Contenu du sommaire : Les trajectoires de la preuve
| Revue |
Tracés |
|---|---|
| Numéro | no 46, 2025 |
| Titre du numéro | Les trajectoires de la preuve |
| Texte intégral en ligne | Accessible sur l'internet |
- Pister les preuves. Du doute à l'élaboration des faits - Mathieu Aguilera, Cécile Boëx, Milena Jakšić, Stefan Le Courant p. 9-18

Articles
- Un supplice imperceptible. Prouver la douleur ressentie par les condamnés à mort dans les procès de l'injection létale aux États-Unis - Nicolas Fischer p. 21-40
À partir d'une enquête combinant des entretiens et l'analyse de documents judiciaires, cet article revient sur le travail probatoire mis en œuvre par les avocats et les experts qui interviennent dans les procès centrés sur les exécutions capitales par injection létale aux États-Unis. Cette méthode de mise à mort, censée tuer les condamnés avec « humanité » en les anesthésiant avant de leur inoculer une substance mortelle, fait en effet l'objet, depuis le début des années 2000, de plaintes en justice qui prétendent au contraire qu'elles infligent aux personnes exécutées des douleurs extrêmes et inconstitutionnelles. Apporter la preuve de ces douleurs est toutefois particulièrement difficile : affectés par les injections, les condamnés sont en effet inertes et apparemment inconscients, la souffrance éventuelle qu'ils éprouvent ne pouvant être mise en évidence que par des experts en médecine. Après avoir rappelé le contexte d'émergence de ce contentieux centré sur l'injection létale, l'article analyse ce travail probatoire particulier à partir d'un procès spécifique, tenu à Oklahoma City (Oklahoma) début 2022. Il revient spécifiquement sur l'affrontement d'experts anesthésistes devant le tribunal, et sur le répertoire de preuves sur lequel ils s'appuient : entre autres, les données relevées par des capteurs placés sur le corps des condamnés, mais aussi leurs propres observations d'exécutions auxquelles ils ont assisté. Caractérisé par un haut degré de technicité, leur expertise échoue toutefois à rendre tangible ce qui constitue son objet principal : le degré de conscience, et donc de sensibilité à la douleur, que conservent les condamnés au cours de leur exécution.Drawing on fieldwork combining interviews and analysis of court documents, this article studies the “evidentiary work” carried out by attorneys and experts involved in the current litigation over judicial executions by lethal injection in the USA. This execution method is supposed to kill the condemned “humanely” by anaesthetising them before injecting them with a lethal substance. Yet, it has been the subject of legal complaints since the early 2000s. These complaints claim that lethal injection, far from being humane, inflicts extreme and unconstitutional pain on those executed. Producing evidence of this pain, however, proves to be particularly difficult: inmates receiving injections are indeed inert and apparently unconscious, and only medical experts can detect any suffering they might be experiencing. First, the paper summarises the context of the emergence of this litigation centred on lethal injection. I then move on to analyse the “evidentiary work” involved in a particular trial held in Oklahoma City (Oklahoma) in early 2022. It focuses on the confrontation between anesthesiology expert witnesses in court and on their supporting repertoire of evidence, which includes data collected by sensors placed on the bodies of condemned prisoners, as well as their observations of executions they were allowed to witness. Despite a high level of technicality, their expertise nevertheless fails to make tangible what constitutes its main object: the degree of consciousness, and therefore of pain sensitivity, that condemned prisoners retain while they are being executed. - L'expertise médicale dans une affaire d'avortement au Maroc : le corps comme terrain de confrontation de la preuve - Mariam Benalioua p. 41-57
Cet article explore les opérations par lesquelles le droit et la science construisent une narration scientifiquement et juridiquement pertinente. Il s'appuie sur des observations ethnographiques réalisées lors d'un procès pour avortement d'une journaliste marocaine reconnue pour ses opinions critiques. L'utilisation de l'expertise médicale par le parquet de Rabat, dans le but de revendiquer l'impartialité de la justice dans cette affaire, a suscité un débat national sur les libertés individuelles et politiques, transformant ainsi ce cas en une « affaire ». La journaliste a été soumise de force à une expertise médicale peu de temps après son arrestation, et les résultats de cette expertise ont été largement diffusés dans les médias alors même que l'enquête était en cours. Cela a conféré à cette expertise un rôle central dans la construction des arguments, en faveur ou contre l'avortement, tant du côté des acteurs judiciaires que des acteurs extrajudiciaires. L'article s'efforce d'analyser les stratégies utilisées pour établir la vérité sur la base d'une seule preuve scientifique lors d'un procès, ainsi que les différentes manières dont cette preuve se trouve construite et déconstruite par le procureur et la défense pour établir une « vérité judiciaire ».This article explores the processes by which law and science construct a scientifically and legally relevant narrative. It is based on ethnographic observations made during the abortion trial of a Moroccan journalist known for her critical opinions. The use of medical expertise by the Rabat public prosecutor's office to claim the impartiality of the judiciary in this case sparked a national debate on individual and political freedoms, turning this case into an “affair”. The journalist was forcibly subjected to a medical examination shortly after her arrest, and the results were widely reported in the media even as the investigation was underway. This gave the expertise a central role in shaping arguments both for and against abortion, both in and out of court. This article scrutinises the strategies used to establish truth based on scientific evidence alone during a trial and the different ways in which this evidence is constructed and deconstructed by the prosecutor and the defence to establish a “judicial truth”. - Une trajectoire de la preuve à l'ombre du soin ? Les examens médico-légaux hors réquisition des victimes de violences conjugales - Marine Delaunay, Romain Juston Morival p. 59-78
En France, les victimes de violences conjugales peuvent désormais être reçues dans un service de médecine légale sans dépôt de plainte préalable, ce qui ouvre la possibilité de recueillir des preuves indépendamment d'une réquisition judiciaire. L'article examine ce que cet élargissement du travail de la preuve fait à l'activité probatoire. Reposant sur une enquête au sein de six juridictions où cette possibilité est offerte, il analyse la mise en place de ces consultations, les pratiques diverses qu'elles abritent et leur adossement à des dynamiques professionnelles renouvelées en médecine légale. Ce faisant, il met au jour la tension entre, d'une part, l'instauration d'un cadre plus large de prise en charge à l'intérieur duquel la trajectoire de la preuve se déploie et, d'autre part, un questionnement autour de la portée probatoire de ces examens.In France, victims of domestic violence can now seek assistance from a forensic medical service without the need to file a complaint first, thereby allowing the collection of evidence independently of a court order. This article examines what this extension of the evidence-gathering process means for evidence-gathering work. Based on a survey of six jurisdictions where this option is available, it analyses how these consultations were established, the different practices they embody, and how new professional dynamics in forensic medicine support them. In doing so, it highlights the tension between, on the one hand, the introduction of a broader framework for victim support within which the trajectory of evidence unfolds and, on the other hand, a questioning of the evidentiary scope of these examinations. - La coproduction d'une preuve journalistique. D'une vidéo amateur fournie par un fixeur syrien à un reportage diffusé dans les médias français - Maena Berger p. 79-92
Cet article examine la trajectoire d'une preuve journalistique, en prenant pour exemple un reportage diffusé à la télévision française en 2014, portant sur des Français ayant rejoint l'État Islamique en Syrie. Le texte suit une approche chronologique, depuis l'émergence de la preuve, sa documentation, sa mise en récit, jusqu'à sa réception. À partir d'entretiens avec deux des protagonistes – un journaliste et un intermédiaire local, un « fixeur » – il explore les conditions nécessaires pour que des images soient considérées comme une preuve dans le champ journalistique français. L'article cherche à comprendre comment l'interdépendance qui caractérise la relation entre journaliste et fixeur.euse contribue à la production de cette preuve dans un contexte de guerre et comment cette relation influence sa trajectoire.This article examines the trajectory of journalistic evidence, using a report broadcast on French television in 2014 about French citizens who joined the Islamic State in Syria as an example. The text follows a chronological approach, detailing the emergence of the evidence, its documentation and narration, and its reception. Based on interviews with two of the main participants —a journalist and a local intermediary known as a “fixer”— it explores the conditions necessary for images to be regarded as evidence within the French journalistic field. The article aims to comprehend how the interdependence characterising the relationship between journalist and fixer contributes to producing such evidence in a wartime context and how this relationship shapes its trajectory. - La preuve en mathématiques fondamentales : collaborations, anaphore et exigence de naturalité - Laurine Lièvremont p. 93-113
Cet article met en lumière plusieurs aspects du travail de la preuve en mathématiques fondamentales. Il montre d'abord que l'activité probatoire de cette discipline s'appuie sur une écriture collaborative, depuis l'évocation des premières idées à la rédaction dans le détail des articles. L'importance de la collaboration est possible grâce à une pratique ordinaire mobilisant des outils spécifiques : tableaux, tablettes graphiques, partage d'écran, code LaTeX, plateforme d'écriture, etc. L'utilisation quotidienne de ces moyens matériels en fait des éléments structurants des trajectoires des preuves, selon un processus caractérisé par l'instauration par anaphore : les réunions de travail, échanges de mails ou de brouillons et sessions de co-écriture sont autant d'occasions de faire advenir les preuves par modifications et corrections successives. L'étude des inscriptions produites au cours de l'activité probatoire permet également de mettre au jour les normes professionnelles des preuves en mathématiques, à savoir l'attention particulière accordée aux objets mathématiques et à leur définition, ainsi que l'exigence de naturalité, en tant que cohérence interne du domaine.This article highlights several aspects of the work of proof in pure mathematics. It shows that in this discipline, proof-making relies on collaborative writing, from first ideas to the detailed drafting of articles. The importance of collaboration is achieved through ordinary practice involving specific tools: blackboards, graphic tablets, screen sharing, LaTeX code, collaborative writing platforms… The daily use of these material tools makes them structuring components in the trajectories of proof, in a process characterised by establishment through anaphora: work meetings, exchanges of emails or drafts, and writing sessions are all opportunities to bring proof into being through successive modifications and corrections. Studying the inscriptions produced during probationary activity helps to reveal the professional standards of proof in mathematics, that is, the special attention paid to mathematical objects and their definition and the expectation of naturalness as internal coherence of the field.
- Un supplice imperceptible. Prouver la douleur ressentie par les condamnés à mort dans les procès de l'injection létale aux États-Unis - Nicolas Fischer p. 21-40
Traduction
- Ce que prouver veut dire. Gottlieb Schnapper-Arndt et la critique de l'enquête sociale comme outil politique à la fin du xixe siècle - Martin Herrnstadt, Léa Renard p. 117-127
L'article introduit la première traduction française d'un texte clé des débats sur la méthodologie des enquêtes sociales en Allemagne à la fin du xixe siècle. À une époque où l'enquête se cristallise comme technique de savoir et de pouvoir, Gottlieb Schnapper-Arndt se distingue par une critique approfondie du caractère idéologique des enquêtes et propose des critères méthodologiques propres. Il formule sa critique à partir d'une grande enquête nationale sur l'usure dans les campagnes, menée en 1887. Il s'attaque aux procédés méthodologiques des enquêtes contemporaines, notamment à leur administration de la preuve, basée sur un usage large de témoignages soigneusement sélectionnés. En même temps il souligne les biais idéologiques sous-jacents, tels que l'antisémitisme. La traduction permet de redécouvrir l'importance de la critique de Schnapper-Arndt, non seulement pour l'histoire des sciences sociales, mais aussi pour comprendre les politiques de la preuve à l'époque, alors que l'enquête s'imposait comme lieu de lutte pour la définition de la réalité sociale et instrument potentiellement transformateur dans le champ des politiques sociales.The article introduces the translation of a key text in the debates over the methodology of social surveys in Germany at the end of the 19th century. At a time when surveys were crystallising as a technique of knowledge and power, Gottlieb Schnapper-Arndt stood out for his in-depth critique of the ideological character of these surveys and for proposing his methodological program. His critique reacted to a large-scale, highly publicised national inquiry into rural usury, conducted in 1887. Using this as a starting point, he challenged the methodological assumptions of contemporary social inquiry, particularly their claim to prove social reality and their extensive use of carefully selected testimonials. At the same time, he highlighted underlying ideological biases, such as antisemitism. The translation allows us to rediscover the importance of Schnapper-Arndt's critique, not only for the history of the social sciences but also for understanding the politics of proof of the period when social inquiry became a battleground for the definition of social reality and a potentially transformative instrument in the field of social policy. - Sur la méthodologie des enquêtes sociales. Avec une attention particulière pour les nouvelles enquêtes sur l'usure dans les campagnes (1888) - Gottlieb Schnapper-Arndt p. 129-146
Dans ce texte, retranscription d'un discours publié en 1888, Gottlieb Schnapper-Arndt, spécialiste de statistique sociale, revient sur l'enquête sur l'usure dans les campagnes de 1887 menée par le Verein für Socialpolitik, association réformatrice dont il est membre. S'appuyant sur une lecture critique, systématique et argumentée de l'enquête sur l'usure, il examine les conditions de scientificité des enquêtes sociales en général ainsi que les modalités de production de la preuve. Il distingue les questionnaires suggestifs visant à figer et valider une opinion sur la base d'anecdotes des méthodes d'observation scientifique de la réalité sociale à des fins de réforme sociale et politique. Selon Schnapper-Arndt, l'enquête, par son manque de rigueur méthodologique, n'a pas seulement laissé libre cours aux préjugés antisémites des personnes interrogées, mais leur a apposé le sceau des sciences sociales naissantes et a ainsi contribué à diffuser à l'échelle nationale un discours raciste assorti d'une nouvelle légitimité.In this text, social statistician Gottlieb Schnapper-Arndt revisits the 1887 survey on rural usury conducted by the Verein für Socialpolitik, a reform association of which he was a member. Based on a critical, systematic and reasoned reading of the usury survey, he examines the criteria for the scientific validity of social surveys in general and how empirical evidence is produced. He distinguishes between suggestive questionnaires, aimed at crystallising an opinion based on anecdotes, and methods for the scientific observation of social reality aiming for social and political reform. According to Schnapper-Arndt, the social survey and its lack of methodological rigour not only gave free rein to anti-Semitic sentiments but also conferred on them the authority of the emerging social sciences and helped disseminate racist discourses on a national scale.
- Ce que prouver veut dire. Gottlieb Schnapper-Arndt et la critique de l'enquête sociale comme outil politique à la fin du xixe siècle - Martin Herrnstadt, Léa Renard p. 117-127
Entretiens
- Entre poétique documentaire et pédagogie de la preuve. Explorations artistiques et forensiques de l'image 3D avec fleuryfontaine - fleuryfontaine, Cécile Boëx, Milena Jakšić, Stefan Le Courant p. 149-163
Le duo fleuryfontaine, constitué par Galdric Fleury et Antoine Fontaine, explore depuis une dizaine d'années les possibilités de la 3D. Formés à l'architecture, leurs pratiques croisent l'art contemporain, les contre-enquêtes sur les violences policières et les arènes judiciaires. Cet entretien revient sur leur trajectoire en allers-retours entre poétique documentaire et pédagogie de la preuve.The fleuryfontaine duo, Galdric Fleury and Antoine Fontaine, have been exploring 3D tools for the past decade. Educated as architects, their practices engage with contemporary art, counter-investigations of police brutalities and judicial arenas. This interview looks at their career, which moves back and forth between documentary poetics and the pedagogy of proof. - Trajectoires de la preuve en contexte colonial : le cas de l'Amérique hispanique (XVIe-XVIIe siècles) - Caroline Cunill, Mathieu Aguilera p. 165-180
Dans cet entretien, la chercheuse Caroline Cunill revient sur ses travaux consacrés à la place des communautés autochtones dans le système judiciaire de l'Empire hispanique à l'âge moderne. Elle aborde la façon dont les Amérindiens mobilisent la législation royale pour défendre leurs droits et dénoncer les abus des colons, leur recours au témoignage, au document écrit et aux preuves matérielles, ainsi que la place déterminante des intermédiaires dans la fabrique de la preuve. En faisant usage des tribunaux, les Amérindiens ont ainsi contribué à modeler les savoirs normatifs et les pratiques du gouvernement impérial.In this interview, researcher Caroline Cunill discusses her work on Indigenous community strategies in the complex legal system of the Hispanic Empire in the early modern period. First, she explains how the Amerindians used royal legislation to defend their rights and denounce colonization abuses. She then shows their use of testimony, documents, and material evidence and the importance of intermediaries in evidence production. She argues that by using legal courts, Amerindians contributed to shaping the normative knowledge and practices of the imperial government.
- Entre poétique documentaire et pédagogie de la preuve. Explorations artistiques et forensiques de l'image 3D avec fleuryfontaine - fleuryfontaine, Cécile Boëx, Milena Jakšić, Stefan Le Courant p. 149-163


