheloudja Amer, Zohra Aziadé Zemirli
Varia
- Faire corps autour des morts. Le cas du cimetière européen de Beni Saf (Algérie) depuis l'indépendance - Margot Garcin
Conservé aux Archives nationales d'Outre-mer (ANOM) d'Aix-en-Provence, le fonds privé 261 rassemble la documentation de l'Amicale des Beni Safiens (ABS). Ancienne cité minière fondée au xixe siècle dans l'Oranais, Beni Saf abrite à l'époque coloniale une communauté européenne, principalement espagnole, qui y développa ses propres infrastructures, parmi lesquels le cimetière. Avec l'indépendance de l'Algérie en 1962, la plupart des Européens quittèrent la ville, laissant derrière eux leurs biens et leurs morts.En confrontant une lettre écrite en 1971 par la présidente de l'amicale à un Européen resté sur place avec des témoignages contemporains recueillis de part et d'autre de la Méditerranée, cet article met en lumière les mécanismes par lesquels les anciens habitants ont maintenu un lien symbolique avec l'Algérie indépendante pour la préservation du cimetière. Au fil des années, l'ABS est ainsi parvenue à faire de la nécropole le dernier ancrage territorial d'une communauté déracinée, participant de la structuration des mémoires. C'est en 1969 que Marinette Gonzales, native de Beni Saf, lance un appel à la mobilisation pour l'entretien du cimetière. Son initiative mène à la fondation officielle de l'ABS, qui compte rapidement plus d'une centaine d'adhérents. L'association se fixe pour mission la sauvegarde du cimetière et organise ses assemblées générales autour de la mémoire du passé algérien, renforçant la cohésion des rapatriés. Nourries de souvenirs du quotidien d'avant 1962, ces réunions transforment la préservation du cimetière en un acte commémoratif et identitaire. Marinette Gonzales, restée présidente jusqu'en 2011, est l'âme de cette mobilisation, qui se poursuit jusqu'à la dissolution de l'association en 2019.Dès 1970, l'entretien du cimetière suppose la collaboration avec les autorités locales et les habitants de Beni Saf. Un gardien algérien, Messaoud Bekhiche, est embauché grâce à l'appui de la mairie afin de protéger le lieu contre les intrusions et d'assurer les réparations. L'ABS complète son maigre salaire par des avantages en nature, envoyant vêtements, médicaments ou denrées. Toutefois, sa gestion suscite des tensions, certains membres de l'ABS dénonçant la négligence du gardien, révélant ainsi les ambiguïtés de la relation entre rapatriés et Algériens : coopération nécessaire, mais empreinte d'asymétries et de jugements hérités du passé colonial.Au-delà des enjeux de son entretien, le cimetière est aussi un espace de contact entre les deux communautés. Des Algériens assistent à des enterrements européens, et d'anciens habitants viennent visiter les tombes lors de séjours en Algérie. Ces interactions contribuent à maintenir une forme de lien social autour des morts, malgré la disparition progressive de la population européenne locale.L'étude souligne également le rôle crucial joué par quelques Européens restés en Algérie, en particulier Gaston Maillé, cultivateur devenu représentant de l'ABS sur place. Correspondant régulier de la présidente, il supervise l'entretien du cimetière et sert d'intermédiaire avec les autorités. Ses lettres témoignent à la fois de son engagement et des difficultés rencontrées pour mobiliser les Européens demeurés sur place, souvent peu enclins à participer financièrement à l'association. Cette situation met en évidence une différence d'attachement : les rapatriés en France, éloignés physiquement, renforcent leur lien symbolique aux morts, tandis que ceux restés à Beni Saf vivent davantage dans le présent.L'étude du cimetière de Beni Saf montre que, bien après l'indépendance, les morts continuent de fédérer les vivants de part et d'autre de la Méditerranée. À travers l'action de l'ABS et de figures comme Marinette Gonzales et Gaston Maillé, la sauvegarde du cimetière sert de point d'ancrage identitaire aux rapatriés, tout en entretenant un dialogue avec les habitants et les autorités algériennes. Si aujourd'hui le lieu est perçu comme un héritage du passé plus que comme un enjeu essentiel pour le présent, il reste porteur d'une mémoire plurielle, révélant les complexités des relations postcoloniales.Preserved at the National Overseas Archives (ANOM) in Aix-en-Provence, the private collection 261 brings together documentation from the Amicale des Beni Safiens (ABS). A former mining town founded in the xixth century in the Oran region, Beni Saf was home to a European community, mainly Spanish, during the colonial era, who developed its own infrastructure there, including the cemetery. With Algeria's independence in 1962, most Europeans left the town, leaving behind their possessions and their dead.By comparing a letter written in 1971 by the president of the Amicale to a European who remained in the town with contemporary testimonies gathered from both sides of the Mediterranean, this article highlights the mechanisms by which the former inhabitants maintained a symbolic link with independant Algeria for the preservation of the cemetery. Over the years, the ABS has thus succeeded in making the necropolis the last territorial anchor for an uprooted community, contributing to the structuring of memories. In 1969, Marinette Gonzales, a native of Beni Saf, launched an appeal for action to maintain the cemetery. Her initiative led to the official founding of the ABS, which quickly grew to over more than a hundred members. The association set itself the task of preserving the cemetery and organised its general meetings around the memory of Algeria's past, strengthening the cohesion of the repatriates. Fuelled by memories of everyday life before 1962, these meetings transformed the maintenance of the cemetery into an act of commemoration and identity. Marinette Gonzales, who remained president until 2011, was the driving force behind this mobilisation, which continued until the association was dissolved in 2019.Since 1970, maintenance of the cemetery has required collaboration with local authorities and the inhabitants of Beni Saf. An Algerian caretaker, Messaoud Bekhiche, was hired with the support of the town hall to protect the site from intruders and carry out repairs. The ABS supplemented his meagre salary with benefits in kind, sending clothing, medicine and food. However, his management of the cemetery caused tensions, with some members of the ABS denouncing the caretaker's negligence, thus revealing the ambiguities in the relationship between repatriates and Algerians: cooperation was necessary, but marked by asymmetries and judgements inherited from the colonial past.Beyond the challenges of its maintenance, the cemetery is also a place where the two communities come into contact. Algerians attend European funerals, and former residents visit the graves during trips to Algeria. These interactions help to maintain a form of social bond around the dead, despite the gradual disappearance of the local European population.The study also highlights the crucial role played by a few Europeans who remained in Algeria, in particular Gaston Maillé, a farmer who became the ABS representative there. As regular correspondent of the president, he supervised the maintenance of the cemetery and acted as an intermediary with the authorities. His letters testify both to his commitment and to the difficulties he encountered in mobilising the Europeans who remained in the area, who were often reluctant to contribute financially to the association. This situation highlights a difference in attachment: those repatriated to France, physically distant, strengthened their symbolic link with the dead, while those who remained in Beni Saf lived more in the present.The study of the Beni Saf cemetery shows that, long after independence, the dead continue to federate the living on both sides of the Mediterranean. Through the work of the ABS and figures such as Marinette Gonzales and Gaston Maillé, the preservation of the cemetery serves as an anchor of identity for the repatriated, while maintaining a dialogue with the Algerian residents and authorities. Although today the site is perceived as a legacy of the past rather than an essential issue for the present, it remains a repository of multiple memories, revealing the complexities of postcolonial relations. - Architecture publique ordinaire et échelles de la ségrégation coloniale. Des bureaux de poste en Algérie (années 1880-1962) - Annick Lacroix, Claudine Piaton
Nœuds d'un vaste réseau de communication qui quadrille peu à peu le nord du territoire algérien à la période coloniale et conçus suivant de fortes contraintes techniques, les bureaux de poste sont les bâtiments publics du quotidien par excellence. Convergent régulièrement vers eux toutes les couches de la société, y compris les franges algériennes, rurales ou illettrées qui envoient des mandats, perçoivent des pensions et doivent répondre aux sollicitations croissantes de l'administration française. Cet article propose une étude systématique, à l'échelle du territoire algérien colonisé, de ces édifices emblématiques d'une architecture publique ordinaire. Il s'appuie pour cela sur une base de données rassemblant plus de cinq cents cartes postales, sur un travail cartographique et sur un corpus de sources conservées en France et en Algérie. Dès les années 1890, des bureaux de poste sont ouverts dans presque chacune des communes de plein exercice, où vivent les neuf dixièmes des Européens installés en Algérie. Ce sont souvent d'abord des bâtiments pris en location dont l'architecture reste modeste. Le début du xxe siècle est ensuite marqué à la fois par la nomination d'architectes du Gouvernement général, qui construisent les hôtels des postes des trois chefs-lieux de département, et par la promotion d'un répertoire néo-mauresque par le gouverneur Charles Jonnart. Contre l'avis des notables européens, ce « style Jonnart » est imposé à plusieurs nouveaux centres de colonisation pour la construction de leur bâtiment communal, comprenant mairie, école et poste.C'est cependant la politique de construction, lancée par l'administration à partir des années 1920, qui renouvelle et transforme véritablement l'architecture postale. Le service algérien fait alors régulièrement appel aux mêmes architectes diplômés, qui infléchissent un répertoire riche et varié, du premier néo-mauresque au style « néo-soudanais », de l'Art déco au mouvement moderne. Dans les années 1930, ces professionnels contribuent à promouvoir un modernisme méditerranéen, qui sélectionne et détourne certaines références vernaculaires. À partir des années 1950, le bureau de poste perd, comme en métropole, de sa monumentalité pour se fondre davantage dans le paysage ordinaire et apparaître plus proche de la clientèle. Le renouvellement de ces édifices coûteux et parfois surdimensionnés reste néanmoins conditionné par le nombre d'usagers européens potentiels. Car c'est bien à ces derniers que s'adresse cette politique de construction. L'article ne se limite cependant pas à une analyse du bâti dans les localités les mieux loties. Il déplace la réflexion, en s'appuyant sur la cartographie de l'ensemble des bureaux, du côté de ce qui n'est pas construit et de ce qui n'est pas représenté. Il pénètre à l'intérieur des communes mixtes, peuplées à plus de 95 % par des Algériens, où les bureaux sont restés rares et souvent si rudimentaires que personne n'a jugé utile de les photographier. À partir de l'entre-deux-guerres, le service des PTT de l'Algérie ouvre des agences postales dans des localités rurales où la colonisation agricole européenne connaît une déprise et dans celles où la population algérienne revendique de plus en plus vivement des équipements publics. Les architectes du Gouvernement général ne sont jamais sollicités pour construire ces locaux qui ont laissé très peu de traces. Seule inflexion notable : en pleine guerre d'indépendance, plus d'une centaine d'agences postales sont construites dans les Sections administratives spécialisées (SAS) à destination de ruraux algériens que l'armée française cherche à mieux contrôler. L'enquête identifie ainsi les stratégies tardives déployées par les autorités françaises pour investir l'Algérie algérienne et souligne à quel point l'architecture publique matérialise la ségrégation spatiale à l'œuvre sur le territoire colonisé.During the colonial rule in Algeria, post offices were the quintessential public buildings of everyday life. All layers of society routinely converged towards them, including rural, illiterate or Algerian populations who sent money orders, received pensions, and had to respond to the increasing requirements of the French administration. Although designed under strict technical constraints, they formed the nodes of a vast communication network that gradually covered the northern territory. This article provides a systematic study, at the scale of colonised Algeria territory, of these emblematic buildings of ordinary public architecture. It is drawing on a database containing more than five hundred postcards, cartographic work, and a corpus of sources preserved in France and Algeria. From the 1890s onward, post offices were opened in almost every commune de plein exercice, where nine-tenths of the Europeans settled in Algeria lived. Initially, these were often rented buildings, whose architecture, though diverse, remained modest. In the early 20th century, the General Government appointed architects, who then designed post office buildings in the three departmental capitals, and a Neo-Moorish architectural repertoire was promoted by Governor Charles Jonnart. Against the wishes of European notables, this “Jonnart style” was imposed on several new colonial settlements for the construction of communal buildings, which typically included a town hall, a school and a post office.However, it was the construction policy launched in the 1920s that renewed and transformed postal architecture. The Algerian postal service regularly called upon the same trained architects, who shaped a rich and diverse repertoire, ranging from early Neo-Moorish to “Neo-Sudanese" style, from Art Deco to the modern movement. In the 1930s, these professionals helped promote a Mediterranean modernism, that selected and hijacked vernacular references. From the 1950s onward, as in mainland France, post offices lost their monumental character, blending more into the ordinary landscape and appearing closer to their clientele.The renewal of these costly and sometimes oversized buildings remained nevertheless conditioned by the number of potential European users. This construction policy was aimed at them. However, the article does not limit itself to an analysis of the buildings in the best-equipped localities. Rather, it shifts the focus to what was not built and what was not represented. To this end, it takes a closer look at the communes mixtes, populated by more than 95% Algerians. There, post offices remained rare and often so rudimentary that no one considered it worthwhile to photograph them. From the interwar period onward, the Algerian PTT service started to open postal agencies in rural localities where European agricultural colonisation was declining and in places where the Algerian population was increasingly demanding public facilities.The General Government's architects were never called upon to design these buildings, which have left very few traces. The only significant change was that, at the height of the Algerian War of Independence, more than a hundred new postal agencies were set up in the Special Administrative Sections (SAS) for rural Algerians, whom the French army sought to better control. The survey thus identifies the late strategies implemented by the French authorities to take over rural areas and highlights the extent to which public architecture materializes the spatial segregation at work in colonised territory.
- Faire corps autour des morts. Le cas du cimetière européen de Beni Saf (Algérie) depuis l'indépendance - Margot Garcin
Enjeux et débats
- Les gauches radicales marocaines et les élections de 2021 : observations d'une campagne financiarisée - Adam Boubel, Khalil Dahbi, Montassir Sakhi
Cet article examine les élections marocaines de 2021 non comme une arène de concurrence démocratique, mais comme un dispositif de rotation contrôlée des élites cooptées, où l'ingénierie électorale, les filtres bureaucratiques et la financiarisation routinière des campagnes produisent une compétition structurellement inégalitaire et relèguent les gauches radicales aux marges institutionnelles. La thèse centrale soutient que l'ordinaire de l'inégalité se fabrique à l'intersection de règles calibrées, d'accès administratifs hiérarchisés et de ressources monétaires asymétriques ; en conséquence, la pertinence politique des formations de gauche doit se mesurer au-delà des sièges conquis, à l'aune de leur capacité d'ancrage, de cadrage et de coalition. L'analyse s'ancre d'abord dans des trajectoires historiques montrant que l'alternance entre participation critique et boycott relève d'un calcul stratégique sous autoritarisme : participation initiale de l'Union nationale des forces populaires (UNFP) puis boycott en 1970 après l'état d'exception ; constitution de coalitions comme la Koutla culminant dans l'alternance de 1998 ; maintien par Annahj Addimocrati-Voie démocratique (VD) d'une ligne de boycott au nom de l'absence de conditions démocratiques ; réorientation de partis tels que le Parti socialiste unifié (PSU) et le Parti de l'avant-garde démocratique et socialiste (PADS) dans le sillage du Mouvement du 20 Février (M20F) pour privilégier la mobilisation populaire hors des urnes. Ces recompositions s'appuient sur des ancrages syndicaux (notamment via la Confédération démocratique du travail [CDT]), des réseaux associatifs de défense des droits humains (Association marocaine des droits de l'homme [AMDH]) et des alliances trans-idéologiques, y compris avec Al-Adl wa al-Ihsan (AWI), qui confèrent aux gauches radicales une influence disproportionnée à leurs scores électoraux. Empiriquement, l'article mobilise une ethnographie immersive située à Salé et, ponctuellement, Rabat, entre juillet et septembre 2021, fondée sur des carnets de campagne d'un co-auteur candidat Fédération de la gauche démocratique (FGD), des observations participantes, des entretiens informels et le dépouillement d'archives numériques publiques. Cette position d'observation interne éclaire finement l'articulation quotidienne entre règles, administration et argent, tout en assumant des limites d'extension (ancrage urbain, effectif restreint, impossibilité d'observer directement des transactions illégales). Les résultats montrent comment l'accès aux arènes est différencié : dépôts de candidatures traités de manière erratique par les agents d'autorité, soupçons de radiations punitives assimilées à une « suppression administrative », et exigence d'une caution de 5 000 dirhams opérant comme filtre économique. En parallèle, la financiarisation normalisée convertit la campagne en « travail saisonnier » : achat de voix dans une fourchette courante de 100 à 400 dirhams, mobilisation de main-d'œuvre féminine précaire rémunérée à la journée et externalisation des tâches militantes à des intermédiaires rémunérés. Face à ce marché politique, la FGD adopte une stratégie de moralisation – « leur argent vous est licite, vos voix leur sont interdites » – visant à dissocier subsistance et choix électoral. L'ensemble affaiblit ce que Schedler nomme la « chaîne du choix démocratique » en biaisant l'équité sans recourir à la coercition ouverte ; la compétition s'en trouve façonnée par des opportunités politiques étroites, des répertoires d'action contraints et une stratégie de coalition défensive, où l'ancrage local compense partiellement les asymétries. L'article conclut que, dans ce contexte de démocratie de façade, le boycott procure des gains de cadrage et de cohérence militante mais accroît l'invisibilisation médiatique, tandis que la participation améliore l'implantation et la socialisation politique sans lever le plafond de conversion des voix en sièges. La notion de pertinence politique, adossée à l'ancrage, aux coalitions et à la capacité de rendre visibles les frictions institutionnelles, offre ainsi un indicateur plus robuste que les seuls résultats électoraux. Ces conclusions invitent à réévaluer les métriques de performance des oppositions en autoritarisme électoral et à étudier, dans des comparaisons multi-sites, la mesure des coûts d'accès, l'économie morale de la mobilisation payée et les écologies d'intermédiaires qui articulent administration, argent et participation.This article examines the 2021 Moroccan elections not as an arena of democratic competition but as a mechanism of controlled rotation of coopted elites, in which electoral engineering, bureaucratic filters, and the routinized financialization of campaigns produce structurally unequal competition and relegate the radical left to the institutional margins. The central thesis maintains that the everyday production of inequality occurs at the intersection of calibrated rules, hierarchical administrative access, and asymmetric monetary resources; consequently, the political relevance of left formations must be measured beyond seats won, in terms of their capacity for anchoring, framing, and coalition-building. The analysis first grounds itself in historical trajectories showing that alternation between critical participation and boycott stems from strategic calculation under authoritarianism: initial participation by the Union Nationale des Forces Populaires (UNFP) followed by a boycott in 1970 after the state of exception; the formation of coalitions such as the Koutla culminating in the 1998 alternance; the maintenance by Annahj Addimocrati-Voie Démocratique (VD) of a boycott line in the name of absent democratic conditions; and the reorientation of parties such as the Parti Socialiste Unifié (PSU) and the Parti de l'Avant-garde Démocratique et Socialiste (PADS) in the wake of the Mouvement du 20 Février (M20F), privileging popular mobilization outside the ballot box. These recompositions draw on trade-union anchoring (notably through the Confédération Démocratique du Travail (CDT)), human-rights associative networks (Association marocaine des Droits de l'Homme [AMDH]), and trans-ideological alliances, including with Al-Adl wa al-Ihsan (AWI), which confer on the radical left an influence disproportionate to its electoral scores. Empirically, the article mobilizes an immersive ethnography situated in Salé and, occasionally, Rabat, between July and September 2021, based on the campaign notebooks of a co-author who was a Fédération de la Gauche Démocratique (FGD) candidate, participant observation, informal interviews, and the review of public digital archives; this insider vantage point finely illuminates the daily articulation among rules, administration, and money, while acknowledging limits of scope (urban anchoring, small sample size, and the impossibility of directly observing illegal transactions). The findings show how access to arenas is differentiated: candidacy filings processed erratically by bureaucrats, suspicions of punitive removals likened to “administrative suppression,” and the requirement of a 5,000-dirham deposit operating as an economic filter. In parallel, normalized financialization converts the campaign into “seasonal work”: vote-buying in a common range of 100 to 400 dirhams, reliance on precarious female labor paid by the day, and outsourcing of militant tasks to paid intermediaries. Confronted with this political market, the FGD adopts a strategy of moralization—“their money is licit to you, your votes are forbidden to them”—aimed at dissociating subsistence from electoral choice. Taken together, these dynamics weaken what Schedler calls the “chain of democratic choice” by skewing fairness without resorting to overt coercion; competition is thereby shaped by narrow political opportunities, constrained repertoires of action, and defensive coalition-building, in which local anchoring partially offsets asymmetries. The article concludes that, in this context of façade democracy, boycott yields framing gains and militant coherence but heightens media invisibilization, whereas participation improves implantation and political socialization without lifting the ceiling on converting votes into seats. The notion of political relevance—rooted in anchoring, coalitions, and the capacity to render institutional frictions visible—thus offers a more robust indicator than electoral results alone. These conclusions invite a reevaluation of performance metrics for oppositions under electoral authoritarianism and, in multi-site comparisons, the measurement of access costs, the moral economy of paid mobilization, and the ecologies of intermediaries that articulate administration, money, and participation. - The politics of authorlessness and appropriation in Bidan women's tebra‘, from 1953 archive to contemporary anthologies 2020–2024 - Elhadj Ould Brahim
This article provides the first sustained, collection-based study of tebra‘ as a living poetic form that negotiates intimate, communal, and global crises. Unedited transcriptions and translations of a previously unstudied 1953 field recording from the Adrar region illuminate first-generation expressions of love, betrayal, and communal identity. A 1968 radio broadcast serves as a focal point for analyzing gendered vocal mediation and early media circulation. Two contemporary corpora—pandemic-era tebra‘ from 2020 that circulated via internet platforms and mobile voice notes, and Gaza-solidarity poems from 2023-24 transform distant atrocity into intimate testimony—reveal tebra‘'s formal elasticity and its deployment of personal tropes for moral critique, solidarity, and cultural memory. The concluding case is a 2020 Moroccan state-sponsored anthology whose presentation of tebra‘ as anonymous shared “heritage” is shown to facilitate geopolitical appropriation, erase regional and gendered provenance, and depoliticize the poetic practice. Drawing on comparative close readings, archival ethnomusicology, and ethnographic work, the study argues that tebra‘ remains a vital medium of resistance and world-making, and that recognizing its authorship, transmission, and performative contexts is essential to understanding how Hassaniya-speaking Saharan women continue to interpret and humanize historical events. - Les agricultrices face au confinement sanitaire : stratégies d'adaptation et solidarités en France et en Algérie - Djaouida Lassel
Cet article, issu du projet de recherche du programme Atlas, présente les résultats d'une analyse comparative des femmes agricultrices dans deux contextes géographiques et sociaux contrastés : la région Provence-Alpes-Côte d'Azur (PACA) en France et la région de Blida en Algérie, durant les périodes de confinement liées à la pandémie de COVID-191.L'hypothèse centrale de cette étude reposait sur l'idée que, malgré les différences structurelles entre la France et l'Algérie en matière de politiques agricoles, d'infrastructures sanitaires et de reconnaissance institutionnelle du travail des femmes, les agricultrices ont pu s'appuyer sur des réseaux de solidarité de proximité pour faire face aux effets déstabilisants de la crise sanitaire. La thèse principale défendue dans cet article est que la solidarité familiale et sociale a constitué une ressource essentielle, voire déterminante, dans la capacité des femmes à maintenir leurs activités agricoles, à préserver leur bien-être et à renforcer leur autonomie pendant le confinement, particulièrement en l'absence ou en raison de l'insuffisance du soutien institutionnel.L'étude s'appuie sur deux enquêtes qualitatives réalisées en 2023 et 20242. En France, 15 entretiens semi-directifs ont été menés auprès de femmes agricultrices et éleveuses âgées de 33 à 65 ans, majoritairement cheffes d'exploitation, engagées dans l'agriculture biologique en région PACA3. En Algérie, l'enquête a été conduite auprès de 10 agricultrices et 5 éleveuses dans la région de Blida. Les critères d'inclusion comprenaient l'exercice d'une activité rémunérée et la résidence en milieu rural et périurbain. Les entretiens avec des agricultrices-éleveuses ont eu lieu à leurs domiciles, sur leurs exploitations agricoles, au marché d'Aubagne (France) et via WhatsApp (pour certaines interviewées françaises). D'un point de vue théorique, l'analyse s'inscrit dans une approche socio-anthropologique du travail agricole féminin, en mobilisant plusieurs cadres d'interprétation. Elle convoque à la fois les théories classiques de la solidarité (Durkheim, 1922, p. 60-190 ; Thibault, 2010), les analyses de la parenté en tant que réseau d'entraide (Adjamagbo, 1997 ; Golaz et al., 2015) et les travaux récents sur les effets genrés du confinement (Rasplus, 2020 ; Vitale et Recchi, 2020 ; Hoibian et al., 2021). En PACA comme à Blida, les enquêtées ont vu leur charge de travail s'intensifier, en raison de la fermeture partielle des marchés, des écoles et des services publics. Toutefois, nombre d'entre elles ont su maintenir, voire améliorer, leurs revenus agricoles. Cette relative stabilité économique s'explique en partie par la diversification des activités (transformation des produits, vente directe, circuits courts) mais aussi par des formes d'organisation collectives (groupements de femmes, asociations pour le maintien d'une agriculture paysanne [AMAP], entraide entre amies ou voisines). La deuxième partie de l'analyse souligne le rôle central des solidarités familiale et amicale comme ressources de compensation. Loin d'être perçu comme une période d'isolement, le confinement a, pour plusieurs enquêtées, été marqué par un renforcement des liens sociaux et l'assistance régulière de proches (parents, sœurs, voisines) pour la garde des enfants, la logistique de vente ou le soutien moral. Ces résultats contrastent avec d'autres études menées en milieu urbain (Pailhé, Solaz et Wilner, 2021 ; Hoibian et al., 2021) qui soulignaient la surcharge mentale et domestique pesant sur les femmes pendant la crise sanitaire. L'analyse corrobore en revanche les observations de Vitale et Recchi (2020), qui mettent en évidence un recentrage sur les « liens forts » familiaux et amicaux en période de crise. En milieu rural, la famille élargie, les amies et les voisines ont apporté un soutien matériel, organisationnel et émotionnel crucial, facilitant la continuité de l'activité agricole malgré les restrictions. Enfin, cette étude met en lumière le confinement comme un laboratoire d'observation privilégié des dynamiques de solidarité familiale, révélant à la fois les capacités d'adaptation des femmes agricultrices face à une crise inédite et la spécificité des formes de solidarité à l'œuvre dans les milieux ruraux.This article, resulting from the Atlas program research project, presents the results of a comparative analysis of women farmers in two contrasting geographical and social contexts: the Provence-Alpes-Côte d'Azur (PACA) region in France, and the Blida region in Algeria, during the lockdown periods related to the COVID-19 pandemic4.The central hypothesis of this study was based on the idea that, despite structural differences between France and Algeria in terms of agricultural policies, health infrastructures, and institutional recognition of women's work, women farmers were able to rely on local solidarity networks to cope with the destabilizing effects of the health crisis. The main thesis defended in this article is that family and social solidarity constituted an essential, even decisive, resource in women's capacity to maintain their agricultural activities, preserve their well-being, and strengthen their autonomy during lockdown, particularly in the absence or insufficiency of institutional support.The study is based on two qualitative5 surveys conducted in 2023 and 2024. In France, 15 semi-structured interviews were conducted with female farmers and livestock breeders aged 33 to 65, most of whom managed farms and practiced organic farming in the Provence-Alpes-Côte d'Azur (PACA) region6. In Algeria, fieldwork was carried out with 10 female farmers and 5 livestock breeders in the Blida region.Inclusion criteria required participants to have an income-generating activity and to reside in rural or peri-urban areas. The interviews with the female farmers and livestock breeders took place at their homes, on their farms, at the Aubagne market (France), and via WhatsApp (for some of the French interviewees).From a theoretical point of view, the analysis is part of a socio-anthropological approach to women's agricultural work, mobilizing several interpretive frameworks. It draws on classical theories of solidarity (Durkheim, 1922, pp. 60–190; Thibault, 2010), analyses of kinship as a network of mutual aid (Adjamagbo, 1997; Golaz et al., 2015), and recent work on the gendered effects of lockdown (Rasplus, 2020; Vitale and Recchi, 2020; Hoibian et al., 2021).In PACA as in Blida, the women interviewed experienced an increased workload due to the partial closure of markets, schools, and public services. However, many of them were able to maintain, or even improve, their agricultural income. This relative economic stability is partly explained by the diversification of activities (product processing, direct sales, short supply chains), but also by forms of collective organization (women's groups, AMAPs, mutual aid between friends and neighbors).The second part of the analysis emphasizes the central role of family and friendship solidarity as compensatory resources. Far from being perceived as a period of isolation, lockdown was, for several respondents, marked by a strengthening of social ties and regular assistance from relatives (parents, sisters, neighbors) for childcare, sales logistics, or moral support. These results contrast with other studies conducted in urban areas (Pailhé, Solaz and Wilner, 2021; Hoibian et al., 2021), which highlighted the mental and domestic overload weighing on women during the health crisis. The analysis also corroborates the observations of Vitale and Recchi (2020), who highlight a refocusing on strong ties with family and friends during times of crisis. In rural areas, the extended family, friends, and neighbors provided crucial material, organizational, and emotional support, facilitating the continuity of agricultural activity despite restrictions.Finally, this study highlights lockdown as a privileged observation laboratory for family solidarity dynamics, revealing both the adaptive capacities of women farmers facing an unprecedented crisis and the specificity of forms of solidarity at work in rural areas. - Reconstruire après le séisme du Haut Atlas : entre inégalités dominantes et solidarités locales - Soumia Oubah, Zakaria Kadiri, Leila Bouasria
Cet article part de l'hypothèse que la gestion post-séisme de 2023 est influencée par des dynamiques politiques locales préexistantes, exacerbant les inégalités socio-économiques et conditionnant l'accès aux ressources. La thèse défendue est que les catastrophes renforcent les rapports de pouvoir et les structures de domination, transformant la reconstruction en un champ de lutte pour la légitimité et l'équité.L'analyse des résultats empiriques montre que la distribution des aides d'urgence et de reconstruction est marquée par des inégalités. Malgré un cadre institutionnel structuré, l'accès aux ressources dépend largement de la présence d'intermédiaires locaux. Ces intermédiaires, à la croisée du légal et du traditionnel, arbitrent l'attribution des aides, reproduisant les disparités socio-économiques. Des cas comme celui du douar Oudakar, privé d'aides après la mort de son moqaddem, ou du douar Talilit, favorisant un groupe majoritaire, illustrent cette bureaucratie sélective. Les critères techniques de diagnostic, superposés à des logiques clientélistes, alimentent un sentiment d'arbitraire chez les sinistrés, renforçant leur précarité.Face à ces dysfonctionnements, les communautés développent des stratégies de contournement. À Anmanar, la création d'une association permet une gestion collective des aides, combinant solidarité genrée et légitimité légale pour négocier avec les institutions étatiques. À Tafgaghet, le refus de démolir les maisons fissurées traduit une méfiance envers les institutions, tandis qu'à Talilit, le rejet de contrats jugés injustes incarne une résistance aux normes imposées. Ces tactiques, qualifiées d'« armes des faibles » (Scott, 2025), révèlent une conscience des rapports de domination, mais restent précaires face à un système où l'État conserve le monopole des ressources.This article is based on the hypothesis that the post-2023 earthquake management is influenced by pre-existing local political dynamics, exacerbating socio-economic inequalities and conditioning access to resources. The thesis posits that disasters reinforce power relations and structures of domination, turning reconstruction into a battleground for legitimacy and equity.The analysis of empirical results reveals that the distribution of emergency and reconstruction aid is marked by systemic inequalities. Despite a structured institutional framework, access to resources largely depends on the presence of local intermediaries. These intermediaries, straddling legal and traditional legitimacy, arbitrate aid allocation, replicating socio-economic disparities. Cases such as douar Oudakar, deprived of aid after the death of its moqaddem , or douar Talilit, favoring a majority group, illustrate this selective bureaucracy. Technical diagnostic criteria, overlaid with clientelist logics, fuel a sense of arbitrariness among disaster victims, deepening their precarity.Faced with these systemic failures, communities develop bypass strategies. In Anmanar, the creation of an association enables collective management of aid, combining gendered solidarity and legal legitimacy to negotiate with state institutions. In Tafgaghet, the refusal to demolish cracked houses reflects distrust in institutions, while in Talilit, the rejection of contracts deemed unfair embodies resistance to imposed norms. These tactics, termed “weapons of the weak” (Scott, 2025), reveal an awareness of domination dynamics but remain precarious in a system where the state retains a monopoly over resources. - La « loi populaire » comme mirage de la justice démocratique : médias sociaux, populisme et production de l'(in)justice en Tunisie - Shreya Parikh
Depuis mai 2024, un schéma se répète en Tunisie : de fausses accusations portées sur les médias sociaux contre ceux qui sont considérés comme des « ennemis » de la nation tunisienne conduisent à des enquêtes de police et, dans certains cas, à des arrestations. Ces campagnes de haine en ligne, largement relayées par les partisans du président Kais Saied, visent des journalistes, des avocats, des militants ou encore des défenseurs des droits des migrants, et se traduisent par une répression politique sous couvert de la justice. Cet article conceptualise ce phénomène à travers la notion de « loi populaire », un système où la « justice » se fabrique d'abord sur les médias sociaux avant d'être validée par les institutions étatiques. Cette justice « populaire » marque un basculement de l'état de droit (rule of law) issu de la révolution de 2011 vers un système autoritaire fondé sur une application instrumentalisée de la loi (rule by law) qui s'appuie sur la légitimité supposée du « peuple ». En m'appuyant sur des cas de membres de la société civile en Tunisie qui font l'objet d'enquêtes policières ou d'arrestations – notamment ceux de Saadia Mosbah, militante antiraciste arrêtée après des campagnes de désinformation sur Facebook, et Sonia Dahmani, avocate incarcérée pour avoir critiqué le régime – l'article montre comment la rumeur numérique devient un instrument politique. Je montre que ce glissement s'inscrit dans un contexte de gouvernance populiste où les institutions démocratiques sont démantelées au motif qu'elles seraient « élitistes » ou qu'elles ne représentent pas le « peuple ». Depuis son coup d'État du 25 juillet 2021, Kais Saied concentre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, renforçant une verticalité autoritaire avec ses discours populistes. Les décrets-lois 11, 35 et 54, adoptés sous le régime de Saied en 2022, ont servi à institutionnaliser cette logique : ils permettent la révocation arbitraire de juges, la criminalisation des discours critiques et la surveillance systématique des opposants. Les médias sociaux, loin d'être un espace de liberté, deviennent le théâtre d'une « justice participative » où les partisans du régime jouent le rôle de procureurs, accusant publiquement avant même toute procédure légale. Ce phénomène s'articule à une transformation discursive plus large : cette « loi populaire » produit le mirage d'être la volonté du peuple (« le peuple veut » étant le slogan de la révolution de 2011) et, par conséquent, démocratique. Cette justice populaire prétend incarner la souveraineté du peuple tout en détruisant, à la fois sur le plan institutionnel et discursif, les structures qui garantissent la justice démocratique – l'indépendance judiciaire, la liberté de la presse et la protection des droits fondamentaux. Ainsi, la « loi populaire » ne constitue pas un phénomène isolé, mais s'inscrit dans une tendance mondiale où les régimes populistes utilisent les plateformes numériques pour entretenir une relation directe et prétendument « authentique » avec leur électorat. En Tunisie, cette dynamique pousse à l'extrême le paradoxe du populisme autoritaire : au nom du peuple, l'État détourne la souveraineté populaire pour justifier la concentration du pouvoir et l'érosion des contre-pouvoirs. En transformant la colère sociale en instrument de gouvernance, la « loi populaire » incarne le mirage d'une justice démocratique tout en sapant les fondements mêmes de la démocratie.Since May 2024, a pattern continues to repeat in Tunisia: false accusations made on social media against those perceived as the enemies of the Tunisian nation lead to police investigations and, in some cases, arrests. These online hate campaigns, widely endorsed by supporters of President Kais Saied, target journalists, lawyers, activists, and migrant rights defenders, and result in political repression under the guise of justice. This article conceptualizes this phenomenon through the notion of “popular law”, a system in which “justice” is first manufactured on social media before being validated by state institutions. This “popular” justice marks a shift from the post-2011 rule of law to an authoritarian system based on the instrumentalized application of law (a form of rule by law) that relies on the discursive legitimacy of the “people”. Drawing on cases of civil society members in Tunisia who have faced police investigations or arrests—notably those of Saadia Mosbah, an anti-racist activist arrested following disinformation campaigns on Facebook, and Sonia Dahmani, a lawyer imprisoned for criticizing the regime—the article shows how digital rumor becomes a political instrument. I show that this shift unfolds within a context of populist governance where democratic institutions are dismantled on the grounds that they are “elitist” or fail to represent the “people”. Since his coup d'état of 25 July 2021, Kais Saied has concentrated executive, legislative, and judicial powers into his own hands, reinforcing an authoritarian verticality through his populist rhetoric. Decree-laws 11, 35, and 54, adopted under Saied's regime in 2022, have served to institutionalize this logic: they enable the arbitrary dismissal of judges, the criminalization of critical speech, and the systematic surveillance of opponents. In this context, social media has become the stage for a form of “participatory justice”, where regime supporters act as prosecutors, publicly accusing individuals even before any legal proceedings. This phenomenon ties into a broader discursive transformation: this “popular law” produces the illusion of being the will of the people (“the people want” being the slogan of the 2011 revolution) and, therefore, democratic. In reality, this “popular justice” claims to embody the sovereignty of the people while simultaneously dismantling, both institutionally and discursively, the very structures that guarantee democratic justice: judicial independence, freedom of press, and the protection of fundamental rights. Thus, “popular law” is not an isolated phenomenon but part of a broader global trend in which populist regimes use digital platforms to maintain a direct and supposedly “authentic” relationship with their electorate. In Tunisia, this dynamic takes the paradox of authoritarian populism to its extreme: in the name of the people, the state diverts popular sovereignty to justify the concentration of power and the erosion of checks and balances. By transforming social anger into a tool of governance, “popular law” embodies the mirage of democratic justice while undermining the very foundations of democracy.
- Les gauches radicales marocaines et les élections de 2021 : observations d'une campagne financiarisée - Adam Boubel, Khalil Dahbi, Montassir Sakhi


