Contenu du sommaire : Sur les routes de la migration : circulations, risque et gestion de l'incertitude
| Revue |
Revue Européenne des Migrations Internationales |
|---|---|
| Numéro | vol. 41, no 1 , 2025 |
| Titre du numéro | Sur les routes de la migration : circulations, risque et gestion de l'incertitude |
| Texte intégral en ligne | Accessible sur l'internet |
Dossier thématique
- Éditorial : Sur les routes de la migration : circulations, risque et gestion de l'incertitude - Loïs Bastide, Laurent Lardeux p. 7-14

- La Guyane française, nouvelle terre d'accueil ? Les effets d'un droit d'asile singulier sur la reconfiguration des routes de l'exil - Félix Flaux p. 15-34
L'article étudie un droit d'asile singulier au sein de l'espace national français, durci à l'égard des étrangers et instauré en Guyane en 2018. Il explore les tensions entre le déploiement de ce dispositif juridique de gestion d'un risque migratoire et l'évolution des migrations vers cet outre-mer. Conçu pour réguler les migrations haïtiennes qualifiées « de menace » pour l'ordre social, son application — loin d'enrayer les flux — participe à l'illégalisation des exilés d'Haïti. Après 2018, de nouvelles demandes d'asile, syriennes notamment, questionnent l'institution sur les limites de cette pratique administrative — dans l'édification « d'un outre-mer forteresse ». En déplaçant la focale sur l'appréhension par les personnes migrantes des risques encourus en migration, l'article montre que le risque létal sur les routes menant à l'Europe continentale fait de la Guyane, malgré le droit renforcé qui s'y déploie, une nouvelle terre refuge.This article looks at a singular right of asylum within the French national space that is hard on foreigners and introduced in French Guiana in 2018. It explores the tensions between the deployment of this system for managing migratory risk and the evolution of migration to this overseas collectivity. Designed to regulate Haitian migration, described as a “threat” to social order, its application—far from stopping the flows—is contributing to the illegalization of exiles from Haiti. After 2018, new asylum applications, particularly from Syrians, raised questions in the institution about the limits of this administrative practice—in the construction of an “Overseas Fortress”. By shifting the focus to migrants' apprehension of the risks involved in migration, the article shows that the lethal risk on the routes to continental Europe makes French Guiana a new land of refuge, despite the tougher laws being applied there. - De la culture du risque à la culturalisation du risque dans les migrations. Un cadrage sur les mobilités des travailleuses domestiques philippines - Julien Debonneville p. 35-53
Cet article interroge la construction et les usages d'un cadre d'interprétation des risques dans le cas des migrations des travailleuses domestiques. Il questionne l'influence de l'industrie migratoire philippine dans son élaboration, mais également la façon avec laquelle ces femmes migrantes y interagissent. Sur la base d'une enquête ethnographique, cet article montre dans un premier temps comment ce cadre d'interprétation des risques se concentre sur des représentations culturalistes des pays de destination afin de combler le manque de protection juridique des travailleuses domestiques. Dans un second temps, l'article pointe comment ce même cadre permet de mieux appréhender les risques encourus lorsque les conditions de protection juridique des travailleurs et travailleuses sont limitées. L'article souligne dans un dernier temps comment ce cadrage culturaliste peut être mis en tension lorsque les schèmes d'interprétation des risques et de la culture varient en fonction des individus.This article examines how risks are perceived and framed in the case of female domestic workers' migration. It shows how these risk perceptions are constructed by the Philippine migration industry, and how these migrant women interact with it. Based on ethnographic work, this research shows first how the perception of risk framed by the migration industry focuses primarily on culturalist representations of destination countries in order to fill a lack of legal protection of domestic workers. Second, this article underlines how the way of framing risk through the idea of culture reduces Filipino migrants' perceptions of risk in a context of unfavourable structural conditions. Finally, the article highlights how this framing of culture is socially situated and implies, therefore, multiple frames of risk interpretation regarding the cultural belonging of migrants. - Se mobiliser face aux risques d'expulsion et de discriminations de Roms en Île-de-France - Anne-Cécile Caseau p. 55-74
Cet article interroge les expériences migratoires des Roms de Roumanie installé⸱es en France, dans deux bidonvilles de Seine-Saint-Denis. Il montre comment l'absence de politique publique d'accueil génère des risques discriminatoires associés à des formes de vulnérabilité résidentielle. En réaction à la probable dégradation de leurs conditions de vie, les habitant·es s'organisent pour lutter contre les expulsions des bidonvilles et dénoncer les entraves dans leur accès aux services publics. Dans ces mobilisations, les femmes roms peuvent jouer un rôle central en tant que porte-paroles et utilisent, à certains moments, leur position de mères afin de renforcer leur légitimité à la fois dans la lutte contre l'antitsiganisme et revendiquer la reconnaissance de leurs droits.This article investigates the migration experiences of Roma from Romania living in France, particularly their life in two slums in Seine-Saint-Denis. The lack of a welcoming political context generates risks related to discrimination and residential vulnerability. In response to the likelihood of worsening difficulties in their living conditions, residents organize to fight against the evictions of the slums, and denounce the barriers they face in accessing public services. In these mobilizations, Romani women can play a central role as spokespersons, at times using their position as mothers to reinforce their legitimacy in the fight against antigypyism and to advocate for the recognition of their rights. - Appréhender le risque dans l'espace-temps de l'attente à la frontière franco-britannique. Le cas des migrants en transit prolongé - Marta Lotto p. 77-98
Cet article traite des expériences et du rapport au risque de migrants en transit à la frontière franco-britannique. Il est issu d'une étude ethnographique multi-site et d'entretiens réalisés en 2021 entre Cherbourg et Dunkerque, au sein de campements informels. La contribution aborde, dans un premier temps, les risques perçus, tant physiques que psychologiques, associés aux tentatives de traversée et à la vie dans les campements. Dans un second temps elle examine le lien entre la prise de risque et les trajectoires migratoires, montrant comment le transit prolongé et l'immobilité subie influencent cette relation. En prenant en compte les dimensions spatiale et temporelle, l'article met en lumière l'impact de ces risques sur la santé physique et mentale des individus concernés.The article considers the experiences and attitudes to risk of migrants in transit across the Franco-British border. The contribution is based on a multi-site ethnographic study and interviews conducted with migrants in informal settlements between Cherbourg and Dunkirk in 2021. Firstly, perceptions of the risks, both physical and psychological, associated with attempting to cross and living on the border will be presented. Secondly, the link between risk-taking and prolonged migration trajectories will be analysed. In this context of prolonged transit and enforced immobility, the risk viewed through a territorial and temporal prism affects the physical and mental health. - Faire avec le risque : religiosité et rationalités pratiques entre Java, Kuala Lumpur et Singapour - Loïs Bastide p. 99-119
Face aux risques majeurs associés à la migration, les travailleurs migrants indonésiens présents en Malaisie et à Singapour développent des pratiques rituelles, magiques et religieuses (i.e. spirituelles) pour conjurer le mauvais sort. À première vue, cette approche semble incompatible avec le concept sociologique de risque, lié à un rapport sécularisé à l'avenir indissociable de la modernité européenne. Cependant, elle reflète bien une prise en compte active des aléas migratoires, irréductible au fatalisme. L'analyse met notamment en lumière les convergences et tensions entre cette conception de l'avenir et les théories sociologiques du risque. L'article aborde ainsi la migration sous l'angle des épreuves vécues par les migrants et interroge la notion de risque depuis leur perspective, contribuant aux débats sociologiques sur l'intégration cognitive et pratique de l'avenir en termes d'incertitude, de risque, de possibilités et d'aspirations.In response to the major risks associated with migration, Indonesian migrant workers in Malaysia and Singapore develop ritual, magical, and religious (i.e., spiritual) practices to ward off misfortune. At first glance, this approach appears incompatible with the sociological concept of risk, tied to a secularized view of the future inseparable from European modernity. However, it clearly reflects an active awareness of migration's uncertainties, irreducible to fatalism. The analysis highlights the convergences and tensions between this conception of the future and sociological theories of risk. The article thus addresses migration through the lens of trials faced by migrants and questions the notion of risk from their perspective, contributing to sociological debates on how social actors cognitively and practically integrate the future in terms of uncertainty, risk, possibilities, and aspirations.
- Éditorial : Sur les routes de la migration : circulations, risque et gestion de l'incertitude - Loïs Bastide, Laurent Lardeux p. 7-14
Varia
- Quand l'État se fait intermédiaire d'une migration post-coloniale de citoyen·nes français·es. Le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer (1963-1982) - Jennifer Bidet, Marine Haddad, Daniel Veron p. 121-146
Conçu comme une réponse à la crise démographique, économique et politique que traversent les départements français d'outre-mer (DOM) dans les années 1960, le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer (Bumidom) est une agence de l'État français dont la mission consiste, entre 1963 et 1982, à encadrer les migrations depuis ces départements vers le territoire français hexagonal. Parce qu'il organise une migration de citoyen·nes français·es, son action juxtapose différentes logiques d'intermédiation : transport de personnes, placement en emploi ou versement d'aides sociales. À partir d'un traitement quantitatif et qualitatif des archives de l'institution, l'article analyse ce travail bureaucratique, de la conception des politiques migratoires à leur application par ses agent·es, et montre comment la société d'État cumule les rôles d'intermédiaire en s'adressant à des fractions différenciées de la population originaire des DOM.Conceived as a response to the demographic, economic and political crisis faced by the French Overseas departments (DOM) in the 1960s, the Office for the development of migration in the French Overseas departments (Bumidom) was a French government agency whose mission, between 1963 and 1982, was to manage migration from these departments to French territory. Because it organized the migration of French citizens, its actions combined different intermediation logics: displacing people, placing them in jobs or paying out welfare benefits. Based on a quantitative and qualitative analysis of the institution's archives, this article analyses this bureaucratic work, from the design of migration policies to their application by its agents, and shows how the state agency combines roles of intermediary by addressing differentiated fractions of the population from the DOM. - Produire et pacifier la subalternité économique : les intermédiaires du travail des réfugié·es à New York - Fred Salin p. 147-171
Le système états-unien d'intermédiation du travail des réfugié·es a été créé en 1980, avec le Refugee Act. Sa forme est restée stable depuis : neuf Volags (voluntary agencies) se partagent le marché du placement des réfugié·es. Basé sur une ethnographie réalisée à New York en 2019 dans une agence caritative, cet article analyse la production de la subalternité économique des réfugié·es en articulant niveau institutionnel, organisation du travail de placement et interactions entre conseiller·es et réfugié·es. Il montre ainsi comment la pression institutionnelle à la mise au travail rapide se traduit par le développement d'argumentaires et d'activités ludiques qui préparent les réfugié·es à leur déclassement. Cette entreprise de socialisation à la subalternité économique passe à la fois par une éducation morale et par une discipline corporelle.The U.S. refugee labor intermediation system was created in 1980 with the Refugee Act. Its form has remained stable since then: nine Volags (voluntary agencies) share the refugee placement market. Based on an ethnography conducted in New York City in 2019 within a charitable organization, this article analyzes the production of economic subordination of refugees by examining the institutional level, the organization of placement work, and the interactions between job advisors and refugees. It demonstrates how the institutional pressure to find employment quickly results in the development of arguments and strategies that prepare refugees for their downward mobility. This process of socializing refugees into economic subordination involves both moral education and physical discipline.
- Quand l'État se fait intermédiaire d'une migration post-coloniale de citoyen·nes français·es. Le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer (1963-1982) - Jennifer Bidet, Marine Haddad, Daniel Veron p. 121-146
Notes de lecture
- Ngatcheu Stephen, Chez moi, ou presque… - Emma Barrett Fiedler p. 173-175

- Alsadhan Mohammad, Paroles syriennes en exil. Expériences, représentations et identités multiples - Léo Fourn p. 175-177

- Agier Michel, Les migrants et nous. Éloge de Babel - Pierre Peraldi-Mittelette p. 177-179

- Fraygui Abdallah, Moubine Abdallah et Gay Vincent, Des vies pour l'égalité. Mémoires d'ouvriers immigrés - Ralph Schor p. 179-180

- Cortina Adela, Aporophobia. Why we reject the poor instead of helping them - Lola Zappi p. 180-181

- Ngatcheu Stephen, Chez moi, ou presque… - Emma Barrett Fiedler p. 173-175


