Contenu du sommaire : Bauxites et alumines en Méditerranée XIXe-XXIe siècles
| Revue |
Rives méditerranéennes |
|---|---|
| Numéro | no 67, 2025 |
| Titre du numéro | Bauxites et alumines en Méditerranée XIXe-XXIe siècles |
| Texte intégral en ligne | Accessible sur l'internet |
Dossier. Bauxites et alumines en Méditerranée XIXe-XXIe siècles
- Introduction - Mauve Carbonell, Thierry Renaux p. 7-15

- Le premier âge industriel de l'alumine 1860‑1890 - Thierry Renaux p. 17-32
En 1854, le chimiste français Henri Sainte-Claire Deville obtient le premier, dans son laboratoire de l'École normale supérieure, de l'aluminium pur. Il se consacre ensuite à l'adaptation de ce procédé à l'échelle industrielle et se met en quête de minerai riche en aluminium. Il redécouvre alors la terre qui deviendra la bauxite et « invente » une matière première, l'alumine. Durant près de trente années, cet oxyde, indispensable à la production d'aluminium, ne sert toutefois que minoritairement à l'obtention de ce métal. L'analyse de brevets d'invention, d'archives (scientifiques, minières, d'entreprises), de publicités, de statistiques ouvre ici de nouvelles perspectives de recherche. Elle interroge même, pour le xixe siècle, le paradigme de la « grande industrie de l'aluminium » qui va de l'exploitation minière à la fabrication d'objets finis en métal léger. L'aluminium n'est pas central dans cette filière, c'est l'alumine qui occupe cette place au moins jusqu'au milieu des années 1880, quand sont mis au point les premiers procédés de production d'aluminium par électrolyse.In 1854, the French chemist Henri Sainte-Claire Deville was the first to obtain pure aluminium in his laboratory at the École normale supérieure. He then worked to adapt this process on an industrial scale and set out to find aluminium-rich ore. He rediscovered the earth that would become bauxite and “invented” a raw material, alumina. For nearly thirty years, this oxide, which is essential for aluminium production, was only used to a limited extent to obtain this metal. The analysis of patents, archives (scientific, mining, corporate), advertisements and statistics opens up new research perspectives. It even questions, for the 19th century, the paradigm of the “great aluminium industry” which goes from mining to the manufacture of finished goods in light metal. Aluminium is not at the heart of this industrial sector: it is alumina that occupies this place at least until the mid-1880s, when the first processes for producing aluminium by electrolysis were developed. - L'alumine en Provence : des débuts contestés - Mauve Carbonell p. 33-55
L'usine de la Société électrométallurgique française de Gardanne (qui deviendra Pechiney), démarrée en 1893, est la première à utiliser le procédé Bayer pour transformer la bauxite en alumine. Dès sa mise en route, cette industrie chimique génère des nuisances : fumées, poussières, bruits, échappements de soude, contaminations des puits, contestées par les riverains devant la justice. L'analyse des sources judiciaires des Bouches-du-Rhône (plaintes, rapports d'expertise, jugements) vient révéler la nature des plaintes et leur réitération, l'importance des nuisances, les mécanismes de la justice en action face au laisser-faire des pouvoirs publics et le rôle ambivalent des experts. Ces sources permettent d'enquêter sur la construction des savoirs et la fabrique des expertises qui découlent de la mise en justice des revendications des riverains, qui n'acceptent pas ou difficilement le compromis et les compensations financières proposés par l'industriel. L'étude des plaintes et des expertises apporte ainsi un nouveau regard sur ce premier âge de l'alumine, l'inscrivant dès la fin du XIXe siècle dans le cadre des débordements industriels conflictuels.The plant of the Société électrométallurgique française in Gardanne (which later became Pechiney), started up in 1893, was the first to use the Bayer process to produce alumina from bauxite. From the very beginning, this chemical industry generated nuisances: smoke, dust, noise, soda leaks and contamination of wells, all of which were contested in court by local residents. An analysis of legal sources in the Bouches-du-Rhône department (complaints, expert reports, judgements) reveals the nature of the complaints and their repetition, the extent of the nuisance, the mechanisms of justice versus the laissez-faire attitude of the public authorities, and the ambivalent role of the experts. These sources illustrate the construction of knowledge and the creation of expertise. Local residents have little or no acceptance of the compromise and financial compensation proposed by the industry. The study of complaints and expert reports thus provides a new perspective on this first age of alumina. - La construction sociale de la toxicité, entre mise en problème public, confinement technoscientifique et redéfinition ouvrière - Mody Diaw, Sylvain Le Berre, Vincent Banos, Valérie Deldrève p. 57-78
Cet article explore la construction sociale de la toxicité des boues et poussières rouges, issues de la transformation industrielle de la bauxite en alumine à Gardanne (France). Il se concentre plus précisément sur la façon dont différents groupes sociaux (les militants, l'industriel et les ouvriers et leurs syndicats), ont, à un moment donné, tenté de définir et gérer la toxicité potentielle de ces résidus. En s'appuyant sur les cadres théoriques de la sociologie des problèmes publics, de l'écologie politique et de la sociologie de l'environnement, l'article met en lumière des dynamiques de confrontation, cycliques et successives, naviguant entre désir de publicisation et volonté d'invisibilisation des problèmes relatifs à la toxicité potentielle des boues et poussières rouges. Il montre conjointement la difficulté pour les opposants à constituer un front uni en raison de positionnements différenciés, parfois au sein d'un même groupe, et des déplacements opérés depuis les années 1960 à nos jours sur la définition et la qualification même de ce qui est toxique, de ce qui constitue un risque sanitaire, un risque environnemental, et de ce qui ne l'est pas.This article examines the social construction of the toxicity of red mud and dust, produced by the industrial transformation of bauxite into alumina at Gardanne (France). It focuses more specifically on how different social groups (activists, industrialists and workers and their unions), at different times, attempted to define and manage the potential toxicity of these residues. Theoretically, the article combines the frameworks of the sociology of public problems with those of political ecology and environmental sociology. Methodologically, it takes a qualitative approach. The article highlights the cyclical and successive dynamics of confrontation, between publicization and invisibilization of the problems relating to the potential toxicity of red mud and dust. It also shows how difficult it is for opponents to form a united front, due to their different standpoints, sometimes within the same group, and the shifts that have taken place from the 1960s to the present day in the very definition and qualification of what is toxic, what constitutes a health or environmental risk, and what is not. - Eurallumina. Entreprises multinationales, joint‑ventures et politiques publiques autour d'un grand investissement industriel en Méditerranée, 1968‑2009 - Marco Bertilorenzi p. 79-94
Ce texte explore l'histoire d'Eurallumina, une grande raffinerie d'alumine qui a vu le jour en Sardaigne, en Italie, au début des années 1970. Cet investissement est le résultat d'une longue gestation. Conçu par le gouvernement italien comme faisant partie d'un complexe intégré alumine-aluminium, il a finalement abouti à une usine d'alumine disproportionnée et déconnectée de l'usine d'aluminium voisine. Eurallumina a été rachetée par les majors de l'aluminium, qui l'ont utilisée dans leur intégration descendante respective. Cet article examine l'histoire d'Eurallumina du point de vue de la chaîne de valeur. Les investissements des multinationales ont transformé le positionnement de la raffinerie d'alumine dans l'industrie globale de l'aluminium en contrecarrant les politiques industrielles italiennes. Du point de vue de l'environnement, la mise en activité de l'énorme capacité productive de l'usine s'est accompagnée de difficultés de gestion des boues rouges. Après les chocs énergétiques et la dislocation progressive de la production d'aluminium en Europe, les multinationales se sont progressivement désengagées d'Eurallumina, devenue une grande unité de production sans intégration ni en amont, ni en aval : sa survie dans les années 1980 et 1990 n'a été assurée que par une importante aide de l'État qui, jusqu'aux privatisations de la fin des années 1990, a sauvegardé le site mais sans aucune vision stratégique de la production nationale d'aluminium.This research explores the history of Eurallumina, a large alumina refinery that was started in Sardinia, Italy, at the beginnings of the 1970s. This investment was the outcome of a long inception, during which the Italian government conceived it as part of a large integrated aluminium site, but which laterly resulted in a disproportionate large alumina smelter with only a poor integration with the aluminium smelting facilities. During its launching, this unity was progressively taken over by aluminium majors, which used this investment in their respective downward integration. This article discusses the implications from a commodity value chain perspective (the investments of multinationals made Eurallumina less effective in the developmental policies of the Italian state to expand national aluminium production) and from an environmental standpoint (alumina refining generated concerns in the red mud disposals). After the energy shocks and the progressive dislocation of aluminium production in Europe, multinationals progressively divested from this unit and Eurallumina resulted to be a large unit without upstream and downstream integrations: its survive in the 1980s and 1990s was assured only by a large state aid that, until privatisatons in the late 1990s, saved the production without any strategic vision about the national aluminium production. - Histoire des crassiers des usines d'alumine de Marseille au XXe siècle - Mauve Carbonell, Arthur Ghilain p. 95-121
Les usines d'alumine marseillaises sont confrontées à l'enjeu de la gestion des résidus issus du traitement de la bauxite (ou boues rouges) depuis leur démarrage au début du XXe siècle. Que ce soit Pechiney à La Barasse ou Alusuisse à Saint-Louis-les-Aygalades, ces entreprises stockent leurs déchets d'abord à proximité des bâtiments industriels, puis à distance des usines et des habitations, les crassiers initiaux arrivant à saturation et l'environnement immédiat de ces sites s'urbanisant. Une fois l'activité industrielle disparue dans la seconde partie du XXe siècle, il ne reste plus que cet héritage encombrant et pollué. Car malgré la volonté des industriels d'effacer les traces des crassiers, les boues rouges qu'ils contiennent ne se laissent pas manipuler aisément, ne trouvent ni débouché ni ré-usage convaincants. Pire encore, la réhabilitation minimale des crassiers (sécurisation, végétalisation) pose souvent problème et les conflits éclatent régulièrement entre pouvoirs publics et héritiers de l'industrie, sur la responsabilité et la charge de la réhabilitation. Ce texte, fondé sur des sources publiques et privées, retrace l'histoire des lieux et des conflits qui jalonnent leur exploitation, ainsi que les projets de réhabilitation contemporains.Marseille's alumina plants have been faced with the same problem of managing the residues from bauxite processing (or red mud) since they started up at the beginning of the 20th century. Whether Pechiney at La Barasse or Alusuisse at Saint-Louis-les-Aygalades, these companies first stored their residues close to industrial buildings, then at a distance from plants and homes, as the initial deposits reached saturation point and the immediate environment around these sites became urbanised. Once industrial activity disappeared in the second half of the 20th century, all that remained was this cumbersome and polluted legacy. Despite the determination of industry to erase all traces of the deposists, the red mud they contain is not easy to handle, and has no outlet or convincing re-use. Worse still, the minimal rehabilitation of old deposits (securing, revegetation) often causes problems, and conflicts regularly break out between the public authorities and the industrial sector's successors over responsibility and the cost of rehabilitation. This text, based on public and private sources, traces the history of the red mud deposits and the conflicts that have marked their operation, as well as the most recent rehabilitation projects. - Iconographie de la bauxite - Pauline Dassé p. 123-142
Ce portfolio présente des photographies inédites provenant du fonds d'archives de la Société anonymes des alumines et bauxites de Provence (Sabap). Il présente les résultats d'un travail de recherche, collecte et classement portant sur ce fonds. Le focus proposé – sur les gisements de Combecave, dans le Var – révèle les apports des sources iconographiques à l'étude d'une industrie et de son intégration à un territoire, des débuts de son exploitation jusqu'à sa réhabilitation, sur une période de 65 ans. Ces sources permettent de documenter l'évolution des outils, techniques et conditions de travail, ainsi que l'évolution paysagère d'un site, des premiers sondages jusqu'à sa réhabilitation. Ce fonds a intégré les collections de l'Institut pour l'histoire de l'aluminium, qui gère un ensemble d'environ 100 000 photographies couvrant les différents aspects de l'industrie de l'aluminium, de la production de la bauxite à celle de l'alumine et de l'aluminium.This portfolio presents unpublished photographs from the archives of the Société anonyme des alumines et bauxites de Provence (Sabap). It presents the results of research, collection and classification work on this collection. The proposed focus – on the Combecave deposits in the Var department – reveals the contribution of iconographic sources to the study of an industry and its integration into a region, from the beginnings of its exploitation through to its rehabilitation, over a period of 65 years. These sources make it possible to document changes in equipment, techniques and working conditions, as well as changes in the landscape of a site, from the first digs to its rehabilitation. This collection has been incorporated into the collections of the Institute for the History of Aluminium, which manages a collection of around 100 000 photographs covering the various aspects of the aluminium industry, from the extraction of bauxite to the production of alumina and aluminium.
- Introduction - Mauve Carbonell, Thierry Renaux p. 7-15
Varia
- “Renouer avec la Porte ou révolutionner en Grèce” ? - Paul Karras p. 145-166
En novembre 1798, quelques mois après le début de la guerre franco-ottomane déclenchée par l'expédition d'Égypte, le Directoire ordonne la création d'une agence de propagande révolutionnaire à Ancône, qui a pour but de déstabiliser l'Empire ottoman en encourageant un soulèvement dans les Balkans, notamment en Grèce. Si elle n'a existé que quelques mois, cette agence, dirigée notamment par Constantin Stamaty (1764-1817), a souvent été mise en avant pour son rôle dans la préparation d'une potentielle révolution grecque. Cet article propose cependant une réévaluation du rôle de cette agence, en la replaçant dans le contexte plus large des rivalités inter-impériales en Méditerranée orientale et des évolutions de la stratégie française vis-à-vis de l'Empire ottoman à la fin du xviiie siècle.In November 1798, a few months after the start of the French-Ottoman war triggered by the Egyptian expedition, the French Directory ordered the creation of a revolutionary propaganda agency in Ancona, with the aim of destabilizing the Ottoman Empire by encouraging an uprising in the Balkans, particularly in Greece. Although it only existed for a few months, this agency, headed in particular by Constantin Stamaty (1764-1817), has often been highlighted for its role in preparing a potential Greek revolution. This article, however, proposes a reassessment of the agency's role, placing it in the broader context of inter-imperial rivalries in the Eastern Mediterranean and changes in French strategy towards the Ottoman Empire at the end of the 18th century.
- “Renouer avec la Porte ou révolutionner en Grèce” ? - Paul Karras p. 145-166
Note de lecture
- Historiciser et politiser le pouvoir administratif - Laurine Manac'h p. 169-185

- Historiciser et politiser le pouvoir administratif - Laurine Manac'h p. 169-185
Comptes rendus d'ouvrages
- Éric Blanco. Les Gueules Rouges. Mémoires de mineurs de bauxite en Provence - Olivier Raveux p. 189-190

- Iosif P. Maravelakis, From Crete to London: An Example of a Bottom‑up Exercise of British Power in the 19th Century Ottoman Empire - Aristide Chryssoulis p. 191-193

- Éric Blanco. Les Gueules Rouges. Mémoires de mineurs de bauxite en Provence - Olivier Raveux p. 189-190


