Contenu du sommaire : Restituer les savoirs
| Revue |
Communiquer |
|---|---|
| Numéro | no 40, 2025 |
| Titre du numéro | Restituer les savoirs |
| Texte intégral en ligne | Accessible sur l'internet |
- Expérience esthétique et savoir : une co-construction sensible et engagée - Cécilia Brassier-Rodrigues
Avec ce travail, j'examine comment l'expérience esthétique peut être mobilisée comme forme sensible de production et de restitution du savoir. Pour cela, je prendrai appui sur les résultats du projet Partage de Cultures, qui a conduit à la création de 70 vidéos dans lesquelles des personnes réfugiées parlent de différentes facettes de leur culture. En participant au projet, ces personnes se sont retrouvées engagées dans une action créative, sensible et artistique, au sein de laquelle elles ont co-construit, avec la chercheuse, un objet communicationnel. Produit comme un contre-récit, il est devenu un objet médiateur qui a contribué à les rendre plus visibles dans l'espace public et qui a impliqué la création d'une œuvre. Ce faisant, l'expérience esthétique exprime pleinement le processus de transformation qui s'opère chez les participant·e·s réfugié·e·s, le public et la chercheuse, conduisant à des formes originales et sensibles de production et de diffusion des savoirs.With this work, I examine how aesthetic experience can be mobilized as a sensitive form of knowledge production and restitution. To do so, I will draw on the results of the Partage de Cultures project, which led to the creation of 70 videos in which refugees share different aspects of their culture. By participating in the project, these individuals became engaged in a creative, sensitive, and artistic process, through which they co-constructed, alongside the researcher, a communicational object. Produced as a counter-narrative, it became a mediating object that contributed to making them more visible in the public space and actively involved them in the creation of the work. In doing so, the aesthetic experience fully expresses the transformation process undergone by refugee participants, the audience, and the researcher, leading to original and sensitive forms of knowledge production and dissemination. - Une ontologie de l'empathie : la filature sensible comme méthode ethnographique affective - Claire Estagnasié
Cet article explore la filature ethnographique comme méthode sensible et ontologiquement empathique, apte à restituer les dimensions affectives, matérielles et relationnelles de l'expérience vécue en contexte organisationnel. À partir d'un terrain mené auprès de huit nomades corporatifs, l'analyse met en lumière les tensions perceptibles au fil des journées observées. Une grille d'observation construite autour des perceptions sensorielles et corporelles a permis d'opérationnaliser l'ethnographie affective, en ancrant l'analyse dans une attention fine aux signaux faibles et aux atmosphères. Ce dispositif replace la filature comme une méthode à part entière, capable de rendre compte du vécu dans toute sa complexité. L'article propose enfin une réflexion sur les atouts et les limites d'une enquête empathique, notamment en ce qu'elle engage fortement la chercheuse, tant sur le plan sensoriel qu'éthique, et appelle à des formes de restitution, situées et incarnées.This article explores ethnographic shadowing as a sensitive and ontologically empathic method, capable of capturing the affective, material, and relational dimensions of lived experience within organizational contexts. Based on a fieldwork conducted with eight corporate nomads, the analysis highlights subtle tensions observed throughout their daily routines. A custom observation grid, focused on sensory and bodily perceptions, enabled the operationalization of affective ethnography by anchoring the analysis in a fine-tuned attention to weak signals and ambient dynamics. This approach repositions shadowing as a research method, able to convey the complexity of lived experience. Finally, the article reflects on the strengths and limitations of an empathic inquiry, particularly in how it engages the researcher both sensorially and ethically, and calls for more situated and embodied forms of research restitution. - Tracer sa Route : descentes de rivières et sensibilités écotouristiques québécoises - Manuel Charette, Nicolas Cadieux, David Jaclin
Alors que l'écotourisme se positionne au Québec comme une alternative économique « durable » face aux industries extractives classiques, nous interrogeons, à travers la pratique du canot de rivière, les modes de relation écologiques propres à cette économie en pleine expansion. Engagés comme anthropologues et apprentis canoteurs dans une recherche partenariale entre l'Université d'Ottawa, le CREDDO et Canot Kayak Québec, nous avons été invités à participer à deux expéditions de caractérisation des rivières Noire et Coulonge, dans la région du Pontiac. En dépliant plus avant l'expérience sensible de terrains ethnographiques le long de ces deux rivières parallèles, nous proposons un contre-récit d'exploration et revenons sur le développement d'un réseau de sentiers pagayables pan-québécois, la Route Bleue. Naviguant dans une posture réflexive et située, attentive aux conditions de production et de restitution des savoirs, ce texte cherche à subvertir et à réaffecter l'affect exploratoire (Morizot, 2019) fondant la pratique allochtone du canot en Amérique du Nord et sa colonialité (Erickson, 2013). En s'appuyant sur une posture propre à la maîtrise de la non-maîtrise (Taussig, 2020), il en résulte une tentative de connaissance du lieu qui s'extirpe des logiques de représentation et d'objectivation propres aux conventions de la cartographie et de la recherche en sciences sociales, sans pour autant les renier. Notre contre-récit d'exploration entend ainsi suivre le traçage de cette Route Bleue de manière à en tracer, à notre tour, les conditions épistémiques, sociopolitiques et écologiques rendant possible ce projet. En découle, à travers la médiance (Berque, 1990) du canot, une sensibilité renouvelée à l'égard des savoirs, mais aussi de l'ignorance, à restituer de cette expérience. De la descente, c'est aussi – et peut-être surtout – la rivière qui (nous) restitue quelque chose.While ecotourism is positioning itself in Quebec as a “sustainable” economic alternative to traditional extractive industries, we are using river canoeing to question the ecological modes of relationship specific to this rapidly expanding economy. As anthropologists and apprentice canoeists involved in a collaborative research project between the University of Ottawa, CREDDO, and Canot Kayak Québec, we were invited to participate in two expeditions to characterize the Noire and Coulonge rivers in the Pontiac region. By further unfolding the sensory experience of ethnographic fieldwork along these two parallel rivers, we offer a counter-narrative of exploration and revisit the development of a pan-Quebec network of paddleable trails, the Route Bleue. Navigating from a reflexive and situated position, attentive to the conditions of knowledge production and restitution, this text seeks to subvert and reappropriate the exploratory affect (Morizot, 2019) that underpins the non-indigenous practice of canoeing in North America and its coloniality (Erickson, 2013). Drawing on a stance specific to the mastery of non-mastery (Taussig, 2020), the result is an attempt to understand the space that breaks away from the logic of representation and objectification specific to the conventions of cartography and social science research, without denying them. Our counter-narrative of exploration thus aims to follow the route of this Blue Route in order to trace, in turn, the epistemic, sociopolitical, and ecological conditions that made this project possible. The result, through the mediation (Berque, 1990) of the canoe, is a renewed sensitivity to knowledge, but also to ignorance, to be restored from this experience. From the descent, it is also—and perhaps above all—the river that restores something to us. - À la rencontre des sorcières. Des savoirs incarnés, relationnels et engagés - Lucie Pouclet
Cet article propose une réflexion épistémologique sur les dimensions sensibles et émotionnelles de la recherche en Sciences de l'information et de la communication, à partir d'un terrain de thèse portant sur les pratiques sorcellaires en ligne. Il ne s'agit pas ici d'analyser ce corpus en tant que tel, mais d'en extraire la réflexivité méthodologique qu'il a permis de déployer. À la croisée de la posture féministe, de l'enquête ethnographique en ligne et d'un engagement personnel transformé en objet scientifique, l'article interroge la manière dont les savoirs se construisent dans l'interaction, l'affect et le doute. Il défend une conception située, incarnée et relationnelle de la recherche, dans laquelle la subjectivité, loin de nuire à la rigueur scientifique, en devient une ressource critique. En assumant une posture réflexive, le texte met en lumière les conditions de possibilité d'une scientificité sensible, engagée et traversée par le terrain.This article offers an epistemological reflection on the emotional and affective dimensions of research in Information and Communication Sciences, grounded in a doctoral fieldwork on online witchcraft practices. Rather than analyzing this corpus directly, the focus lies on the methodological reflexivity it enabled. At the intersection of feminist research, digital ethnography, and the transformation of personal interest into academic inquiry, this paper explores how knowledge emerges through interaction, affect, and uncertainty. It advocates for a situated, embodied, and relational approach to research, where subjectivity is not a bias to eliminate, but a critical resource. By embracing a reflexive posture, the article highlights how scientific knowledge can be both rigorous and emotionally engaged, rooted in the dynamics of fieldwork and in the constant negotiation between the self, the other, and the research process itself. - Restitution des savoirs en arts vivants : récit d'expériences au cœur des sens et des savoirs du corps - Johanna Bienaise
Dans un contexte universitaire, choisir le mode de restitution des données sensibles produites à partir de vécus expérientiels demande de se questionner sur les modalités de réception de la recherche. Comment alors repenser nos modes de partage en y intégrant la corporéité, aussi bien des chercheurs et chercheuses que des personnes recevant l'information? Dans le cadre de cet article, je présenterai quatre expériences de restitution de savoirs qui valorisent la reconnaissance d'autres manières de parler de et de faire parler la recherche : un article diffusé en ligne incluant des balados, un atelier pratique présenté dans le cadre d'un colloque, la co-organisation de journées d'études théorico-pratiques, et enfin, l'enseignement d'un séminaire de maîtrise. Il sera alors question de réfléchir à ces démarches de partage « multimodales » et « hybrides » (Provost, 2016) proposées par la recherche en art vivant, souhaitant faire entendre, faire sentir et faire vivre la recherche dans une expérience incarnée.In a university context, choosing how to disclose sensitive data produced on the basis of experiential experiences is to be restituted requires us to consider the methods of receiving research. How, then, can we rethink the ways in which we share information by incorporating the physicality of both the researchers and the people receiving the information? In this article, I will present four experiences of knowledge restitution that value the recognition of other ways of talking about and making research talk: an article distributed online that includes podcasts, a practical workshop presented as part of a conference, the co-organization of theoretical-practical study days, and finally, the teaching of a master's seminar. The aim is to reflect on these “multimodal” and “hybrid” (Provost, 2016) approaches to sharing proposed by research in the performing arts, with a view to making the research heard, felt and lived in an embodied experience.


