| Titre | Faire corps autour des morts. Le cas du cimetière européen de Beni Saf (Algérie) depuis l'indépendance | |
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| Auteur | Margot Garcin | |
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Revue | L'année du Maghreb |
| Numéro | no 34, 2025 De l'intime au public : regards sur le spectre de la conversion | |
| Rubrique / Thématique | Varia |
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| Résumé |
Conservé aux Archives nationales d'Outre-mer (ANOM) d'Aix-en-Provence, le fonds privé 261 rassemble la documentation de l'Amicale des Beni Safiens (ABS). Ancienne cité minière fondée au xixe siècle dans l'Oranais, Beni Saf abrite à l'époque coloniale une communauté européenne, principalement espagnole, qui y développa ses propres infrastructures, parmi lesquels le cimetière. Avec l'indépendance de l'Algérie en 1962, la plupart des Européens quittèrent la ville, laissant derrière eux leurs biens et leurs morts.En confrontant une lettre écrite en 1971 par la présidente de l'amicale à un Européen resté sur place avec des témoignages contemporains recueillis de part et d'autre de la Méditerranée, cet article met en lumière les mécanismes par lesquels les anciens habitants ont maintenu un lien symbolique avec l'Algérie indépendante pour la préservation du cimetière. Au fil des années, l'ABS est ainsi parvenue à faire de la nécropole le dernier ancrage territorial d'une communauté déracinée, participant de la structuration des mémoires. C'est en 1969 que Marinette Gonzales, native de Beni Saf, lance un appel à la mobilisation pour l'entretien du cimetière. Son initiative mène à la fondation officielle de l'ABS, qui compte rapidement plus d'une centaine d'adhérents. L'association se fixe pour mission la sauvegarde du cimetière et organise ses assemblées générales autour de la mémoire du passé algérien, renforçant la cohésion des rapatriés. Nourries de souvenirs du quotidien d'avant 1962, ces réunions transforment la préservation du cimetière en un acte commémoratif et identitaire. Marinette Gonzales, restée présidente jusqu'en 2011, est l'âme de cette mobilisation, qui se poursuit jusqu'à la dissolution de l'association en 2019.Dès 1970, l'entretien du cimetière suppose la collaboration avec les autorités locales et les habitants de Beni Saf. Un gardien algérien, Messaoud Bekhiche, est embauché grâce à l'appui de la mairie afin de protéger le lieu contre les intrusions et d'assurer les réparations. L'ABS complète son maigre salaire par des avantages en nature, envoyant vêtements, médicaments ou denrées. Toutefois, sa gestion suscite des tensions, certains membres de l'ABS dénonçant la négligence du gardien, révélant ainsi les ambiguïtés de la relation entre rapatriés et Algériens : coopération nécessaire, mais empreinte d'asymétries et de jugements hérités du passé colonial.Au-delà des enjeux de son entretien, le cimetière est aussi un espace de contact entre les deux communautés. Des Algériens assistent à des enterrements européens, et d'anciens habitants viennent visiter les tombes lors de séjours en Algérie. Ces interactions contribuent à maintenir une forme de lien social autour des morts, malgré la disparition progressive de la population européenne locale.L'étude souligne également le rôle crucial joué par quelques Européens restés en Algérie, en particulier Gaston Maillé, cultivateur devenu représentant de l'ABS sur place. Correspondant régulier de la présidente, il supervise l'entretien du cimetière et sert d'intermédiaire avec les autorités. Ses lettres témoignent à la fois de son engagement et des difficultés rencontrées pour mobiliser les Européens demeurés sur place, souvent peu enclins à participer financièrement à l'association. Cette situation met en évidence une différence d'attachement : les rapatriés en France, éloignés physiquement, renforcent leur lien symbolique aux morts, tandis que ceux restés à Beni Saf vivent davantage dans le présent.L'étude du cimetière de Beni Saf montre que, bien après l'indépendance, les morts continuent de fédérer les vivants de part et d'autre de la Méditerranée. À travers l'action de l'ABS et de figures comme Marinette Gonzales et Gaston Maillé, la sauvegarde du cimetière sert de point d'ancrage identitaire aux rapatriés, tout en entretenant un dialogue avec les habitants et les autorités algériennes. Si aujourd'hui le lieu est perçu comme un héritage du passé plus que comme un enjeu essentiel pour le présent, il reste porteur d'une mémoire plurielle, révélant les complexités des relations postcoloniales. Source : Éditeur (via OpenEdition Journals) |
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| Résumé anglais |
Preserved at the National Overseas Archives (ANOM) in Aix-en-Provence, the private collection 261 brings together documentation from the Amicale des Beni Safiens (ABS). A former mining town founded in the xixth century in the Oran region, Beni Saf was home to a European community, mainly Spanish, during the colonial era, who developed its own infrastructure there, including the cemetery. With Algeria's independence in 1962, most Europeans left the town, leaving behind their possessions and their dead.By comparing a letter written in 1971 by the president of the Amicale to a European who remained in the town with contemporary testimonies gathered from both sides of the Mediterranean, this article highlights the mechanisms by which the former inhabitants maintained a symbolic link with independant Algeria for the preservation of the cemetery. Over the years, the ABS has thus succeeded in making the necropolis the last territorial anchor for an uprooted community, contributing to the structuring of memories. In 1969, Marinette Gonzales, a native of Beni Saf, launched an appeal for action to maintain the cemetery. Her initiative led to the official founding of the ABS, which quickly grew to over more than a hundred members. The association set itself the task of preserving the cemetery and organised its general meetings around the memory of Algeria's past, strengthening the cohesion of the repatriates. Fuelled by memories of everyday life before 1962, these meetings transformed the maintenance of the cemetery into an act of commemoration and identity. Marinette Gonzales, who remained president until 2011, was the driving force behind this mobilisation, which continued until the association was dissolved in 2019.Since 1970, maintenance of the cemetery has required collaboration with local authorities and the inhabitants of Beni Saf. An Algerian caretaker, Messaoud Bekhiche, was hired with the support of the town hall to protect the site from intruders and carry out repairs. The ABS supplemented his meagre salary with benefits in kind, sending clothing, medicine and food. However, his management of the cemetery caused tensions, with some members of the ABS denouncing the caretaker's negligence, thus revealing the ambiguities in the relationship between repatriates and Algerians: cooperation was necessary, but marked by asymmetries and judgements inherited from the colonial past.Beyond the challenges of its maintenance, the cemetery is also a place where the two communities come into contact. Algerians attend European funerals, and former residents visit the graves during trips to Algeria. These interactions help to maintain a form of social bond around the dead, despite the gradual disappearance of the local European population.The study also highlights the crucial role played by a few Europeans who remained in Algeria, in particular Gaston Maillé, a farmer who became the ABS representative there. As regular correspondent of the president, he supervised the maintenance of the cemetery and acted as an intermediary with the authorities. His letters testify both to his commitment and to the difficulties he encountered in mobilising the Europeans who remained in the area, who were often reluctant to contribute financially to the association. This situation highlights a difference in attachment: those repatriated to France, physically distant, strengthened their symbolic link with the dead, while those who remained in Beni Saf lived more in the present.The study of the Beni Saf cemetery shows that, long after independence, the dead continue to federate the living on both sides of the Mediterranean. Through the work of the ABS and figures such as Marinette Gonzales and Gaston Maillé, the preservation of the cemetery serves as an anchor of identity for the repatriated, while maintaining a dialogue with the Algerian residents and authorities. Although today the site is perceived as a legacy of the past rather than an essential issue for the present, it remains a repository of multiple memories, revealing the complexities of postcolonial relations. Source : Éditeur (via OpenEdition Journals) |
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| Article en ligne | https://journals.openedition.org/anneemaghreb/16423 |


