Contenu du sommaire
| Revue |
Revue d'histoire des sciences humaines |
|---|---|
| Numéro | no 46, printemps 2025 |
| Texte intégral en ligne | Accessible sur l'internet |
- Éditorial. Appropriations, réappropriations, sélections et rejets - p. 5-7

Varia
- Pratiques d'institution - Isabelle Laboulais, Laurence Buchholzer p. 11-41
Les réunions du samedi font partie des mythes associés à la refondation de l'université de Strasbourg en 1919. Organisées entre 1922 et 1941 par des professeurs de la faculté des lettres dans quelques salles du palais universitaire, bâti par les Allemands dans les années 1890, elles apparaissent souvent dans les correspondances de leurs membres comme l'expression d'une sociabibilité propre à l'université de Strasbourg, voire comme un lieu de la reconfiguration des sciences sociales dans les années 1920. Cependant au-delà des discours performatifs, les transformations qu'elles connaissent en deux décennies, et qui s'expriment en partie dans le Bulletin de la faculté des lettres, mettent en lumière les pratiques qui accompagnent la fabrique d'une institution considérée par les autorités politiques et universitaires comme le « lieu d'une reconquête » (B. Müller) dans l'immédiat après-guerre. Elles témoignent aussi d'ajustements qui, avec le temps, se sont avérés nécessaires pour correspondre aux contraintes du champ académique.The Réunions du samedi (“Saturday meetings”) are one of the myths associated with the re-foundation of the University of Strasbourg in 1919. Organised between 1922 and 1941 by professors from the Faculty of Arts in a number of rooms in the Palais Universitaire, built by the Germans in the 1890s, they often appear in the correspondence of their members as the expression of a sociability specific to the University of Strasbourg, and even as a place for the reconfiguration of the social sciences in the 1920s. However, beyond the performative discourses, the transformations they underwent over the course of two decades, which were partly expressed in the Bulletin de la faculté des lettres, shed light on the practices that accompanied the creation of an institution considered by the political and university authorities as the “Place of a Reconquest” (B. Müller) in the immediate post-war period. They also reflect some of the adjustments that, over time, proved necessary to meet the constraints of the academic field. - La sociologie, une menace pour la morale ? - Philippe Fache p. 43-70
Portée par la sociologie et la science des mœurs naissantes au tournant du xixe et du xxe siècle, l'application de la méthode scientifique au domaine moral fit l'objet de nombreux débats intellectuels particulièrement vifs, marqués par la méfiance et les inquiétudes des tenants de la morale traditionnelle vis-à-vis de cette nouvelle approche des mœurs. Cet article propose d'examiner cette controverse telle qu'elle s'est cristallisée dans le champ particulier des ligues de vertu mobilisées dans la défense de la moralité publique. Il montre comment un certain nombre de griefs et de reproches adressés à la sociologie encore aujourd'hui (Lahire, 2016) prennent leur origine dès les premiers pas de la discipline autour de la question des mœurs ; mais aussi comment certains entrepreneurs moraux purent se saisir d'une approche scientifique des mœurs comme d'une opportunité pour appréhender à nouveaux frais les actions de moralisation de l'espace public et les influences réciproques entre dimensions morales et dimensions sociales.At the turn of the 19th and 20th centuries, the application of the scientific method to the moral domain was the subject of a number of particularly lively intellectual debates, marked by the mistrust and concerns of traditional moralists with regard to this new approach to morality. This article examines this controversy as it crystallized in the particular field of virtue leagues mobilized in defense of public morality. It shows how a number of the grievances and criticisms still levelled at sociology today (Lahire, 2016) have their origins in the discipline's first forays into the question of morals; but also how certain moral entrepreneurs were able to seize on a scientific approach to morals as an opportunity to take a fresh look at actions to moralize the public arena and the reciprocal influences between moral and social dimensions. - Deux comparatistes ambitieux - Silvia Frigeni p. 71-95
Cet article retrace la refondation de la mythologie comparée par Georges Dumézil et, plus particulièrement, le développement de sa théorie de la tripartition fonctionnelle à travers le prisme de sa relation avec le linguiste Émile Benveniste. Le rôle fondamental joué par ce dernier dans l'élection de Dumézil au Collège de France s'explique par l'évolution, jusqu'ici peu étudiée, des relations entre les deux savants. Ouvertement hostile aux premiers travaux de Dumézil sur la mythologie comparée, Benveniste s'est rallié à la théorie de la tripartition fonctionnelle après la Seconde Guerre mondiale, allant même jusqu'à en revendiquer la paternité. La question de la comparaison comme méthode de recherche devient ainsi le terrain sur lequel mesurer les affinités et les divergences entre les idées de deux savants fondamentaux pour la culture française de la seconde moitié du xxe siècle.This article traces Georges Dumézil's re-founding of comparative mythology and, more specifically, the development of his theory of functional tripartition through the prism of his relationship with the linguist Émile Benveniste. The fundamental role played by the latter in Dumézil's election to the Collège de France can be explained by the hitherto little-studied evolution of the relationship between the two scholars. From being openly hostile to Dumézil's early work on comparative mythology, Benveniste came to embrace the theory of functional tripartition after the Second World War, even going so far as to claim paternity for it. The question of comparison as a method of research thus becomes the ground on which to measure the affinities and divergences between the ideas of two thinkers fundamental to French culture in the second half of the 20th century. - La Vie de laboratoire de Bruno Latour et Steve Woolgar - Natacha Demoule p. 97-133
Laboratory Life: The Social Construction of Scientific Facts est un best-seller de Bruno Latour et Steve Woolgar, publié pour la première fois aux États-Unis en 1979. Il est réédité en 1986, puis traduit en français en 1988, sous le titre La Vie de laboratoire. La production des faits scientifiques. L'analyse précise des différences entre ces trois éditions successives nous révèle l'évolution du positionnement des deux auteurs dans le champ des études sur les sciences (ou Science Studies). Nous mettons ainsi en évidence la façon dont les auteurs revendiquent une approche anthropologique, notamment dans le but de se distinguer progressivement de la sociologie de la connaissance scientifique britannique, et, plus généralement, de la philosophie et de la sociologie, notamment celle de Pierre Bourdieu. En corrélant cette analyse et le parcours des auteurs, nous montrons également que leur approche se focalise avant tout sur les effets performatifs des discours élaborés par les scientifiques dans leurs laboratoires.Laboratory Life: The Social Construction of Scientific Facts is a best-selling book in social sciences by Bruno Latour and Steve Woolgar, first published in the United States in 1979. It was republished in 1986 and translated into French in 1988 under the title La vie de laboratoire. La production des faits scientifiques. A detailed analysis of the differences between these three successive editions reveals the evolution of the two authors' positions in the field of Science Studies. I will show that the authors claim an anthropological approach, particularly with the aim of gradually distancing themselves from British Sociology of Scientific Knowledge, and, more generally, from philosophy and sociology, notably that of Pierre Bourdieu. By correlating this analysis with the authors' careers, I will also show that their approach mainly focuses on the performative effects of the discourses developed by scientists in their laboratories. - « Les penseurs du vivant » : polémique autour d'un label médiatique - Maud Lepers p. 135-154
En 2021, la publication d'un palmarès dans les colonnes du journal Le Monde évoque le succès d'un mouvement de chercheurs en humanités environnementales qualifiés de « penseurs du vivant ». À sa suite, des articles et ouvrages sont publiés pour critiquer ce nouveau label et ce qu'il induit. Les reproches adressés aux « penseurs du vivant » reposent sur une accusation d'idéalisme, supposé entraîner une dépolitisation de la question écologique. Selon les accusateurs, ce positionnement découlerait de l'appartenance de ces auteurs à une bourgeoisie culturelle soutenue par des intermédiaires de référence. Finalement, le présent article cherche à objectiver les tenants et aboutissants de cette polémique qui révèle des tensions de longue date dans la prise en compte de la question environnementale au sein des sciences humaines et sociales et de leurs médiations.In 2021, the publication of a series of articles in the major French newspaper Le Monde highlighted the success of a movement of environmental humanities scholars described as “penseurs du vivant”. After this, articles and books started criticizing this new media label and its implications. The “penseurs du vivant” were criticized for their idealism, which supposedly led to a depoliticization of ecological issues. According to these critics, these authors' position could be explained by their belonging to a cultural bourgeoisie supported by mainstream media. The aim of this article is to understand the ins and outs of this controversy, which shows up old tensions in the way environmental issues are dealt with in the social sciences and humanities and in the way they are mediated.
- Pratiques d'institution - Isabelle Laboulais, Laurence Buchholzer p. 11-41
Document
- Éloge de l'ennui - Pierre Bourdieu p. 156-159

- L'Éloge de l'ennui de Bourdieu : le discours de remise des prix potache d'un jeune enseignant de philosophie - Victor Collard p. 160-175

- Éloge de l'ennui - Pierre Bourdieu p. 156-159
Géographies académiques
- Géographies académiques - p. 178-

- Les sciences humaines et sociales, nouvel ennemi de la République islamique d'Iran - Marie Ladier-Fouladi p. 179-197
Pour la République islamique d'Iran, les sciences humaines et sociales, nées en Occident, contribuent à promouvoir le scepticisme et le doute sur les fondements religieux et sur ceux de la foi. Les considérant de surcroît comme étant à l'origine du mouvement de contestation postélectoral de juin 2009, elle les a désignées comme son nouvel ennemi. Dès lors, le chef de l'exécutif, Mahmoud Ahmadinejad, sous l'ordre direct du Guide suprême, Ali Khamenei, a mis en place un programme élaboré afin de transformer en profondeur les méthodes, objets et pratiques des sciences humaines et sociales qui puiseraient désormais leurs principes et concepts dans l'islam, à la fois en tant que religion et idéologie de l'État théocratique. Il s'agit bel et bien d'une volonté politique qui cherche à endoctriner les étudiants pour former des cadres loyaux et au service de l'État théocratique en vue d'assurer le contrôle du corps social dans son ensemble.For the Islamic Republic of Iran, the humanities and social sciences, born in the West, contribute to promote skepticism and doubt about the foundations of religion and faith. Moreover, considering them to be at the origin of the post-election protest movement of June 2009, it has designated them as its new enemy. Since then, the head of the executive, Mahmoud Ahmadinejad under the direct orders of the Supreme Leader, Ali Khamenei, has set up an elaborate program to radically transform the methods, objects and practices of the humanities and social sciences, which would henceforth draw their principles and concepts from Islam, both as a religion and as the ideology of the theocratic state. It is all part of a political will aimed at indoctrinating students into loyal cadres in the service of the theocratic state, in order to ensure control of the social body as a whole.
- Géographies académiques - p. 178-
Débats, chantiers et livres
- Annick Ohayon (1946-2025) - Jacqueline Carroy, Régine Plas p. 201-202

- De la psychologie expérimentale à l'histoire croisée des savoirs psy. Questions à Régine Plas - Jean-Christophe Coffin, Wolf Feuerhahn, Thibaud Trochu, Régine Plas p. 203-231

- Bruce Caldwell et Hansjoerg Klausinger, Hayek. A Life. 1899-1950 - Gilles Campagnolo p. 233-238

- Agustín Cosovschi, Les sciences sociales face à la crise. Une histoire intellectuelle de la dissolution yougoslave (1980-1995) - Jasna Dragović-Soso p. 239-242

- Sébastien Lemerle, Le cerveau reptilien. Sur la popularité d'une erreur scientifique - Tom Lemaire p. 243-247

- Caroline Galland, Vincent Heimendinger (dir.), Histinéraires. La Fabrique de l'histoire telle qu'elle se raconte. Une enquête sur les historiens contemporains - Pierre Verschueren p. 249-254

- Marie Bossaert, Augustin Jomier, Emmanuel Szurek (dir), L'orientalisme en train de se faire. Une enquête collective sur les études orientales dans l'Algérie colonial - Tassadit Yacine p. 255-257

- Guillaume Fondu, La naissance du marxisme. Allemagne, Russie, URSS - Marie Lucas p. 259-263

- Annick Ohayon (1946-2025) - Jacqueline Carroy, Régine Plas p. 201-202


