| Titre | « Résister à la conversion » : enjeux temporels et registre de l'(in)visibilité de la conversion de complaisance au Liban | |
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| Auteur | Michela De Giacometti | |
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Revue | L'année du Maghreb |
| Numéro | no 34, 2025 De l'intime au public : regards sur le spectre de la conversion | |
| Rubrique / Thématique | Dossier : De l'intime au public. Regards sur le spectre de la conversion |
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| Résumé |
À partir d'une enquête ethnographique menée au Liban entre 2015 et 2019, cet article s'intéresse aux récits d'évitement de la conversion religieuse. Le refus de se convertir y est décrit comme une forme de « résistance » au changement d'identité confessionnelle, dans un contexte où celui-ci relève, à certains égards, d'une pratique « banale ». L'un des facteurs qui participent de cette banalisation réside notamment dans les expériences de mariages interreligieux, dès lors qu'au Liban, en l'absence d'un droit civil du mariage et de la famille, un couple bi-religieux doit « choisir » le droit confessionnel sous lequel l'union sera célébrée et, dans certains cas, envisager une conversion à cette fin.L'article suggère ainsi d'explorer la notion de résistance à travers deux perspectives : d'une part, les récits de militant·es en faveur de la déconfessionnalisation du système politique et de la société libanais, et, d'autre part, les témoignages de couples interreligieux confrontés à la question de la conversion lors de l'officialisation de leur union. Il explore donc par là l'hypothèse selon laquelle la résistance aux conversions instrumentales, désignées ici comme des « conversions de complaisance », constitue un processus porteur d'une dimension politique.Dans le cadre du combat anti-confessionnel, analysé dans la première partie, les militant·es rencontré·es lors de l'enquête réclament l'adoption d'un code unifié de la famille, ainsi que la légalisation du mariage civil au Liban et critiquent la banalisation du recours utilitariste à la conversion pour contourner les restrictions imposées par les différents codes familiaux en vigueur, d'origine religieuse. Ces militant·es aspirent à une déconfessionnalisation de l'identité administrative des citoyen·nes libanais·es, en rupture avec la gestion libérale, par l'État, du pluralisme religieux. Selon celle-ci, l'État libanais administre les affaires familiales et personnelles de ses citoyen·nes sur la base, certes, de leur appartenance confessionnelle – toujours héritée par filiation paternelle ou acquise par conversion –, mais il ne considère pas la sincérité de la foi comme un critère approprié pour accepter une demande de conversion.Dans la deuxième partie de l'article, les récits « ordinaires » de résistance à la conversion invitent plutôt à la considérer comme une décision contextuelle et expérientielle. Ces récits mettent en exergue tantôt des expériences d'opposition au confessionnalisme, tantôt des stratégies pour s'y conformer. Dans les deux cas, ils semblent converger vers le constat que l'entrée dans la conjugalité constitue une temporalité particulière, où se manifestent les ambivalences et les paradoxes des rapports entre religion, communauté et État.Mettre en regard ces différentes situations permet ainsi de penser la résistance à la conversion comme, d'une part, un acte politique associé au combat pour la déconfessionnalisation des lois familiales et, d'autre part, comme un enjeu pratique lié à l'événement biographique du mariage. Le mariage est ainsi abordé comme le « moment pertinent » autour duquel se cristallisent les tensions morales et sociales que génère le confessionnalisme, et que la perspective d'une conversion tend souvent à exacerber. La portée analytique de la notion de « moment pertinent » s'avère ici particulièrement féconde, car elle permet d'articuler le mariage et la conversion autour d'une même temporalité sociale, marquée par une intensification de ces tensions. C'est dans ce contexte que les stratégies de résistance à la conversion sont exprimées dans un registre de la revendication de visibilité sociale, car la réussite du projet matrimonial dépend en grande partie de cette reconnaissance publique. Les négociations sociales qui accompagnent le mariage constituent dès lors un processus structurant de hiérarchisation des événements ultérieurs de la via familiale pouvant différer dans le temps la perspective d'une conversion.En croisant la portée biographique du mariage et la dimension politique de la lutte anti-confessionnelle, la résistance à la conversion apparaît enfin comme un phénomène social à part entière, doté d'une valeur épistémologique forte pour penser la conversion elle-même. Elle permet en effet d'interroger les processus de subjectivation au sein de cette société multiconfessionnelle, les définitions de la citoyenneté, ainsi que la conception même de l'État au Liban. Source : Éditeur (via OpenEdition Journals) |
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| Résumé anglais |
Based on ethnographic fieldwork conducted in Lebanon between 2015 and 2019, this article examines narratives of avoiding religious conversion. The refusal to convert is described as a form of “resistance” to changes in confessional identity, in a context where such changes have, in some respects, become a rather “ordinary” practice. One of the factors contributing to this normalization is the experience of interfaith marriages. In Lebanon, where there is no a unified civil law governing marriage and family, interreligious couples must “choose” the confessional legal system under which their union will be registered and, in some cases, consider conversion for that purpose.The article therefore proposes to explore the notion of resistance from two perspectives: first, through the narratives of activists advocating for the deconfessionalization of Lebanon's political system and society; and second, through the testimonies of interfaith couples confronted with the issue of conversion when formalizing their union. It thus considers the hypothesis that resistance to instrumental conversions, referred to here as “conversions of convenience”, constitutes a process that carries an inherently political dimension.In the first part, which focuses on the anti-sectarian struggle, activists interviewed during the research call for the adoption of a unified family code and for the legalization of civil marriage in Lebanon. They criticize the growing normalization of conversion as a pragmatic strategy to circumvent the restrictions imposed by the various religious family codes currently in force. These activists aspire to deconfessionalize the administrative identity of Lebanese citizens, breaking away from the state's liberal management of religious pluralism. Under this system, the Lebanese state governs its citizens' personal and family affairs based on their sectarian affiliation – either inherited through the paternal line or acquired through conversion – while at the same time it does not consider the sincerity of faith as a relevant criterion when approving conversion requests.The second part of the article turns to “ordinary” narratives of resistance to conversion, which suggest that refusal should be understood as a contextual and experiential decision. These accounts highlight, at times, experiences of opposition to sectarianism, and at others, strategies of accommodation. In both cases, they point to marriage as a particular moment in life when the ambivalences and paradoxes of the relationships between religion, community, and the state become most visible.Placing these different situations side by side allows resistance to conversion to be understood both as a political act – linked to the struggle for the deconfessionalization of family laws – and as a practical issue tied to the biographical event of marriage. Marriage thus emerges as the “critical moment” around which the moral and social tensions generated by sectarianism crystallize, tensions often heightened by the prospect of conversion. The analytical value of the notion of “critical moment” is particularly fruitful here, as it allows marriage and conversion to be seen as part of the same social temporality, one marked by an intensification of these tensions.Within this context, strategies of resistance to conversion are expressed through a demand for social visibility, since the success of the marital project largely depends on public recognition. The social negotiations surrounding marriage thus constitute a structuring process that shapes the hierarchy of subsequent family events and can even postpone the prospect of conversion over time.By intersecting the biographical significance of marriage with the political dimension of the anti-sectarian struggle, resistance to conversion finally appears as a social phenomenon in its own right, one with strong epistemological value for understanding conversion itself. It in fact offers a lens through which to examine processes of subject formation within this sectarian society, definitions of citizenship, and the very conception of the state in Lebanon. Source : Éditeur (via OpenEdition Journals) |
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| Article en ligne | https://journals.openedition.org/anneemaghreb/16732 |


