Contenu du sommaire : Gramsci et la pensée populaire
| Revue |
Astérion |
|---|---|
| Numéro | no 33, 2025 |
| Titre du numéro | Gramsci et la pensée populaire |
| Texte intégral en ligne | Accessible sur l'internet |
- Gramsci et la pensée populaire - Maririta Guerbo, Louis Rouquayrol
Le sens commun, l'idéologie, la religion et le folklore sont marqués, selon Gramsci, par des ambiguïtés et des contradictions qu'il faut étudier de près. Ce travail conceptuel permet d'éviter les deux écueils du misérabilisme et du populisme, non sans forger d'utiles instruments pour qui souhaite mieux comprendre, aujourd'hui encore, la pensée populaire.According to Gramsci, common sense, ideology, religion, and folklore are characterised by ambiguities and contradictions that warrant careful study. This conceptual effort is aimed at avoiding the two pitfalls of miserabilism and populism, offering useful tools for anyone striving to better understand popular thought – even today. - La langue populaire chez Gramsci : terrain idéologique, enjeu politique, paradigme théorique - Yohann Douet
Cet article montre la centralité de la langue populaire chez Gramsci, à la fois comme terrain idéologique, enjeu politique et paradigme théorique. Premièrement, la langue est à ses yeux un élément constitutif de la réalité sociale, en tant que niveau le plus fondamental du domaine idéologique. Deuxièmement, il insiste sur la nécessité, pour les forces émancipatrices, de mener une politique de la langue et dans la langue, en s'attaquant à la scission entre la langue des élites et les dialectes, et en promouvant une langue nationale-populaire. Troisièmement, la langue (en tant qu'ensemble cohérent, mais multiple, issu d'un processus complexe et ouvrant la possibilité d'un nombre indéfini d'usages) représente chez lui un modèle théorique qui aide à penser la totalité sociale d'une manière non réductionniste et à lutter pour une unité des subalternes qui ne soit pas synonyme d'uniformité. Le problème de la langue populaire permet de voir que les Cahiers de prison tiennent fermement ensemble deux lignes de pensée : d'une part, une vive sensibilité au multiple, un profond respect des singularités historiques et de l'irréductible complexité des phénomènes sociaux ; d'autre part, le maintien d'une ambition totalisante et d'une pensée dialectique en termes de contradictions, exprimant une fidélité créatrice envers Marx, mais aussi envers Hegel. Le linguistic turn effectué par Gramsci au sein du marxisme permet ainsi de faire de ce dernier une véritable grammaire de l'émancipation.This article demonstrates the centrality of popular language in Gramsci's work, at once as an ideological terrain, a political issue and a theoretical paradigm. Firstly, in his view, language is a constituent element of social reality, as the most fundamental level of the ideological domain. Secondly, he emphasises the necessity for emancipatory forces to pursue a politics of language and in language, by tackling the split between the language of the elites and dialects and by promoting a national-popular language. Thirdly, language (as a coherent but multiple whole, produced by a complex process and opening up the possibility of an indefinite number of uses) represents for him a theoretical model that helps us to think about social totality in a non-reductionist way and to fight for a unity among subalterns that is not synonymous with uniformity. The problem of the popular language shows that the Prison Notebooks firmly hold together two lines of thought: on the one hand, a keen sensitivity to the multiple, a deep respect for historical singularities and the irreducible complexity of social phenomena; on the other hand, the maintaining of a totalising ambition and a dialectical way of thinking in terms of contradictions, expressing creative loyalty towards Marx but also towards Hegel. Gramsci's linguistic turn within Marxism thus makes it a true grammar of emancipation. - Le folklore, noyau malsain du sens commun ? - Louis Rouquayrol
Au fil d'une réflexion sur la différence entre bon sens, sens commun et folklore, Gramsci refuse, dans les Cahiers de prison, la tentation, propre au régime fasciste, de faire du folklore l'instrument d'une glorification passéiste du peuple, tout en procédant à la critique d'une certaine littérature romantique qui se fait de la vie populaire une image largement déformée. De même que le bon sens est le « noyau sain » du sens commun, c'est-à-dire des manières populaires d'agir, de sentir et de penser, le folklore ne pourrait-il pas être, du sens commun, le noyau malsain ? Cette nouvelle définition permet de poser à nouveaux frais la question cruciale, pour toute stratégie révolutionnaire, de l'union des villes et des campagnes.In reflecting on the distinctions between good sense, common sense, and folklore, Gramsci rejects, in his Prison Notebooks, the Fascist regime's attempt to use folklore as a backward-looking means to idealise the people. At the same time, Gramsci criticises certain Romantic literature for its distorted portrayal of popular life. Just as good sense represents the “healthy core” of common sense – that is, popular ways of acting, feeling, and thinking – might folklore be understood as the unhealthy core of common sense? This redefinition reopens the question of the union between town and country, a key issue for any revolutionary strategy. - Le passé peut-il être révolutionnaire ? La réception des Cahiers d'Antonio Gramsci par Ernesto De Martino - Maririta Guerbo
Dans cet article, nous revenons sur la première réception des Cahiers de prison de Gramsci en Italie, au tournant des années 1950, en nous concentrant sur le cas d'Ernesto De Martino. L'étude de cette réception permet de faire émerger les véritables enjeux des Cahiers, au croisement de la philosophie sociale et de la philosophie de l'histoire. Notre argumentation s'appuie sur plusieurs notions gramsciennes dont nous souhaitons approfondir les usages : les groupes sociaux subalternes, les traditions passées et les modes de survivance actifs du folklore religieux. À travers les transformations impulsées par De Martino, nous montrons la manière dont ces notions s'articulent et se resserrent progressivement autour de l'interrogation suivante : à quelles conditions le passé peut-il devenir révolutionnaire ? Nous développons donc une conception inédite des marges d'histoire du Cahier 25, où déshumanisation et naturalisation des subalternes vont de pair. Cette conception très radicale de l'histoire de l'oppression, loin de réduire les subalternes au silence, fait appel à l'étude positive des traditions passées, religieuses et folkloriques, considérées comme les archives incarnées d'une histoire niée. L'éveil et la mobilisation de ce passé permettront alors de dépasser une conception purement événementielle de la rupture révolutionnaire.In this paper, we examine the initial reception of Gramsci's Prison Notebooks in Italy at the turn of the 1950s, focusing in particular on the case of Ernesto De Martino. Studying this reception allows us to identify the real issues at stake, at the intersection of social philosophy and the philosophy of history. Our argument is based on several Gramscian concepts such as: subaltern social groups, past traditions, and active modes of survival in religious folklore. Through the transformations initiated by De Martino, we show how these concepts are articulated and gradually converge around the following question: under what conditions can the past become revolutionary? We thus develop a new conception of the margins of history in Notebook 25, where the dehumanisation and naturalisation of the subalterns go hand in hand. Far from reducing the subalterns to silence, this very radical conception of the history of oppression calls for a positive study of past religious and folkloric traditions, considered as the embodied archives of a denied history. The awakening and mobilisation of the past will then make it possible to move beyond a purely event-based conception of revolutionary rupture. - La « religion » d'Antonio Gramsci - Marie Lucas
La religion, dans les écrits d'Antonio Gramsci, a été vue comme un modèle pour décrire le statut théorique de la « philosophie de la praxis ». Sa référence constante aux religions historiques a été parfois critiquée comme une remise en cause de la scientificité du marxisme. Cet article ne se propose pas d'épuiser la question religieuse, mais d'en aborder quelques occurrences dans les Cahiers de prison pour tenter l'ébauche d'une méthode philosophique de Gramsci : une méthode qui refuse les typologies fixes, les « outils » d'analyse, et engage plutôt à un dialogue dynamique entre pratiques et théories. La religion, par sa polysémie et son ambivalence, est le lieu par excellence de ce double mouvement : exploration de la multiplicité contradictoire de l'expérience et critique des catégories d'une part ; effort d'abstraction et d'unification plus concrète d'autre part. L'usage maîtrisé du comparatisme religieux, des analogies entre religion et politique, s'ancre chez Gramsci dans cette dialectique entre critique historique et synthèse conceptuelle. Cette dialectique s'explicite – c'est notre hypothèse – dans l'idée gramscienne de la religion comme langage : un langage rival, mais aussi tributaire d'autres langages (scientifiques, politiques, etc.). La laïcité pourrait ainsi être comprise chez Gramsci comme une traduction politique – et donc une critique immanente – du langage religieux.Religion, in the writings of Antonio Gramsci, has been seen as a model for describing the theoretical status of the “philosophy of praxis”. His constant reference to historical religions has sometimes been criticised as a challenge to the scientificity of Marxism. This article does not propose to exhaust the religious question, but rather to address a few instances of it in the Prison Notebooks in an attempt to sketch out Gramsci's philosophical method: a method that rejects fixed typologies and analytical “tools”, and instead engages in a dynamic dialogue between practices and theories. Religion, by virtue of its polysemy and ambivalence, is the locus par excellence of this dual movement: exploration of the contradictory multiplicity of experience and critique of categories on the one hand, an effort at abstraction and more concrete unification on the other. Gramsci's masterful use of religious comparatism and analogies between religion and politics is rooted in a dialectic between historical criticism and conceptual synthesis. Our hypothesis is that this dialectic is made explicit by Gramsci's idea of religion as a language: a language that competes with, but is also inspired by, other languages (scientific, political, etc.). The concept of secularism could thus be understood by Gramsci as a political translation, and therefore an immanent critique, of religious language. - Gramsci et le renversement de l'idéologie - Théo Favre Rochex
Cet article examine les objections que Gramsci formule à l'égard du sens péjoratif de l'idéologie, que l'on trouve notamment chez Marx, et la manière dont le philosophe italien le renverse au profit d'un concept positif et élargi d'idéologie comme conception du monde. Pour comprendre ce passage, il est nécessaire d'étudier les sources complexes du concept dont Gramsci hérite et les critiques précises qu'il formule – portant sur la nature, la genèse et l'efficacité de l'idéologie. L'hypothèse défendue dans cet article est que l'idéologie comme conception du monde ne constitue pas l'exact envers du concept péjoratif. Ce dernier n'est ainsi pas purement et simplement abandonné par Gramsci, mais se trouve reformulé et réintégré, de façon originale, au sein d'un concept critique plus étendu, celui de conception du monde.This article explores Gramsci's critique of the pejorative meaning of ideology, particularly as found in Marx's work, and how the Italian philosopher redefines it in favour of a more positive and expansive notion of ideology as a worldview. To grasp this shift, it is necessary to examine both the complex intellectual sources from which Gramsci draws and the specific criticisms he formulates regarding the nature, origin, and effectiveness of ideology. The central argument of the article is that ideology, understood as a worldview, is not the exact opposite of its pejorative counterpart. Rather than simply discarding the negative meaning, Gramsci reformulates and reintegrates it in an original way within a broader critical framework – that of worldview. - Le peuple et son processus d'autoconscience. De la subalternité à l'hégémonie - Camilla Sclocco
L'article explore la manière dont Gramsci formule son idée d'émancipation populaire. En partant d'une comparaison avec la manière libérale de concevoir la relation entre les intellectuels et le peuple, l'étude propose de reconnaître le propre de l'idée gramscienne d'émancipation populaire dans la notion d'autoconscience intellectuelle. La première partie propose une reconstruction philologique de la problématique à partir d'une série de notes des Cahiers de prison rédigées à partir de mars 1932, tandis que la seconde propose une analyse politico-philosophique du § 1 du Cahier 11.The articles explores the way in which Gramsci conceives his idea of popular emancipation. Starting from a comparison with the liberal way of conceiving the relationship between intellectuals and the people, the study proposes to recognise the characteristic of the Gramscian idea of popular emancipation in the notion of intellectual self-awareness. In the first part, a philological reconstruction of the issue is thus proposed in a series of notes from the Prison Notebooks written from March 1932 onwards, while the second part offers a political-philosophical analysis of § 1 of Notebook 11. - Au-delà des « plaisanteries » et des « caricatures », que veut dire considérer tous les membres d'un parti politique comme des intellectuels ? (Cahier 12, § 1) - Jean Quétier
L'objectif de cet article est de proposer une analyse de la formule contenue dans le paragraphe 1 du Cahier 12, dans lequel Gramsci affirme qu'il convient de « […] considérer tous les membres d'un parti politique comme des intellectuels ». Cette affirmation, replacée dans le contexte de l'ensemble de la réflexion de Gramsci au printemps 1932, permettra ensuite de revenir sur la critique de la théorie élitiste que le philosophe italien développe dans les Cahiers de prison, pour ensuite permettre une relecture de ces analyses au prisme de la première confrontation de Gramsci avec l'œuvre de Michels, à l'automne 1917.The aim of this article is to offer an analysis of the assertion contained in the first paragraph of Notebook 12, in which Gramsci states that “[…] all members of a political party should be regarded as intellectuals”. This statement, placed in the context of Gramsci's democratic thinking in the spring of 1932, will then allow us to revisit the critique of elitist theory developed by the Italian philosopher in the Prison Notebooks, and subsequently to reread these analyses in the light of Gramsci's first confrontation with Michels' work in the autumn of 1917.


