Contenu du sommaire : Repenser les représentations du genre à travers les costumes et la mode : entre ponts et fractures disciplinaires
| Revue |
Genre en séries : cinéma, télévision, médias |
|---|---|
| Numéro | no 19, 2025 |
| Titre du numéro | Repenser les représentations du genre à travers les costumes et la mode : entre ponts et fractures disciplinaires |
| Texte intégral en ligne | Accessible sur l'internet |
- Repenser les représentations du genre à travers les costumes et la mode : entre ponts et fractures disciplinaires - Manon Renault
Pour saisir les enjeux des représentations de genre dans les pratiques vestimentaires, il est nécessaire d'adopter un point de vue interdisciplinaire, intégrant à la fois les études sur la mode et celles sur le costume. Ces deux champs, historiquement séparés, produisent des cadres distincts pour penser les normes de genre et leur circulation, mais leur articulation révèle des dynamiques nouvelles d'expérimentation pour comprendre les négociations identitaires. Cette introduction, en plus de présenter les différentes contributions de ce numéro, propose un retour non exhaustif sur plusieurs grands tournants dans les études de mode et du costume et fournit des informations sur les croisements disciplinaires observés dans le monde anglo-saxon ainsi qu'en France.To understand the stakes of gender representations in clothing practices, it is necessary to adopt an interdisciplinary perspective, integrating both fashion studies and costume studies. These two fields, historically separate, produce distinct frameworks for thinking about gender norms and their circulation, but their articulation reveals new dynamics of experimentation for understanding identity negotiations. In addition to presenting the various contributions of this issue, this introduction offers a non-exhaustive overview of major developments in fashion and costume studies and provides information on the disciplinary intersections observed in both the Anglo-Saxon world and in France. Dossier
- Les yeux luisants sous le masque. Costume et sexualités dans Le Voyage à Venise de Jean-Daniel Cadinot (1986) - Camille Hanen, Axel Schneider
Figure majeure de la pornographie gaie française, Jean-Daniel Cadinot réalise en 1986 Le Voyage à Venise, une œuvre qui se démarque de celles de ses contemporains français par la sophistication de ses mises en scène. Cet article réévalue la portée scénographique du costume pour démontrer que l'appareil vestimentaire constitue un moteur narratif déterminant de la progression de l'action sexuelle et du récit. Dans le contexte du renouveau du carnaval vénitien des années 1980, la mobilisation des archétypes de la commedia dell'arte opère comme un dispositif de métamorphose, autorisant la reconfiguration des identités sexuelles. L'analyse des conditions artisanales de production du film et de sa matérialité révèle par ailleurs une tension féconde entre l'artificialité du décor et le « réalisme amateur » du jeu des performeurs. Enfin, l'analyse des costumes liés aux scènes d'orgie révèle l'emploi par Cadinot d'une iconographie spécifiquement libertine, à laquelle le cadre vénitien se prête allègrement. Cet article illustre l'intérêt d'étudier le costume dans un contexte pornographique en mettant au jour les intentions d'un auteur quant à la construction du genre, de la sexualité, ainsi que d'une certaine histoire de l'homosexualité.A major figure in French gay pornography, Jean-Daniel Cadinot directed Le Voyage à Venise in 1986, a work distinguished from that of his French contemporaries by the sophistication of its mise-en-scène. This article reevaluates the scenographic significance of costume to demonstrate that the sartorial apparatus constitutes a decisive narrative engine driving the progression of both the sexual action and the story. In the context of the 1980s Venetian Carnival revival, the deployment of Commedia dell'arte archetypes operates as a mechanism of metamorphosis, allowing for the reconfiguration of sexual identities. Furthermore, an analysis of the film's artisanal production conditions and materiality reveals a productive tension between the artificiality of the décor and the “amateur realism” of the performers' acting. Finally, an examination of the costumes featured in the orgy scenes reveals Cadinot's use of a specifically libertine iconography, to which the Venetian setting readily lends itself. This article illustrates the value of studying costume within a pornographic context by uncovering an auteur's intentions regarding the construction of gender, sexuality, and a certain history of homosexuality. - Acteurs cis, actrices trans : la transféminité à l'écran et le mythe de la reconduction des normes de genre - Théo Guidarelli
Dans le contexte d'une revendication de plus en plus importante à aligner le genre des acteur·ices avec celui de leur personnage, cet article cherche à comparer différentes performances de la féminité, selon que l'interprète soit un homme cisgenre ou une femme transgenre. À partir de l'exemple des personnages transféminins du cinéma français contemporain, il s'agit de montrer les différences de vêtements et de discours tenu sur la transféminité en fonction du genre de l'interprète. En se basant sur une compréhension de l'hyperféminité dérivée de la notion d'hypertextualité chez Gérard Genette, l'article tend à démontrer que le stéréotype selon lequel les femmes transgenres seraient des personnes à l'hyperféminité caricaturale et entièrement artificielle est avant tout soutenu par les représentations où le personnage transgenre est joué par un acteur cisgenre.This article presents a reflection arising from the increasingly prevalent demand to align the gender of actors and actress with their characters' gender, comparing different transfeminity performances displayed by cisgender actors and a transgender actresses. Drawing on examples taken from contemporary French cinema, it highlights differences in clothing and discourse on transfeminity depending on the gender of the performer. Based on an understanding of hyperfemininity derived from Gérard Genette's notion of hypertextuality, the article seeks to demonstrate that the stereotype of caricatural and hyperfeminine transgender women is primarily supported by representations where the transgender character is played by a cisgender actor. - « In a way, these are my friends » : costumes et émancipation féminine dans The Marvelous Mrs. Maisel - Guillaume Gomot
Nous nous proposons d'étudier comment la série The Marvelous Mrs. Maisel (La Fabuleuse Mme Maisel, Amazon Prime Video, 2017-2023) s'empare des enjeux liés aux costumes et à la mode pour mettre en scène le parcours émancipateur d'une jeune New-Yorkaise qui, à la fin des années 1950 et au début des années 1960, décide de devenir humoriste de stand-up, alors même qu'elle est en train de divorcer. Au sein d'une société étasunienne encore très corsetée, dans tous les sens du terme, où la ségrégation raciale est active, l'homosexualité criminalisée et les rôles genrés rigidement établis, le personnage de Miriam Maisel choisit de résister par l'humour et le rire et d'emprunter une autre voie que celle qui lui était promise. Son jeu avec la mode et les vêtements, porteurs de signes riches et parfois contradictoires, nous en dit ainsi beaucoup sur sa métamorphose personnelle.We propose to study how the show The Marvelous Mrs. Maisel (Amazon Prime Video, 2017-2023) uses costume and fashion to depict the emancipatory journey of a young New Yorker who decides to become a stand-up comedienne in the late 1950s and early 1960s, even as she goes through a divorce. In an American society that was still corseted in every sense of the word, where homosexuality was criminalized and gender roles were rigidly defined, Miriam Maisel's character chose to resist through humor and laughter and to take a different path from the one she had been promised. Her play with fashion and clothing, with its rich and sometimes contradictory signs, tells us much about her personal metamorphosis. - Le costume comme leurre et la peau comme costume : Scarlett Johansson, sex-symbol mis à nu dans Under the Skin (Jonathan Glazer, 2013) - Alexandre Moussa
En 2013, le cinéaste britannique Jonathan Glazer distribue la star hollywoodienne Scarlett Johansson dans le rôle d'une extraterrestre mangeuse d'hommes perdue en pleine Écosse dans son troisième long-métrage, Under the Skin. Cet article montre que le travail sur les costumes participe de la déconstruction de l'image de la star à trois niveaux complémentaires. De manière classique, le costume est d'abord envisagé comme artifice garant de l'illusion naturaliste, ce que redouble la mise en abyme produite par le dispositif de tournage du film : il constitue à la fois le déguisement qui permet à l'extraterrestre de se fondre parmi la foule humaine et celui qui autorise la star filmée en caméra cachée à déambuler incognito dans les rues, les magasins et les boîtes de nuit de Glasgow. Le costume et le maquillage assurent en outre une fonction de marqueur du genre, exagérant la dimension d'ultra-féminité et de carnalité attachée à la persona de Johansson depuis le début des années 2000 pour en proposer un renversement critique. Ils procèdent en effet comme un leurre, permettant à l'alien prédatrice de se faire passer pour une proie désirable, passive et disponible auprès de ses victimes ; ce faisant, ils réactualisent l'archétype de la femme fatale associé à Johansson tout en désignant sa sensualité comme une performance et un simulacre. Le costume offre enfin l'occasion d'une réflexion ontologique sur les rapports entre star et personnage filmique, le corps et la persona de la star venant littéralement habiller une figure qui serait sans eux nue et informe.In 2013, British filmmaker Jonathan Glazer cast Hollywood film star Scarlett Johansson as an alien maneater wandering through Scotland in his third feature, Under the Skin. This paper discusses how costume design is used in the film in order to deconstruct the star's image on three different levels. First, costume is used as an artifice to preserve naturalistic illusion: it works as a disguise allowing both the alien to blend in with a human crowd and the star to walk around the streets, shops and nightclubs of Glasgow in documentary immersion. Costume and makeup also work as markers of gender, exaggerating the overt femininity and carnality that characterize Johansson's star persona in order to divulge it as a performance and simulacrum. Finally, costume provides the opportunity for an ontological reflection on the relationship between star and film character, as the star's body and persona literally dress a fictional figure that would be shapeless without them. - Entre cinéma et mode, le costume chez Tilda Swinton : promesse de subversion ou renvoi à la norme dominante ? - Valentine Franc
Cet article propose d'étudier la circulation de l'image de Tilda Swinton entre rôles cinématographiques, mode et collaborations publicitaires, par le prisme du genre. Privilégiant l'apparence stylisée par le costume et le maquillage à un jeu exprimant l'intériorité, l'actrice explore diverses modalités de représentation d'une héroïne féminine par une approche qu'on peut appréhender comme conceptuelle. Dans son remaniement affirmé des codes, la star pourrait revendiquer l'artificialité du genre comme une construction, révélant son artificialité et s'inscrivant dans une performance réflexive et revendicatrice, semant le trouble dans les normes. Tout en relevant la singularité du parcours de Swinton, ce texte s'interroge sur sa capacité subversive comme médiatrice des rôles genrés et souligne les contradictions idéologiques provoquées par la porosité des espaces de représentations médiatiques (cinéma, mode et publicité).This article examines the circulation of Tilda Swinton's image across film roles, fashion, and advertising collaborations through the lens of gender. Prioritizing a stylized appearance achieved through costume and makeup over acting that expresses inner feelings, the actress explores various ways of representing a female heroine through an approach that can be understood as conceptual. In her assertive reworking of tropes, the star could claim the artificiality of gender as a construct, revealing its artificiality and engaging in a reflexive and assertive performance, sowing confusion in norms. While highlighting the uniqueness of Swinton's career, this text questions her subversive capacity as a mediator of gendered roles and highlights the ideological contradictions caused by the porosity of media representation spaces (cinema, fashion, and advertising). - « Un film pour les autres ? » Réception et lisibilité d'un discours sur le genre dans un fashion-film estampillé Gucci - Manon Renault
À l'heure où les marques de luxe investissent massivement les plateformes numériques, les fashion films deviennent des supports stratégiques mêlant esthétique auteuriste et communication de marque. Cet article propose d'analyser la réception de l'un de ces objets hybrides – Ouverture of Something That Never Ended (2020), mini-série réalisée par Alessandro Michele et Gus Van Sant pour Gucci – à partir d'une enquête qualitative menée auprès de 47 étudiant·es en école de commerce et marketing du luxe. Mobilisant les outils des Cultural Studies et des études de genre, l'analyse articule une étude des représentations du film avec les données recueillies via deux focus groups et un questionnaire. Les résultats montrent que, malgré une intention explicite de proposer une réflexion queer sur le genre, le film est perçu comme un objet difficile d'accès, esthétisant et déconnecté des cadres interprétatifs des enquêté·es. Le message idéologique est identifié, mais rarement approprié : il suscite des formes de réception fragmentées, ambivalentes ou négociées. Le vêtement, pourtant central dans la mise en scène du genre, reste largement perçu comme signe de marque, plus que comme vecteur narratif ou symbolique. Cette étude interroge ainsi les conditions de lisibilité et d'engagement des publics face à des productions culturelles de marques, dans un contexte d'économie de l'attention et de saturation médiatique.As luxury brands increasingly invest in digital platforms, fashion films have become strategic media, blending auteur aesthetics with brand communication. This article examines the reception of one such hybrid object—Ouverture of Something That Never Ended (2020), a mini-series directed by Alessandro Michele and Gus Van Sant for Gucci—based on a qualitative study conducted with 47 students enrolled in a luxury marketing and business school in Paris. Drawing on Cultural Studies and Gender Studies, the analysis combines a reading of the film's representations with data collected through two focus groups and a structured questionnaire. The results show that despite a clear intention to articulate a queer reflection on gender, the film is perceived as aesthetically refined but largely inaccessible, disconnected from the respondents interpretative repertoires. While the ideological message is often identified, it is rarely appropriated, giving rise to fragmented, ambivalent, or negotiated modes of reception. The clothing—central to the film's staging of gender—is mostly seen as a brand marker rather than as a narrative or symbolic device. This study questions the conditions of readability and audience engagement with branded cultural productions, in a context shaped by attention economies and media saturation. - Les représentations de genre à l'épreuve des stratégies visuelles du fashion film : une lecture critique avec le professeur Nick Rees-Roberts - Manon Renault
Depuis l'essor du numérique, le fashion film s'est imposé comme un objet hybride, oscillant entre langage artistique et outil promotionnel. Plus qu'un simple support visuel, il devient un espace où les normes, telles que celles de genre, construisent et se déconstruisent, au croisement des innovations formelles, des stratégies commerciales et des dynamiques médiatiques. Dans cet entretien, Nick Rees-Roberts, professeur en sciences de l'information et de la communication à la Sorbonne Nouvelle, interroge la place du fashion film dans la fabrique contemporaine des identités et invite à une approche pluridisciplinaire pour saisir les tensions entre esthétique, logique marketing et transformations des industries créatives à l'ère de la plateformisation. Alors que les marques investissent massivement la production audiovisuelle, cette discussion explore les rapports de force qui façonnent les imaginaires visuels contemporains et les discours sur l'inclusivité.Since the rise of digital media, fashion film has emerged as a hybrid object, oscillating between artistic language and promotional tool. More than just a visual medium, it has become a space where gender norms are constructed and deconstructed, at the intersection of aesthetics, commercial strategies, and media dynamics. In this interview, Nick Rees-Roberts, Professor of Media and Communication Studies at Sorbonne Nouvelle, examines the role of fashion film in shaping contemporary identities and calls for a multidisciplinary approach to understanding the tensions between aesthetics, marketing logic, and the evolution of creative industries in the age of platformization. As fashion brands increasingly invest in audiovisual production, this discussion explores the power dynamics shaping contemporary visual imaginaries and the discourses on inclusivity.
- Les yeux luisants sous le masque. Costume et sexualités dans Le Voyage à Venise de Jean-Daniel Cadinot (1986) - Camille Hanen, Axel Schneider
Varia
- M'entends-tu ? Corps et sexualité de femmes en situation de pauvreté dans une télésérie québécoise - Amélie Cousineau
Cet article analyse les représentations du corps et de la sexualité du personnage principal (Ada) de la télésérie québécoise M'entends-tu ? (saison 1, 2019), une femme en situation de pauvreté. À partir d'une analyse de discours thématique, il cherche à comprendre quel sens peut être attribué à ces représentations dans le contexte du mouvement #MoiAussi, qui dénonce le contrôle du corps et de la sexualité des femmes. En mobilisant des approches critiques de la sexualité, et spécifiquement la notion de corps « abjects » de Fahs et McClelland (2016), je suggère que les revendications du mouvement #MoiAussi peuvent exclure les corps abjects, qui contreviennent aux attentes normatives liées au genre et à la sexualité (principalement en brouillant les rôles de passivité et d'activité par la sexualité et la violence).This paper analyzes the body and sexuality's representations of Ada, the main character of the Quebec tv series M'entends-tu ? (season 1, 2019), a woman living in poverty. Based on a thematic discourse analysis, the article tries to understand the significance of theses representations within the #MeToo context, which denounces the control on women's bodies and sexuality. With a critical lens on sexuality, and using the notion of “abject” bodies from Fahs et McClelland (2016), I suggest that the #MeToo protests can exclude abject bodies, while they are not following gender and sexual norms (mainly by blurring passive and active roles in sexuality and violence).
- M'entends-tu ? Corps et sexualité de femmes en situation de pauvreté dans une télésérie québécoise - Amélie Cousineau


