Contenu du sommaire : La fabrique des politiques sociales du travail (Europe, fin XIXe - XXIe siècles)

Revue Histoire@Politique Mir@bel
Numéro no 55, 2025
Titre du numéro La fabrique des politiques sociales du travail (Europe, fin XIXe - XXIe siècles)
Texte intégral en ligne Accessible sur l'internet
  • Dossier

    • Les politiques sociales du travail dans l'Europe contemporaine (France métropolitaine, Angleterre, Italie, XIXe-XXIe siècles) : introduction - Adeline Blaszkiewicz-Maison, Romain Castellesi accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      Ce dossier entend offrir une contribution à l'histoire des politiques sociales, en se concentrant particulièrement sur celles qui ont eu pour objet le travail, dans l'Europe contemporaine du XIXe siècle à nos jours. À rebours d'une approche étatiste, les contributions cherchent à éclairer la polyphonie des acteurs, la diversité de leurs modes d'actions et de leurs échelles d'intervention, du local au transnational. Par le choix d'un large arc chronologique, il s'agit d'entamer une réflexion sur les permanences et les mutations des acteurs qui participent à la formation des États sociaux, mais aussi à la déformation de ces derniers face aux crises des sociétés contemporaines.
      This article is a contribution to the history of social policies, with a particular focus on work-related policies in contemporary Europe from the 19th century to the present day. Rather than taking a statist approach, it seeks to highlight the polyphony of actors, the diversity of their modes of action and their scales of intervention, from the local to the transnational. By choosing a broad chronological arc, this introductory article aim is to explore the permanence and mutations of the actors involved in the formation of social states, as well as their deformation in the face of the crises of contemporary societies.
    • Chiffres et politiques sociales. La Société fabienne et les savoirs comme stratégie du socialisme réformiste (1884-1889) - Laure Piguet accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      En 1887, la jeune Société fabienne, société réformiste britannique, publie Facts for Socialists. Composée principalement de statistiques économiques détaillant l'organisation économique de la Grande-Bretagne, cette brochure vise à prouver l'inégale répartition des richesses. Deux ans plus tard, la Société fait paraître Facts for Londoners. Cette brochure se sert, quant à elle, de statistiques économiques et sociales sur Londres pour appuyer ses propositions de réformes pour la ville. À partir de ces deux fascicules, cet article examine pourquoi et comment des organisations politiques non étatiques recourent aux chiffres dans leurs luttes pour améliorer les conditions de vie et de travail d'une partie de la population. Fondé sur la méthode de la sociohistoire de la quantification, il étudie qui produit les statistiques, comment elles sont produites et pourquoi. Cette approche permet entre autres de distinguer différentes formes d'usages militants des statistiques et d'observer leur transformation dans des contextes changeants.
      In 1887, the newly formed Fabian Society, a British reformist society, published Facts for Socialists. Consisting mainly of economic statistics detailing the economic organisation of Great Britain, this brochure aimed to demonstrate the unequal distribution of wealth. Two years later the Society published Facts for Londoners. This brochure, for its part, used economic and social statistics on London to support its proposals for reforming the city. Using these two booklets as case studies, this article examines why and how non-state political organisations use figures in their struggles to improve the living and working conditions of sections of the population. Based on the method of the socio-history of quantification, it analyses who produces statistics, how they are produced and why. This approach makes it possible, among other things, to distinguish different forms of militant use of statistics and to observe their transformation in changing contexts.
    • L'Organisation internationale du travail et les politiques sociales françaises de l'entre-deux-guerres : histoire d'une ambivalence - Adeline Blaszkiewicz-Maison accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      Cet article analyse les relations ambivalentes entre l'Organisation internationale du travail (OIT) et les politiques sociales françaises durant l'entre-deux-guerres, en explorant les « dynamiques d'internationalisation » de ces politiques, ses acteurs, ses formes et ses limites. Il met au jour le fonctionnement des processus d'allers-retours entre des normes sociales internationales et la législation nationale. Il expose ainsi la diversité des médiateurs français de l'OIT issus de milieux syndicaux, politiques ou encore de la fonction publique nationale. Enfin, il prend l'exemple d'une politique avortée de développement des loisirs ouvriers pour souligner les décalages chronologiques entre les initiatives internationales et leur réalisation dans un cadre national.
      This article analyzes the ambivalent relationship between the International Labour Organization (ILO) and French social policies during the interwar period, exploring the “dynamics of internationalization” of these policies, their actors, forms and limits. It reveals the back-and-forth processes between international social standards and national legislation. It shows the diversity of French ILO mediators, who come from trade union, political or national civil service backgrounds. Finally, it highlights the example of an incomplete policy for the development of workers' leisure activities to highlight the chronological gaps between international initiatives and their realization within a national framework.
    • Le rôle des organisations ouvrières dans la fabrique du régime général de la sécurité sociale à la Libération - Léo Rosell accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      La réalisation du régime général de la sécurité sociale occupe une place majeure dans la mythologie du programme du Conseil national de la Résistance (CNR). La mise en place généralisée de systèmes de protection sociale à l'échelle internationale, dans le sillage de la Déclaration de Philadelphie du 10 mai 1944, interroge à ce titre les spécificités nationales du plan français de sécurité sociale, dans le cadre d'une démocratie libérale élargie par la démocratie sociale. En confiant la gestion des caisses aux intéressés eux-mêmes, la Sécurité sociale devait instaurer un « ordre social nouveau » et reconnaître aux organisations syndicales une nouvelle place prépondérante dans la société. Ainsi, le plan de sécurité sociale a été porté et défendu politiquement par les organisations ouvrières, au premier rang desquelles la CGT, le PCF et la SFIO, contre des oppositions politiques et sociales qui se sont multipliées à mesure que le projet se concrétisait.
      The establishment of the Social Security system occupies a major place in the mythology of the National Council of the Resistance (CNR). The widespread implementation of social protection systems at the international scale, in the wake of the Philadelphia Declaration of 1944, calls into question the national specificities of the French Social Security plan, within the framework of a liberal democracy extended by social democracy. By entrusting the management of the system to the interested parties themselves, Social Security was intended to establish a "new social order" and give trade unions a new leading role in society. Though, the Social Security plan was politically supported and defended by workers' organisations, first and foremost the General Confederation of Labor (CGT), the French Communist Party (PCF) and the Socialist Party (SFIO), against political and social oppositions which multiplied as the project took shape.
    • Une entreprise-providence ? Les acteurs de la politique sociale de la Fiat entre collaboration et conflit (années 1920-1960) - Alessandro Brizzi accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      Cette contribution analyse l'évolution de la politique sociale de la Fiat, longtemps la plus grande entreprise privée italienne, en relation avec l'histoire des relations industrielles et de l'État-providence. Elle retrace l'essor des initiatives paternalistes dans les années 1920, visant à limiter les conflits industriels et à stabiliser les travailleurs qualifiés, ainsi que leur rôle dans le compromis entre la grande entreprise et l'État fasciste. La guerre a élargi les politiques d'assistance de la Fiat, confiées après la Libération au syndicat et au Parti communiste. Avec la restauration de l'autorité patronale, la politique sociale est redevenue un levier de la gouvernance d'entreprise, mais elle est entrée en crise dans les années 1960 en raison des contradictions liées à la croissance industrielle.
      The contribution examines the evolution the social policy of Fiat, for a long time Italy's largest private company, in connection to the history of industrial relations and the welfare state. It shows the emergence of paternalistic initiatives in the 1920s, aimed at limiting industrial conflicts and stabilising skilled labour, and their function in the compromise between big business and the fascist state. The war led to an expansion of Fiat's welfare policies, which were entrusted to the union and the Communist Party after the Liberation. With the restoration of managerial authority, social policy once again became a tool of corporate governance, which, however, faced a crisis in the 1960s due to the contradictions linked to industrial growth.
    • La Confédération européenne des syndicats et la fabrique d'une politique sociale européenne (1957-années 1980) - Aurélie Andry accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      Au cours des « longues années 1970 », les gauches ouest-européennes ont déployé des efforts inédits pour s'organiser et se coordonner sur le plan européen, afin de peser davantage que par le passé sur la définition des politiques européennes. Les partis socialistes et les principaux syndicats européens – ceux de la Confédération européenne des syndicats (CES) avant tout – ont alors progressivement formulé un projet visant à changer la nature de l'intégration européenne, et à utiliser la Communauté économique européenne (CEE) comme un outil au service du progrès social et des intérêts des travailleurs et travailleuses en Europe. L'une des pierres angulaires de ce projet était la construction d'une politique sociale européenne, qui avait été largement sous-dimensionnée par le traité de Rome et délaissée depuis. Afin de mieux cerner le rôle des syndicats dans la fabrique de la politique sociale européenne, cet article explore les propositions formulées par les syndicats membres de la CES, leurs mobilisations (au sein des institutions et « dans la rue ») et leurs résultats. Il explore tout d'abord les propositions des syndicats européens pour mettre en œuvre et amplifier la dimension sociale du traité de Rome après 1957, et leur impact sur le « tournant social » des décideurs européens à l'aube des années 1970. Dans un deuxième temps, il retrace les efforts de la CES pour influencer le premier Programme d'action sociale de la CEE (1974) et en évalue les résultats. Enfin, il revient sur les mobilisations infructueuses des syndicats européens pour dépasser le cadre de la politique sociale et promouvoir une politique européenne du plein emploi à la fin des années 1970 et au début des années 1980, et s'interroge sur les conséquences de cet épisode pour comprendre l'évolution ultérieure de la politique sociale européenne.
      During the ‘long 1970s', the Western European left made unprecedented efforts to organise and coordinate at European level, in order to have more influence than in the past on the definition of European policies. The socialist parties and the main European trade unions – above all those of the European Trade Union Confederation (ETUC) – gradually formulated a project aimed at changing the nature of European integration, and using the European Economic Community (EEC) as a tool to serve social progress and the interests of workers in Europe. One of the cornerstones of this project was the construction of a European social policy, which had been largely under-dimensioned by the Treaty of Rome and neglected ever since. In order to gain a better understanding of the role of trade unions in shaping European social policy, this article explores the proposals put forward by the ETUC's member unions, their mobilisations (within the institutions and ‘on the streets'), and their results. It begins by exploring the proposals put forward by European trade unions to implement and amplify the social dimension of the Treaty of Rome after 1957, and their impact on the ‘social turn' of European decision-makers at the dawn of the 1970s. Secondly, it traces the ETUC's efforts to influence the EEC's first Social Action Programme (1974) and assesses their results. Finally, it looks back at the unsuccessful efforts of European trade unions to move beyond social policy and promote a European policy of full employment in the late 1970s and early 1980s, and considers the consequences of this episode for understanding the subsequent development of European social policy.
    • Accompagner le désastre ouvrier : les politiques sociales de la désindustrialisation en France dans le second XXe siècle - Romain Castellesi accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      Comment gérer les conséquences sociales de la désindustrialisation ? Le phénomène, longtemps refoulé de l'historiographie et objet d'un déni politique, est aujourd'hui questionné par les sciences sociales, qui envisagent notamment l'ampleur de pathologies sociales qui émergent en parallèle de la disparition des usines. Cet article se propose ainsi de questionner, pour le cas français et à travers plusieurs secteurs, comme les mines ou encore la confection de chaussures de luxe, la façon dont les politiques sociales se sont saisies des licenciements, notamment d'ouvriers, et comment la désindustrialisation a pu, à l'inverse, peser sur l'élaboration et l'application de ces politiques. Si l'État joue un rôle majeur dans le sauvetage de certaines entreprises – mais surtout dans l'accompagnement du naufrage industriel –, il apparaît que son progressif désengagement se traduit par une importance croissante des collectivités locales dans la prise en charge des victimes des fermetures d'usines. La question des échelles est ainsi décisive dans l'identification et la gestion de la désindustrialisation par les pouvoirs publics, qui peut varier selon les secteurs, les mains-d'œuvre ou le genre des travailleurs et des travailleuses. Sur le plan chronologique, les mutations de l'État social mettent du temps à intégrer la question des plans sociaux. Ces transformations s'inscrivent dans une temporalité chaotique, mais qui est le fruit d'une longue expérience des crises, à l'image des bassins miniers, dès les années 1950. Dès lors, les mesures répondant à la récession industrielle s'imposent comme un laboratoire des politiques sociales, oscillant entre des logiques d'assistance à court terme des victimes des fermetures et un traitement de fond de la marginalisation sociale de la population des villes désindustrialisées.
      How can we deal with the social consequences of deindustrialization? The phenomenon, long occulted in historiography and the object of political denial, is now being questioned by the social sciences, who are considering the extent of social pathologies emerging alongside the disappearance of factories. This article examines, for the French case and through several sectors such as mining or luxury shoe manufacturing, the way in which social policies have dealt with redundancies, especially of workers, and how deindustrialization has, conversely, influenced the development and application of these policies. While the state played a major role in rescuing certain companies ‑but above all in accompanying the industrial wreckage‑ it appears that its gradual disengagement reflects the growing importance of local authorities in caring for the victims of plant closures. Thus, the question of scale is decisive in the identification and management of deindustrialization by public authorities, which can vary according to sector, workforce or gender. Chronologically speaking, the welfare state delayed the issue of social plans. These measures are part of a chaotic timeframe but are the fruit of a long experience of crises, as the mining basins of during the 1950s. From then on, the responses to industrial recession became a laboratory for social policies, oscillating between short-term assistance for the victims of closures and in-depth treatment of the social marginalization of the population of deindustrialized towns.
  • Varia

    • L'agente Nancy Wake ou la fabrique d'une virago ? Pratiques et sociabilités masculines dans les mondes militaires de la Seconde Guerre mondiale - Louise Francezon accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      À travers le parcours de l'agente Nancy Wake, cet article explore les interactions entre les sexes au sein des écoles du Special Operations Executive pendant la Seconde Guerre mondiale. En réinvestissant le trope de la virago, qui désigne une femme masculine, cette contribution se propose de relire l'expérience d'une agente secrète au prisme du genre pour saisir les transferts, les phénomènes d'appropriation et de négociation du masculin dans le quotidien des femmes. Cette approche, centrée sur l'individu, a donc pour objectif de révéler l'importance des gestes du quotidien dans la reconfiguration du genre et s'attache ainsi à étudier l'ensemble des sociabilités et des loisirs qui occupent les agentes pendant leur formation.
      Through the journey of the Australian wartime agent Nancy Wake, this contribution looks at the interactions between the sexes within Special Operations Executive's schools. By reinvesting the trope of the virago, which refers to a masculine woman, I adopt a gendered lens to (re)read Wake's everyday experiences through the transfers, relocations, and negotiations of masculine behaviors. From a micro-level analysis, I aim to reveal the importance of daily performances in the reconfiguration of gender through the study of sociability and leisure invested by female secret agents during their training.
    • Le genre de l'orientation : un discours sur « les carrières féminines » en France à l'heure de la scolarisation de masse - Evelyne Hery-Vielpeau accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      Au début des années 1960, dans un contexte de croissance économique et face à l'allongement de la scolarisation, l'orientation scolaire et professionnelle pose la question des carrières dites « féminines » ouvertes aux filles scolarisées à travers ses publications et notamment dans les numéros 119-120-121 de la revue Avenirs. L'objet de cet article est d'interroger le discours que porte la revue. Après avoir dans un premier temps développé l'idée que les rédacteurs de la revue se font l'écho du principe d'égalité d'accès à l'emploi contenu dans le Préambule de la Constitution de 1946, nous examinerons dans quelle mesure leurs analyses sont contraintes par la division genrée du travail et les représentations sexuées de la société.
      In the early sixties, in a context of economic growth and facing a longer time enrolled in education, the school and vocational guidance service raised the issue of so-called ‘female' careers for families and pupils/girls through its publications, particularly issues 119-120-121 of the magazine Avenirs. This article aims to examine the magazine's discourse. After first developing the idea that the magazine's editors echo the principle of equal employment opportunity contained in the 1946 Constitution's Preamble, we will examine to what extent their analyses are constrained by the gendered division of labour and gendered representations of society.