| Titre | La « loi populaire » comme mirage de la justice démocratique : médias sociaux, populisme et production de l'(in)justice en Tunisie | |
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| Auteur | Shreya Parikh | |
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Revue | L'année du Maghreb |
| Numéro | no 34, 2025 De l'intime au public : regards sur le spectre de la conversion | |
| Rubrique / Thématique | Enjeux et débats |
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| Résumé |
Depuis mai 2024, un schéma se répète en Tunisie : de fausses accusations portées sur les médias sociaux contre ceux qui sont considérés comme des « ennemis » de la nation tunisienne conduisent à des enquêtes de police et, dans certains cas, à des arrestations. Ces campagnes de haine en ligne, largement relayées par les partisans du président Kais Saied, visent des journalistes, des avocats, des militants ou encore des défenseurs des droits des migrants, et se traduisent par une répression politique sous couvert de la justice. Cet article conceptualise ce phénomène à travers la notion de « loi populaire », un système où la « justice » se fabrique d'abord sur les médias sociaux avant d'être validée par les institutions étatiques. Cette justice « populaire » marque un basculement de l'état de droit (rule of law) issu de la révolution de 2011 vers un système autoritaire fondé sur une application instrumentalisée de la loi (rule by law) qui s'appuie sur la légitimité supposée du « peuple ». En m'appuyant sur des cas de membres de la société civile en Tunisie qui font l'objet d'enquêtes policières ou d'arrestations – notamment ceux de Saadia Mosbah, militante antiraciste arrêtée après des campagnes de désinformation sur Facebook, et Sonia Dahmani, avocate incarcérée pour avoir critiqué le régime – l'article montre comment la rumeur numérique devient un instrument politique. Je montre que ce glissement s'inscrit dans un contexte de gouvernance populiste où les institutions démocratiques sont démantelées au motif qu'elles seraient « élitistes » ou qu'elles ne représentent pas le « peuple ». Depuis son coup d'État du 25 juillet 2021, Kais Saied concentre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, renforçant une verticalité autoritaire avec ses discours populistes. Les décrets-lois 11, 35 et 54, adoptés sous le régime de Saied en 2022, ont servi à institutionnaliser cette logique : ils permettent la révocation arbitraire de juges, la criminalisation des discours critiques et la surveillance systématique des opposants. Les médias sociaux, loin d'être un espace de liberté, deviennent le théâtre d'une « justice participative » où les partisans du régime jouent le rôle de procureurs, accusant publiquement avant même toute procédure légale. Ce phénomène s'articule à une transformation discursive plus large : cette « loi populaire » produit le mirage d'être la volonté du peuple (« le peuple veut » étant le slogan de la révolution de 2011) et, par conséquent, démocratique. Cette justice populaire prétend incarner la souveraineté du peuple tout en détruisant, à la fois sur le plan institutionnel et discursif, les structures qui garantissent la justice démocratique – l'indépendance judiciaire, la liberté de la presse et la protection des droits fondamentaux. Ainsi, la « loi populaire » ne constitue pas un phénomène isolé, mais s'inscrit dans une tendance mondiale où les régimes populistes utilisent les plateformes numériques pour entretenir une relation directe et prétendument « authentique » avec leur électorat. En Tunisie, cette dynamique pousse à l'extrême le paradoxe du populisme autoritaire : au nom du peuple, l'État détourne la souveraineté populaire pour justifier la concentration du pouvoir et l'érosion des contre-pouvoirs. En transformant la colère sociale en instrument de gouvernance, la « loi populaire » incarne le mirage d'une justice démocratique tout en sapant les fondements mêmes de la démocratie. Source : Éditeur (via OpenEdition Journals) |
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| Résumé anglais |
Since May 2024, a pattern continues to repeat in Tunisia: false accusations made on social media against those perceived as the enemies of the Tunisian nation lead to police investigations and, in some cases, arrests. These online hate campaigns, widely endorsed by supporters of President Kais Saied, target journalists, lawyers, activists, and migrant rights defenders, and result in political repression under the guise of justice. This article conceptualizes this phenomenon through the notion of “popular law”, a system in which “justice” is first manufactured on social media before being validated by state institutions. This “popular” justice marks a shift from the post-2011 rule of law to an authoritarian system based on the instrumentalized application of law (a form of rule by law) that relies on the discursive legitimacy of the “people”. Drawing on cases of civil society members in Tunisia who have faced police investigations or arrests—notably those of Saadia Mosbah, an anti-racist activist arrested following disinformation campaigns on Facebook, and Sonia Dahmani, a lawyer imprisoned for criticizing the regime—the article shows how digital rumor becomes a political instrument. I show that this shift unfolds within a context of populist governance where democratic institutions are dismantled on the grounds that they are “elitist” or fail to represent the “people”. Since his coup d'état of 25 July 2021, Kais Saied has concentrated executive, legislative, and judicial powers into his own hands, reinforcing an authoritarian verticality through his populist rhetoric. Decree-laws 11, 35, and 54, adopted under Saied's regime in 2022, have served to institutionalize this logic: they enable the arbitrary dismissal of judges, the criminalization of critical speech, and the systematic surveillance of opponents. In this context, social media has become the stage for a form of “participatory justice”, where regime supporters act as prosecutors, publicly accusing individuals even before any legal proceedings. This phenomenon ties into a broader discursive transformation: this “popular law” produces the illusion of being the will of the people (“the people want” being the slogan of the 2011 revolution) and, therefore, democratic. In reality, this “popular justice” claims to embody the sovereignty of the people while simultaneously dismantling, both institutionally and discursively, the very structures that guarantee democratic justice: judicial independence, freedom of press, and the protection of fundamental rights. Thus, “popular law” is not an isolated phenomenon but part of a broader global trend in which populist regimes use digital platforms to maintain a direct and supposedly “authentic” relationship with their electorate. In Tunisia, this dynamic takes the paradox of authoritarian populism to its extreme: in the name of the people, the state diverts popular sovereignty to justify the concentration of power and the erosion of checks and balances. By transforming social anger into a tool of governance, “popular law” embodies the mirage of democratic justice while undermining the very foundations of democracy. Source : Éditeur (via OpenEdition Journals) |
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| Article en ligne | https://journals.openedition.org/anneemaghreb/16370 |


