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Titre « Je ne reniais ni la Thorah ni l'Évangile. » Eva Meyerovitch (1909-1999), devenir musulmane et rester chrétienne ?
Auteur Samir Abdelli
Mir@bel Revue L'année du Maghreb
Numéro no 34, 2025 De l'intime au public : regards sur le spectre de la conversion
Rubrique / Thématique
Dossier : De l'intime au public. Regards sur le spectre de la conversion
Résumé À travers les pérégrinations croyantes d'Eva Meyerovitch (1909-1999), cet article propose une étude de cas de la conversion du catholicisme à l'islam présentée par cette intellectuelle française comme un continuum, et non comme une rupture. Les mobilités confessionnelles de cette femme de lettres issue de la classe dominante (bourgeoise, parisienne, lettrée et catholique) illustrent le caractère labile de la vie religieuse contemporaine. Figure de passeuse affirmant ne rien renier, au prix de quels recours Eva Meyerovitch pourrait-elle se dire à la fois musulmane et chrétienne ? Alors qu'une partie du récit de conversion est fondée sur l'idée d'une (re)naissance spirituelle de l'individu, il semble qu'il existe un espace de négociation dans lequel la conversion « fait avec », compose et s'accommode plus qu'elle ne rompt avec la trajectoire sociale et religieuse qui la précède. Cet article revient sur l'importance du milieu social auquel les individus appartiennent et sur les dimensions relationnelle et interactionnelle de la conversion. Autrement dit, la trajectoire biographique est aussi une échelle d'analyse qui révèle des expériences collectives, dépend de sillons tracés et s'inscrit dans des jeux de filiation. D'autre part, cette étude de cas basée sur une intellectuelle contrevient à la conception passive de la conversion, allant à rebours de l'idée d'endoctrinement, et revient sur la part de subjectivité, les ressources et recours déployés pour mettre en cohérence une démarche individuelle en fonction d'un cadre d'énonciation et d'un espace social situés. Le corpus de sources mobilisé est issu d'une recherche doctorale construite autour d'archives écrites, d'entretiens menés auprès de témoins historiques et de sources audiovisuelles produites entre la moitié des années 1970 et le début des années 1990. Elles émanent principalement du champ associatif, médiatique et éditorial et donnent forme à la question de la conversion, dès lors qu'elle est discutée publiquement et mise en scène (entretiens journalistiques, débats télévisés, émissions radio, articles de presse, ouvrages). Les entretiens issus de l'enquête orale menée croisent, en complément des archives écrites (notamment les correspondances), cette dimension à celle de la vie privée. Le récit de conversion est investi pour prendre la mesure des cheminements intellectuels et religieux qui en animent le processus. Il est croisé avec d'autres sources (correspondance, archives associatives ou encore dossier de carrière) qui permettent de situer cette approche religieuse au sein d'un espace social. Ici, le fil biographique donne à voir la façon dont la vie religieuse est traversée par la vie intellectuelle, et vice versa. Inscrit dans une histoire intellectuelle de l'islam contemporain en France et adoptant une approche textuelle médiane, cet article croise l'analyse discursive et les jeux de filiation intellectuelle à celle des trajectoires sociales et des espaces de circulation des savoirs religieux. Ainsi, l'analyse de la conversion d'Eva Meyerovitch revient sur les allers, détours et retours possibles en matière de religiosité chrétienne et musulmane. Placer un double curseur d'analyse sur un parcours individuel et une figure intellectuelle permet tout d'abord d'identifier les différents mouvements de la religiosité, en sortant d'une conception fixiste et linéaire que peuvent parfois induire les jeux de catégorisation – à commencer par celle de « musulman » – et de retracer le cheminement réflexif d'une démarche religieuse qui « se pense » et « se dit ». Pour ce faire, l'article aborde d'abord la genèse d'une critique du catholicisme, puis la mobilisation d'une vision religieuse universaliste du monde et d'une relecture théologique du christianisme au regard de l'islam. L'article se conclut sur l'engagement de Meyerovitch militant aux côtés de chrétiens en faveur d'un dialogue avec les musulmans. Il est ainsi question d'appréhender la façon dont la lecture faite de l'islam, imprégnée de conceptions pérennialiste et platonicienne, amène Meyerovitch à reconsidérer son lien au christianisme : l'adhésion à l'islam, entendu comme une religion naturelle et un continuum abrahamique, lui fait déplacer le regard du catholicisme vers une forme de retour à un supposé christianisme des origines. Selon cette conception théologique située et l'adoption d'un nouveau régime de vérité universelle, elle affirme garder un lien, une fidélité et ne rien abjurer du christianisme. Pour autant, la rupture catholique s'exerce à l'échelle doctrinale et institutionnelle, en reprenant à son compte des arguments de la tradition islamique. Une forme de fidélité persiste néanmoins, dans son attache aux réseaux chrétiens, et particulièrement ceux inscrits dans le dialogue avec les musulmans. Interlocutrice privilégiée et experte-témoin du dialogue islamo-chrétien, son approche universaliste et concordiste des religions s'y applique au sein de milieux universalistes qui promeuvent un humanisme universaliste qui ne rompt pas avec la vie religieuse.
Source : Éditeur (via OpenEdition Journals)
Résumé anglais Through the religious journey of Eva Meyerovitch (1909–1999), this article presents a case study of conversion from Catholicism to Islam, which this French intellectual presents as a continuum rather than a rupture. The religious mobility of this woman of letters from the ruling class (bourgeois, Parisian, educated and Catholic) illustrates the unstable nature of contemporary religious life. As a figure who claims to “deny nothing”, at what cost could Eva Meyerovitch call herself both Muslim and Christian? While part of the conversion narrative is based on the idea of an individual's spiritual (re)birth, it seems that there is room for negotiation in which conversion “works with”, composes and accommodates rather than breaks with the social and religious trajectory that precedes it. This article revisits the importance of the social environment to which individuals belong and the relational and interactional dimensions of conversion. In other words, the biographical trajectory is also a scale of analysis that reveals collective experiences, depends on established patterns and is part of a system of filiation. On the other hand, this case study based on an intellectual contradicts the passive conception of conversion, going against the idea of indoctrination by revisiting the role of subjectivity, the resources and means deployed to bring coherence an individual approach according to a situated framework of enunciation and social space. The corpus of sources used comes from doctoral research based on written archives, interviews with historical witnesses and audiovisual sources produced between the mid-1970s and the early 1990s. These sources come mainly from the associative, media and publishing fields and illustrate the issue of conversion when it is discussed publicly and staged (journalistic interviews, televised debates, radio programmes, press articles, books). The interviews from the oral survey aim to combine this dimension with that of private life, in addition to the written archives (particularly correspondence). The conversion narrative is used to assess the intellectual and religious journeys that drive this process. It is cross-referenced with other sources (correspondence, association archives and career files) that enable this religious approach to be situated within a social space. Here, the biographical thread reveals how religious life is intertwined with intellectual life, and vice versa. As part of an intellectual history of contemporary Islam in France and adopting a middle-ground textual approach, this article aims to combine discursive analysis and intellectual affiliations with social trajectories and spaces for the circulation of religious knowledge. Thus, the analysis of Eva Meyerovitch's conversion revisits the possible “journeys”, “detours” and “returns” in Christian and Muslim religiosity. Placing a double analytical cursor on an individual journey and an intellectual figure makes it possible, first of all, to identify the different movements of religiosity, moving away from a fixed and linear conception that can sometimes be induced by categorization —starting with that of “Muslim”— and to retrace the reflective journey of a religious approach that “thinks” and “speaks” itself. To this end, the article first addresses the genesis of a critique of Catholicism, then the mobilisation of a universalist (religious) worldview and a theological reinterpretation of Christianity in relation to Islam, and finally, constant involvement in spaces and networks of Islamic-Christian dialogue. The aim is to understand how Meyerovitch's reading of Islam, imbued with perennialist and Platonic concepts, led him to reconsider his relationship with Christianity: his adherence to Islam, understood as a natural religion and an Abrahamic continuum, caused him to shift his gaze from Catholicism to a “primitive” form of Christianity. According to this theological conception and the adoption of a new regime of universal truth, she claims to maintain a connection and loyalty to Christianity and to renounce nothing. However, the break with Catholicism is doctrinal and institutional, drawing on arguments from within the Islamic tradition, even if it does not extend to social engagement within activist networks promoting interfaith dialogue. As a privileged interlocutor and expert-witness in this dialogue between Christians and Muslims, her applied and committed universalist and concordist approach to religions favours.
Source : Éditeur (via OpenEdition Journals)
Article en ligne https://journals.openedition.org/anneemaghreb/16491