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Titre Les gauches radicales marocaines et les élections de 2021 : observations d'une campagne financiarisée
Auteur Adam Boubel, Khalil Dahbi, Montassir Sakhi
Mir@bel Revue L'année du Maghreb
Numéro no 34, 2025 De l'intime au public : regards sur le spectre de la conversion
Rubrique / Thématique
Enjeux et débats
Résumé Cet article examine les élections marocaines de 2021 non comme une arène de concurrence démocratique, mais comme un dispositif de rotation contrôlée des élites cooptées, où l'ingénierie électorale, les filtres bureaucratiques et la financiarisation routinière des campagnes produisent une compétition structurellement inégalitaire et relèguent les gauches radicales aux marges institutionnelles. La thèse centrale soutient que l'ordinaire de l'inégalité se fabrique à l'intersection de règles calibrées, d'accès administratifs hiérarchisés et de ressources monétaires asymétriques ; en conséquence, la pertinence politique des formations de gauche doit se mesurer au-delà des sièges conquis, à l'aune de leur capacité d'ancrage, de cadrage et de coalition. L'analyse s'ancre d'abord dans des trajectoires historiques montrant que l'alternance entre participation critique et boycott relève d'un calcul stratégique sous autoritarisme : participation initiale de l'Union nationale des forces populaires (UNFP) puis boycott en 1970 après l'état d'exception ; constitution de coalitions comme la Koutla culminant dans l'alternance de 1998 ; maintien par Annahj Addimocrati-Voie démocratique (VD) d'une ligne de boycott au nom de l'absence de conditions démocratiques ; réorientation de partis tels que le Parti socialiste unifié (PSU) et le Parti de l'avant-garde démocratique et socialiste (PADS) dans le sillage du Mouvement du 20 Février (M20F) pour privilégier la mobilisation populaire hors des urnes. Ces recompositions s'appuient sur des ancrages syndicaux (notamment via la Confédération démocratique du travail [CDT]), des réseaux associatifs de défense des droits humains (Association marocaine des droits de l'homme [AMDH]) et des alliances trans-idéologiques, y compris avec Al-Adl wa al-Ihsan (AWI), qui confèrent aux gauches radicales une influence disproportionnée à leurs scores électoraux. Empiriquement, l'article mobilise une ethnographie immersive située à Salé et, ponctuellement, Rabat, entre juillet et septembre 2021, fondée sur des carnets de campagne d'un co-auteur candidat Fédération de la gauche démocratique (FGD), des observations participantes, des entretiens informels et le dépouillement d'archives numériques publiques. Cette position d'observation interne éclaire finement l'articulation quotidienne entre règles, administration et argent, tout en assumant des limites d'extension (ancrage urbain, effectif restreint, impossibilité d'observer directement des transactions illégales). Les résultats montrent comment l'accès aux arènes est différencié : dépôts de candidatures traités de manière erratique par les agents d'autorité, soupçons de radiations punitives assimilées à une « suppression administrative », et exigence d'une caution de 5 000 dirhams opérant comme filtre économique. En parallèle, la financiarisation normalisée convertit la campagne en « travail saisonnier » : achat de voix dans une fourchette courante de 100 à 400 dirhams, mobilisation de main-d'œuvre féminine précaire rémunérée à la journée et externalisation des tâches militantes à des intermédiaires rémunérés. Face à ce marché politique, la FGD adopte une stratégie de moralisation – « leur argent vous est licite, vos voix leur sont interdites » – visant à dissocier subsistance et choix électoral. L'ensemble affaiblit ce que Schedler nomme la « chaîne du choix démocratique » en biaisant l'équité sans recourir à la coercition ouverte ; la compétition s'en trouve façonnée par des opportunités politiques étroites, des répertoires d'action contraints et une stratégie de coalition défensive, où l'ancrage local compense partiellement les asymétries. L'article conclut que, dans ce contexte de démocratie de façade, le boycott procure des gains de cadrage et de cohérence militante mais accroît l'invisibilisation médiatique, tandis que la participation améliore l'implantation et la socialisation politique sans lever le plafond de conversion des voix en sièges. La notion de pertinence politique, adossée à l'ancrage, aux coalitions et à la capacité de rendre visibles les frictions institutionnelles, offre ainsi un indicateur plus robuste que les seuls résultats électoraux. Ces conclusions invitent à réévaluer les métriques de performance des oppositions en autoritarisme électoral et à étudier, dans des comparaisons multi-sites, la mesure des coûts d'accès, l'économie morale de la mobilisation payée et les écologies d'intermédiaires qui articulent administration, argent et participation.
Source : Éditeur (via OpenEdition Journals)
Résumé anglais This article examines the 2021 Moroccan elections not as an arena of democratic competition but as a mechanism of controlled rotation of coopted elites, in which electoral engineering, bureaucratic filters, and the routinized financialization of campaigns produce structurally unequal competition and relegate the radical left to the institutional margins. The central thesis maintains that the everyday production of inequality occurs at the intersection of calibrated rules, hierarchical administrative access, and asymmetric monetary resources; consequently, the political relevance of left formations must be measured beyond seats won, in terms of their capacity for anchoring, framing, and coalition-building. The analysis first grounds itself in historical trajectories showing that alternation between critical participation and boycott stems from strategic calculation under authoritarianism: initial participation by the Union Nationale des Forces Populaires (UNFP) followed by a boycott in 1970 after the state of exception; the formation of coalitions such as the Koutla culminating in the 1998 alternance; the maintenance by Annahj Addimocrati-Voie Démocratique (VD) of a boycott line in the name of absent democratic conditions; and the reorientation of parties such as the Parti Socialiste Unifié (PSU) and the Parti de l'Avant-garde Démocratique et Socialiste (PADS) in the wake of the Mouvement du 20 Février (M20F), privileging popular mobilization outside the ballot box. These recompositions draw on trade-union anchoring (notably through the Confédération Démocratique du Travail (CDT)), human-rights associative networks (Association marocaine des Droits de l'Homme [AMDH]), and trans-ideological alliances, including with Al-Adl wa al-Ihsan (AWI), which confer on the radical left an influence disproportionate to its electoral scores. Empirically, the article mobilizes an immersive ethnography situated in Salé and, occasionally, Rabat, between July and September 2021, based on the campaign notebooks of a co-author who was a Fédération de la Gauche Démocratique (FGD) candidate, participant observation, informal interviews, and the review of public digital archives; this insider vantage point finely illuminates the daily articulation among rules, administration, and money, while acknowledging limits of scope (urban anchoring, small sample size, and the impossibility of directly observing illegal transactions). The findings show how access to arenas is differentiated: candidacy filings processed erratically by bureaucrats, suspicions of punitive removals likened to “administrative suppression,” and the requirement of a 5,000-dirham deposit operating as an economic filter. In parallel, normalized financialization converts the campaign into “seasonal work”: vote-buying in a common range of 100 to 400 dirhams, reliance on precarious female labor paid by the day, and outsourcing of militant tasks to paid intermediaries. Confronted with this political market, the FGD adopts a strategy of moralization—“their money is licit to you, your votes are forbidden to them”—aimed at dissociating subsistence from electoral choice. Taken together, these dynamics weaken what Schedler calls the “chain of democratic choice” by skewing fairness without resorting to overt coercion; competition is thereby shaped by narrow political opportunities, constrained repertoires of action, and defensive coalition-building, in which local anchoring partially offsets asymmetries. The article concludes that, in this context of façade democracy, boycott yields framing gains and militant coherence but heightens media invisibilization, whereas participation improves implantation and political socialization without lifting the ceiling on converting votes into seats. The notion of political relevance—rooted in anchoring, coalitions, and the capacity to render institutional frictions visible—thus offers a more robust indicator than electoral results alone. These conclusions invite a reevaluation of performance metrics for oppositions under electoral authoritarianism and, in multi-site comparisons, the measurement of access costs, the moral economy of paid mobilization, and the ecologies of intermediaries that articulate administration, money, and participation.
Source : Éditeur (via OpenEdition Journals)
Article en ligne https://journals.openedition.org/anneemaghreb/16141