Contenu du sommaire : Mondes militants, mondes économiques. Contestations, frontières et coopérations

Revue Revue Française de Sociologie Mir@bel
Numéro vol 61, no 4, octobre-décembre 2020
Titre du numéro Mondes militants, mondes économiques. Contestations, frontières et coopérations
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  • Dossier. Mondes militants, mondes économiques. Contestations, frontières et coopérations

    • Au-delà de la confrontation : saisir la diversité des interactions entre mondes militants et mondes économiques - Laure Bereni, Sophie Dubuisson-Quellier p. 505-529 accès réservé avec résumé avec résumé en anglais avec indexation
      Depuis une vingtaine d'années, un champ de recherche prolifique a pris pour objet les interactions entre mondes militants et mondes économiques. Cette introduction du numéro thématique « Mondes militants, mondes économiques : contestations, frontières, coopérations » en présente les principaux axes, mais souligne également ses points aveugles. Alors que les travaux dominants du champ « social movements, firms, and markets » insistent généralement sur les dimensions de segmentation, de contraste et de confrontation, nous entendons mettre au jour la porosité des frontières entre mondes militants et mondes économiques. Nous proposons trois déplacements analytiques principaux pour saisir les continuités, imbrications et transferts entre ces deux mondes : placer le regard sur des collectifs et pratiques hybrides, situés à l'intersection des mondes militants et économiques ; penser en termes d'espaces de cause au sein desquels convergent des acteurs émanant d'univers hétérogènes ; déployer une perspective microsociologique, au plus près des militant·es et/ou professionnel·les. En écho avec ces orientations programmatiques, les articles de ce numéro présentent la grande diversité des interactions entre mondes militants et économiques, au-delà des logiques de confrontation.
      For the past twenty years, a rich body of literature has focused on the interactions between activist and economic worlds. This introduction to the thematic issue “Activist worlds, economic worlds: contentiousness, boundaries, and cooperation” reviews the main insights from this field, but also highlights its blind spots. While the dominant scholarship on “social movements, firms, and markets” insists on the dimensions of segmentation, contrast and confrontation, we call attention to the porosity of the boundaries between activist and economic worlds. We suggest three main analytical shifts to grasp the continuities, overlaps and transfers between these two worlds: 1/a focus on hybrid collectives and practices, at the intersection of the activist and economic worlds ; 2/a perspective in terms of “cause fields”, within which actors from heterogeneous universes converge ; 3/a micro-sociological approach, centered on the activists and/or professionals. Echoing these programmatic orientations, the articles of this issue bring to light the diversity of interactions between the activist and economic worlds, beyond the logic of confrontation.
    • Quand militant·es cyclistes et chauffeurs de bus font cause commune : Une « improbable convergence » autour de la « mobilité durable » à Mexico - Audrey Chérubin p. 531-557 accès réservé avec résumé avec résumé en anglais avec indexation
      Cet article prend pour objet la convergence autour de la « mobilité durable » à Mexico de militant·es cyclistes et de micro-entrepreneurs du transport de bus, soit des individus provenant de mondes sociaux cloisonnés, séparés par la nature de leurs activités mais aussi par des frontières de genre et de classe. L'hypothèse explorée ici est que la compréhension de telles alliances, encore peu étudiées par la sociologie de l'environnement, requiert d'adopter une approche à la fois relationnelle et processuelle en analysant les dispositions et intérêts des agents à la convergence au vu de leurs trajectoires et positions préalables ; les médiations qui permettent leur rencontre ; et le rapprochement cognitif auquel elle donne lieu. On montrera ainsi comment, occupant initialement des positions homologues de challengers dans leurs milieux respectifs, militant·es et entrepreneurs sont réuni·es sous l'égide d'intermédiaires locaux et internationaux par le déploiement d'un instrument à même de concilier leurs aspirations, un système de Bus Rapid Transit (brt), cette collaboration constituant le support de la production d'un collectif et de la formulation d'une cause commune.
      This article studies a case of convergence around “sustainable mobility” between activist cyclists and owners of small bus fleets in Mexico City; that is, between two sets of individuals from unconnected social worlds, separated not only by the nature of their activities but also by gender and class boundaries. The hypothesis explored is that the understanding of this type of alliances, still seldom-studied in sociology of the environment, requires an approach that is both relational and processual by studying the dispositions and interests of the converging agents in light of their trajectories and prior positions, the mediation that enables them to meet up, and the cognitive bridging produced. It will show how activists and entrepreneurs, who initially occupy homologous positions as “challengers” in their respective milieus, are brought together under the egis of local and international intermediaries and by way of an instrument capable of reconciling their aspirations—specifically, a “Bus Rapid Transit” system (brt)—, this collaboration leading to the creation of a collective and enabling them to articulate a common cause
    • Une sociologie du rendement social : Le travail d'organisation et ses valeurs dans les coopératives citoyennes d'énergie renouvelable en Bretagne - Benoit Giry, Pierre Wokuri p. 559-586 accès réservé avec résumé avec résumé en anglais avec indexation
      En tant que forme d'organisation sociale de la production, la coopérative citoyenne lance un défi aux termes analytiques des sciences sociales : fréquemment analysée à l'aune de la « tension » entre ses objectifs militants et ses objectifs productifs, ses modes de régulation sont généralement stéréotypés. À partir d'une enquête portant sur trois coopératives citoyennes d'énergie renouvelable, cet article propose un modèle analytique permettant de poser à nouveaux frais la question de l'articulation des valeurs productives et militantes pesant sur les « entreprises sociales ». À travers les différentes épreuves d'organisation – formalisation du projet, recrutement des coopérants, financement, rédaction des statuts, décisions d'investissement, gestion des bénéfices –, l'analyse fait ressortir le caractère contingent et segmenté de l'articulation entre les performances militantes et productives de la coopérative. En dernière analyse, ce caractère contingent peut s'expliquer par l'existence d'une valeur spécifique orientant le travail d'organisation de l'entreprise sociale : l'augmentation de son rendement social.
      Citizen cooperatives as a form of production organization represent a challenge to the social sciences in that they are often analyzed in terms of the “tension” between their activist and production-oriented objectives, an approach that results in a stereotypical view of their regulation modes. Drawing on a survey of three French citizen cooperatives in the field of renewable energy, this article puts forward an analytic model that can be used to probe standard notions of the fit between productive and activist values in social enterprises. In analyzing the various stages involved in organizing these cooperatives (project formalization, member recruitment, project financing, the drafting of regulations, investment decisions, profit management), we bring to light how relations between cooperatives' activist and productive performances are at once contingent and segmented. In the last analysis, the contingent nature of those relations may be explained by the specific value that shapes the organization of social enterprises: increasing returns to social investment.
    • Mastercard, sa fondation et l'inclusion financière : une entreprise philanthropique ? - Sylvain A. Lefèvre, Marie Langevin p. 587-615 accès réservé avec résumé avec résumé en anglais avec indexation
      En 2006, lors de son entrée en bourse, Mastercard a créé sa fondation en lui octroyant 10 % de ses actions et en lui donnant pour mission la lutte contre la pauvreté, par l'inclusion financière des populations exclues des circuits financiers formels en Afrique. Pour défendre cette cause sociale, la Fondation Mastercard, dotée d'un capital de 23 milliards de dollars en 2019, transfère dans le domaine philanthropique les discours et instruments du capitalisme financiarisé, tout en mobilisant des ong, des organisations internationales, des entreprises privées comme des universités. Sur la base d'une enquête empirique, cet article analyse les modalités de cette stratégie d'hybridation entre mondes militants et économiques et l'instrumentation croisée entre la firme et sa fondation. Il démontre comment la Fondation Mastercard vise à faire advenir la société dont a besoin la firme Mastercard : « A World Beyond Cash ».
      When Mastercard began trading on the stock market in 2006, the company also created its Mastercard Foundation, to which it allotted 10% of its stock and the task of fighting poverty through financial inclusion of populations in Africa theretofore excluded from formal financial circuits. To defend this social cause, the Mastercard Foundation, whose capital is worth $23 billion in 2019, borrows the discourses and instruments of financial capitalism while mobilizing ngos, international organizations, private companies, and universities. Drawing on an empirical study, this article analyzes the components of that strategy, this hybridization of activist and economic worlds and the mutual firm-foundation instrumentalization it involves. It shows how the Mastercard Foundation aims to bring about precisely the society the Mastercard company needs: “A World Beyond Cash.”
    • Collaborer avec le marché : les stratégies des associations végétariennes en France - Noé Kabouche, Sophie Dubuisson-Quellier p. 617-640 accès réservé avec résumé avec résumé en anglais avec indexation
      Depuis moins d'une dizaine d'années, la cause végétarienne jouit en France d'une visibilité grandissante au sein de l'espace public, médiatique, ainsi que dans les débats politiques. Cette publicisation de la cause s'accompagne d'une croissance particulièrement rapide du secteur des produits végétariens et végans sur le marché de l'alimentation. Dans cet article, nous montrons que des organisations du mouvement végétarien contribuent à cette évolution du marché en construisant les conditions d'une collaboration stratégique avec le monde économique, prenant place au sein d'un espace transversal articulant les intérêts des associations militantes et ceux de leurs interlocuteurs marchands. La littérature traitant des liens entre marché et mouvements sociaux a souvent observé les affrontements entre ces deux milieux ou les formes de collaboration mises en œuvre lors de l'élaboration de certifications, valeurs marchandes ou offres alternatives. Cet article entend contribuer à ces recherches en étudiant les relations directes engagées par les collaborations observées, en soulignant les conditions sociales qui favorisent les interactions entre mondes militants et marchands, ainsi que la porosité des frontières qui délimitent ces espaces.
      In less than ten years, the vegetarian cause in France has acquired considerable visibility in the media, political debate, and public space in general. The publicity has gone together with particularly rapid growth of the vegetarian and vegan food product market. In this article we show how vegetarian movement organizations are bolstering the growth of that market by organizing conditions for strategic collaboration with the economic or business world. Collaboration takes place within a transversal space in which the interests of activist associations and those of their market interlocutors come together. Existing literature on ties between the market and social movements has often observed clashes between the two milieus or studied cases of collaboration that develop during processes of creating certifications, determining market values, or developing alternative market supply. We contribute to this research by studying the direct relations involved in such collaboration, while highlighting the social conditions that facilitate interaction between activist and market worlds and the porosity of the boundaries delimiting those worlds.
    • Les limbes de la dette : Crise économique et mouvements sociaux : des banquiers de Wall Street aux militants espagnols - Quentin Ravelli p. 641-671 accès réservé avec résumé avec résumé en anglais avec indexation
      Quand les dettes sont remboursées et qu'elles ne concernent que quelques groupes sociaux, elles peuvent jouer un rôle de maintien de l'ordre social et ouvrir des perspectives d'ascension sociale. Mais quand elles dépassent les salaires et se généralisent, elles aiguisent au contraire la contestation, comme c'est le cas depuis la grande crise de 2008 dans de nombreux pays. Après une longue mutation des métiers de la finance, initiée dans les années 1980 aux États-Unis par les grandes banques de Wall Street, la technologie de la titrisation a transformé les dettes populaires en produits financiers rentables, liquides, négociables sur les marchés internationaux. Désormais produite à une échelle de masse, cette dette-marchandise devient un enjeu militant de premier plan, en particulier en Espagne, autour de la Plataforma de Afectados por la Hipoteca (pah) : les dettes titrisées y font l'objet de larges recompositions militantes, inédites, où convergent les membres actifs d'associations de consommateurs, de l'aide aux immigrés, du droit au logement, de partis politiques et de syndicats. Pour répondre à la désorientation et à la colère des familles égarées dans les « limbes » de la dette, les parcours militants s'infléchissent, se forment aux technologies financières et font évoluer leurs méthodes de contestation.
      As long as debts are repaid and only involve particular social groups, they can help maintain the social order and generate prospects of upward social mobility. But when they exceed debtors' wages and become a general issue, they exacerbate contentiousness, as happened after the financial crisis of 2008 in several countries. Following the long process of change in the financial professions initiated by the major Wall Street banks in the 1980s, securitization technology transformed working-class debt into profitable, liquid financial products that could be traded on international markets. Now produced on a mass scale, debt as trading commodity has become a high-profile activist issue, particularly in Spain, in connection with the Plataforma de Afectados por la Hipoteca (pah). In the activist world, a world in which members of consumer associations, immigrant assistance associations, housing rights associations, political parties, and unions converge, securitized debt has brought about unprecedented, widespread rearrangements. In response to the disorientation and anger of families who find themselves in the “limbo” of debt, activist trajectories have changed course: activists have acquired training in financial technologies and changed their contestation methods.
    • Comment une entreprise répond à ses critiques ? : Une analyse longitudinale du cas Household Finance aux États-Unis, 1910-1941 - Simon Bittmann p. 673-700 accès réservé avec résumé avec résumé en anglais avec indexation
      Cet article étudie l'évolution des rapports à la critique d'une grande entreprise de crédit aux États-Unis, entre 1910 et 1941. Au début du xxe siècle, le développement des prêts sur salaire avive le spectre d'un asservissement financier des travailleurs, et le groupe Household Finance Corporation devient la cible d'attaques portées par des mobilisations réformatrices. À partir d'archives de l'entreprise et de la fondation philanthropique Russell Sage, nous étudions la manière dont l'entreprise tente d'entrer en résonnance avec une frange modérée de la critique du capitalisme industriel, portée par des élites ouvertes à la collaboration avec les acteurs privés. Initialement le produit des pressions médiatiques et judiciaires exercées sur les activités marchandes, la participation des prêteurs au processus de régulation permet ensuite une capture de la critique morale, sur laquelle l'entreprise s'appuie dans les années 1920 afin d'éradiquer des prêteurs concurrents. Enfin, la crise des années 1930 produit une recomposition brutale de cet environnement institutionnel : tirant parti du rôle attribué au crédit dans la relance de l'économie, l'entreprise affirme soutenir le pouvoir d'achat des classes moyennes lors du New Deal, s'associant à certains mouvements de consommatrices. Cet article souligne ainsi l'effet des dynamiques inter-organisationnelles et leurs évolutions, observées au sein d'un champ, sur les stratégies d'endogénéisation déployées afin de légitimer une activité marchande jugée prédatrice.
      How did the responses to criticism of a major American lending company, the Household Finance Corporation, evolve between 1910 and 1940? In the early twentieth century, the rise of salary loans fanned fears of workers' financial enslavement, and the Household Finance Corporation was attacked by Progressive reformers intent on reform. Drawing on the company's own archives and material from the Russell Sage Foundation, this article examines how the company initially attempted to make its discourse compatible with a moderate critique of industrial capitalism, carried by a group of elites opened to cooperation with private actors. The participation of lenders in the regulatory process—doing so initially in response to media and legal pressure on market activities—enabled a form of moral capture, instrumentalized by the company in the 1920s to eliminate its competitors. The 1930s economic crisis, which followed the stock market crash, abruptly reordered this instititutional environment. As credit become central to economic recovery, the company claimed to support middle-class purchasing power and began to associate with consumer organizations during the New Deal. This article highlights the effect of field-level inter-organizational dynamics on firms' endogenization strategies, in order to legitimize market activities perceived as predatory.
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