| Titre | « Comment es-tu devenu athée ? » Le récit de vie comme dispositif de sensibilisation à la cause athéiste en Turquie contemporaine | |
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| Auteur | Théo Malçok | |
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Revue | L'année du Maghreb |
| Numéro | no 34, 2025 De l'intime au public : regards sur le spectre de la conversion | |
| Rubrique / Thématique | Dossier : De l'intime au public. Regards sur le spectre de la conversion |
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| Résumé |
Cette étude porte sur les usages politiques du récit de vie dans un pays à majorité musulmane. Elle s'interroge sur les enjeux de la publication de récits de sortie de la religion. Dans quelle mesure leur publication sert-elle la cause des athées de Turquie ? L'étude s'appuie sur l'analyse d'un corpus de 32 récits de vie parus entre 2014 et 2017 dans Ateist Dergi (Le Magazine athée), publication en ligne d'un mouvement associatif émergent : Ateizm Derneği (« l'association de l'athéisme »). À travers cette analyse, l'article donne à voir les craintes, les espoirs et les désillusions des acteurs du mouvement athéiste de Turquie. In fine, il entend démontrer que ce mouvement repose sur l'activation d'une dynamique relationnelle entre deux profils d'engagés aux origines sociales différentes, laquelle est alimentée par une économie incertaine de la parole. Une première partie présente le corpus et l'analyse. Elle montre qu'au-delà de leurs spécificités, les récits, dont la conformité est d'abord assurée par le comité éditorial d'Ateist Dergi (appel à contribution, sélection des récits, mise en page), partagent une structure narrative et des thématiques communes. Ils mettent en lumière les expériences de vie et les valeurs autour desquelles les aspirants athéistes se retrouvent malgré leurs différences sociales en exposant un double mouvement : un mouvement de rupture vis-à-vis d'un monde religieux, surtout musulman, décrit rétrospectivement comme injuste, incohérent et violent, d'une part ; un mouvement d'entrée dans un monde athée caractérisé par une certitude, une vérité, une éthique, une rationalité, une naturalité, une félicité, et – pour certains – une liberté retrouvées, d'autre part.Dans un second temps, l'article examine ce que disent de ces récits les membres du comité éditorial d'Ateist Dergi. Les créateurs de cette plateforme numérique d'expression et de publicisation de la parole athée, issus de la couche « chanceuse » (şanslı) de la société, pour reprendre leur propre expression, ont cherché à recueillir les témoignages d'athées qu'ils qualifient de « malchanceux » (şanssız), car contraints de cacher leurs convictions à leur entourage. Ils justifient le choix de se concentrer sur les récits les plus percutants par une volonté de sensibiliser le public à leur cause. Mais, tout en insistant sur la dimension pionnière de leur entreprise, certains d'entre eux gardent un souvenir amer de la collecte de ces récits, jugeant que le matériau autobiographique reçu était souvent moins sensationnel qu'espéré. Dans un troisième et dernier temps, une discussion sur la notion de « dispositif de sensibilisation » (Siméant-Germanos et Traïni, 2009) permet d'ouvrir l'analyse, jusqu'ici essentiellement empirique, à des considérations plus théoriques. Limitée par la portée restreinte des appels à contributions ainsi que par l'absence de rétribution autre que symbolique pour les dons de parole attendus, la collecte de récits de vie pour Ateist Dergi est loin d'avoir produit les résultats escomptés, comme en témoigne la frustration éprouvée par certains responsables de la publication. Les raisons sociologiques de cette frustration peuvent être trouvées dans l'effet secondaire des « dispositifs de sensibilisation », à savoir que ceux-là mêmes qui les conçoivent peuvent aussi en être affectés, de manière positive ou négative. Elles sont également à chercher dans l'intérêt exclusif des entrepreneurs de la cause athéiste pour un type particulier de récit de vie, le récit de « déconversion » (Chen et Hood, 2013), et pour un type particulier de porte-parole, la « victime affranchie » (Aykaç, 2010). Ces choix, qui idéalisent l'adhésion à l'athéisme et le rejet de la religion, ont pu avoir des effets limitatifs sur le lectorat d'Ateist Dergi. Source : Éditeur (via OpenEdition Journals) |
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| Résumé anglais |
This study examines the political uses of life stories in a predominantly Muslim country. It explores the issues surrounding the publication of stories about leaving religion. To what extent their publication serves the cause of atheists in Turkey? The study is based on the analysis of a corpus of 32 life stories published between 2014 and 2017 in Ateist Dergi (The Atheist Magazine), an online publication of an upcoming association: Ateizm Derneği (the Association of Atheism). Through this analysis, the article reveals the fears, hopes, and disillusions of the actors of the atheist movement in Turkey. Ultimately, it aims to demonstrate that the future of this movement relies on the activation of a relational dynamic between two profiles of activists from different social backgrounds, which is sustained by a fragile economy of speech. The first part introduces the corpus and analyzes it. It shows that beyond their specificities, the stories, whose conformity is initially ensured by the editorial committee (call for contributions, selection of stories, layout), share a common narrative structure and themes. They highlight the life experiences and the values that aspiring atheist activists share despite their social differences, exposing a dual movement: a movement of breaking away from the religious world, particularly the Muslim world, described retrospectively as unjust, incoherent, and violent, on the one hand; a movement into the atheist world characterized by greater certainty, truth, morality, rationality, naturalness, happiness, and—for some—freedom.In the second part, the article examines what the members of the editorial committee of Ateist Dergi have to say about the stories they have collected. The creators of this digital platform for the expression and publicization of atheist speech, who come from the « fortunate » (şanslı) segment of society, to use their own expression, sought to collect testimonies from atheists whom they describe as « unfortunate » (şanssız) because they are forced to hide their beliefs from their surroundings. They justify the choice to focus on the most powerful stories by their desire to raise public awareness about their cause. But, although they emphasize the pioneering nature of their project, some of them recall the collection of these stories with some bitterness, feeling that the autobiographical material they received was often less sensational than they had hoped.In the third and final section, a discussion on the notion of « awareness-raising devices » (Siméant-Germanos and Traïni, 2009) will lead us to more theoretical considerations. Limited by the restricted scope of its calls for contributions and the lack of any incentive other than symbolic recognition for the expected contributions, the collection of life stories for Ateist Dergi is far from having produced the expected results, as evidenced by the frustration felt by some members of the editorial committee. The sociological reasons for this frustration can be found in the side effect of « awareness-raising devices », namely that those who design them may also be affected by them, either positively or negatively. They can also be found in the exclusive interest of atheist activists in a particular type of life story, the story of « deconversion » (Chen and Hood, 2013), and for a particular type of spokesperson, the « freed victim » (Aykaç, 2010). These choices, which idealize embracing atheism and rejecting religion, may have had restraining effects on Ateist Dergi's readership. Source : Éditeur (via OpenEdition Journals) |
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| Article en ligne | https://journals.openedition.org/anneemaghreb/16549 |


