Contenu du sommaire : Du social au commun : un changement de paradigme ?

Revue Droit et cultures Mir@bel
Numéro no 88, 2025/1
Titre du numéro Du social au commun : un changement de paradigme ?
Texte intégral en ligne Accessible sur l'internet
  • Éditorial

  • Du social au commun : un changement de paradigme ?

    • Du social au commun : la fécondité d'un tremblement de paradigmes - Gildas Renou, Marie Rota accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      L'introduction au dossier propose un examen de l'hypothèse de travail qui sous-tend les articles rassemblés : celle d'un changement de paradigme dans la critique de la solidarité de l'ordre juridique contemporain avec des formes de dommages humains générés par le capitalisme marchand. On assisterait, dans cette hypothèse, à l'émergence/résurgence de deux catégories liées, « le commun » et « les communs » (commons) dont la puissance d'organisation sémantique viendrait répondre à l'épuisement du « paradigme du social » (droits sociaux, État social, mouvements sociaux, citoyenneté sociale, droit du travail), un cadrage ayant organisé une grande part de la critique de l'hégémonie de l'ordre marchand, depuis le milieu du xixe siècle. L'une des forces de l'étendard des communs est d'offrir une prise qui transcende le fossé entre les espaces matériels et immatériels, entre le monde naturel et le monde technique. Après un panorama schématique de la configuration épistémique contemporaine, au carrefour des disciplines scientifiques et des critiques ordinaires, la figure du tremblement de paradigme est esquissée. Les conceptualisations normatives héritées des deux derniers siècles semblent amenées à être enrichies, plutôt que remplacées, par les problématisations et expérimentations institutionnelles émergentes qui se revendiquent du commun(s). Les institutions et dispositifs issus du « paradigme du social » peuvent ainsi envisager des opportunités de relance, à la faveur de l'intégration de nouveaux types d'interdépendances (notamment écologiques) par le « paradigme du commun ».
      The introduction to the dossier examines the working hypothesis underlying the collected articles: that of a paradigm shift in the critique of the solidarity of the contemporary legal order with forms of human damage generated by market capitalism. According to this hypothesis, we are witnessing the emergence/resurgence of two categories, “the common” and “the commons,” whose semantic organizational power responds to the exhaustion of the “social paradigm” (social rights, the welfare state, social movements, social citizenship, labor law), a framework that has organized criticism of the hegemony of the market order since the mid-19th century. One of the strengths of the commons banner is that it has succeeded in offering a conceptual affordance that transcends the divide between material and immaterial spaces, between the natural world and the technical world. After a schematic overview of the contemporary epistemic landscape, at the crossroads of scientific disciplines and ordinary criticism, the figure of the “paradigm shake” is sketched out. The normative conceptualizations inherited from the last two centuries seem likely to be enriched, rather than replaced, by emerging institutional problematizations and experiments that claim to be common(s). Institutions and mechanisms derived from the “social paradigm” can thus envisage opportunities for revival, thanks to the integration of new types of interdependencies (especially ecological ones).
    • Politiser la théorie du commun - Céline Jouin accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      La fortune dont jouit actuellement la catégorie de commun tient autant au discrédit dans lequel sont tombés le communisme et le socialisme qu'à la façon non idéale dont le droit social s'est institutionnalisé au xxe siècle. Dans ce contexte, la tentation de substituer le paradigme du commun au paradigme du social se fait jour, que ce soit au nom de la critique du « socialisme réel », ou au nom de la critique de « l'État social réel ». Cependant, à vouloir rompre trop vite avec les traditions du socialisme et du droit social, le risque est que la catégorie de commun demeure un simple slogan, qu'elle ne fasse que « répondre à des exigences pseudo-idéalistes visant à satisfaire des valeurs » (Karl Polanyi). Dans cette étude, on rappelle que la genèse du droit social, au tournant du xixe et du xxe siècle, en France et en Allemagne, s'est accompagnée d'une redécouverte des formes anciennes de propriété commune. On montre que l'on peut trouver des pistes chez les solidaristes, les durkheimiens et les « socialistes de la chaire » pour politiser la théorie contemporaine du commun, car ces auteurs ont déjà affronté le problème de l'articulation du social et du commun.
      The current popularity of the category of the commons stems as much from the discredit into which communism and socialism have fallen as from the less than ideal way in which social law became institutionalised in the 20th century. In this context, there is a temptation to replace the paradigm of the social with that of the common, in the name of criticising wether “real socialism” or “the real welfare state”. However, in seeking to break too quickly with the traditions of socialism and social law, there is a risk that the category of the common will remain a mere slogan, that it will merely ‘respond to pseudo-idealistic demands aimed at satisfying values' (Karl Polanyi). This study recalls that the emergence of social law at the turn of the 19th and 20th centuries in France and Germany was accompanied by a rediscovery of ancient forms of common property. It shows that we can find clues among the solidarists, the Durkheimians and the ‘socialists of the Chair' for politicising contemporary theory of the commons. Indeed, these authors have already addressed the problem of the articulation of the social and the common.
    • Par-delà le droit subjectif - Michele Spanò accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      L'article propose une révision historique et logique de la relation entre le droit privé moderne et le « commun ». À travers une archéologie du droit privé moderne, il explore les moments cruciaux qui ont déterminé l'effet d'antinomie apparente entre droit privé et multiplicité. La construction dogmatique du droit subjectif est le laboratoire permettant de vérifier la mise au point de cette opération sophistiquée, menée notamment par les juristes de l'École historique allemande. À cette histoire s'oppose la possibilité de concevoir une relation différente entre droit privé et multiplicité, à partir de la notion de droits trans-subjectifs.
      The article proposes a historical and logical review of the relationship between modern private law and the “common”. Through an archaeology of modern private law, it explores the crucial moments that have determined the apparent antinomy between private law and multiplicity. The dogmatic construction of subjective rights serves as a testing ground for this sophisticated operation, carried out notably by the jurists of the German Historical School. In contrast to this history, the article suggests the possibility of conceiving a different relationship between private law and multiplicity, based on the notion of trans-subjective rights.
    • Les fictions du commun - Thomas Berns accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      Le problème des communs sera abordé depuis la combinaison de trois enjeux : leur dépendance à l'usage, leur mise en difficulté du droit et leurs limites en terme de discursivité. Nous ouvrirons trois pistes pour dépasser cette combinaison problématique. Toutes trois font appel à la fiction : d'abord, nous montrerons combien la lente constitution du social peut être lue depuis l'histoire plus longue de la fiction juridique. Ensuite, nous montrerons en quoi la fiction elle-même ne peut se comprendre que depuis une agentivité commune. Enfin et à titre d'exemple, nous montrerons que le registre de la fiction a été essentiel pour cerner les choses communes dans l'œuvre de Grotius.
      The problem of the commons will be addressed from the combination of three issues: their dependence on usage, their difficulty in terms of law, and their limitations in terms of discursivity. We will open up three avenues for overcoming this problematic combination. All three involve fiction: first, we will show how the slow constitution of the social can be understood from the longer history of legal fiction. Next, we will show how fiction itself can only be understood from a common agency. Finally, by way of example, we will show that fiction was essential to identifying common things in Grotius's work.
    • Les sociétés libérales et le commun : enjeux et perspective d'une ambivalence fondatrice - Pierre Crétois accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      Cet article entend nuancer l'idée que la tradition libérale aurait une façon univoque de définir l'ordre social et le commun. Certes, pour beaucoup de théoriciens libéraux orthodoxes de la pensée économique, le commun ne suppose pas l'intervention d'une volonté politique surplombante parce qu'il serait le produit indirect du fonctionnement spontané de l'ordre propriétaire animé par les contrats privés. Néanmoins, nous montrons dans cet article que cette idée jouit d'une fausse clarté. En effet, certains des pères du libéralisme comme Grotius ou Locke ont montré que pour être légitimes les droits de propriété devaient, en amont, pouvoir inclure le droit des autres à la part des ressources nécessaires à une vie digne. Face à cela, nous suggérerons une dernière hypothèse libérale – libérale parce qu'elle ne renonce pas à la priorité donnée à l'égalité des droits et des libertés – , celle-ci pourrait défendre que la communauté des biens renvoie aux liens qui, de façon permanente, lient chacun aux autres dans un destin commun, c'est ce que nous proposons d'appeler la « copossession du monde ».
      This article aims to challenge the notion that the liberal tradition has a singular way of defining social order and the common good. Indeed, for many orthodox liberal theorists of economic thought, the common good does not require the intervention of a superior political will because common good would be the indirect outcome of the spontaneous functioning of the property order, governed by private contracts. However, we argue in this paper that this idea is far from clear-cut. In fact, some of the founding figures of liberalism, such as Grotius and Locke, demonstrated that for property rights to be legitimate, they must, at the outset, include the right of others to access the resources necessary for a dignified life. In light of this, we suggest another liberal hypothesis—liberal because it does not abandon the priority given to equal rights and liberties—that could argue that the community of goods refers to the permanent bonds that connect each individual to others in a shared destiny. This is what we propose to call the “co-ownership of the world.”
    • La forêt : recherche d'un commun dans la conciliation public-privé - Katia Blairon accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      La forêt a toujours été un commun un peu à part. Historiquement et étymologiquement, la forêt a été conceptualisée en opposition au commun. Aujourd'hui elle fait l'objet d'une attention particulière et accrue, comme de nombreux éléments naturels, mais si les « communs » partagent des points communs, ils ne sont pas en tout point comparables. Les forêts appartiennent à tous… les propriétaires, publics et privés. Situées sur le territoire des États, elles relèvent en principe de leur droit foncier. Cet état de fait est discuté, certains se considèrent comme les simples gardiens de forêts qui n'appartiennent à personne. Pour d'autres, elles « appartiennent » à tous, à travers diverses activités exercées concomitamment. Ce sentiment est d'autant plus renforcé lorsqu'il s'agit de forêts publiques, le « public » se confondant alors avec la propriété de tous et l'usage de chacun. Du régime juridique de la forêt découlent plusieurs éléments du « commun », actuels, réels, potentiels, voire passés et renouvelés. En France, forêts publiques et forêts privées sont soumises au Code forestier selon des règles communes. Juristes, citoyens, gestionnaires font front commun pour penser autrement la propriété et la gouvernance forestières. De leurs pratiques renouvelées émergent de nouveaux principes communs en droit forestier.
      Forests have always been a common in their own right. Historically and etymologically, the forest has been conceptualised in opposition to the commons. Today, like many natural elements, it is the subject of particular and increased attention. While the ‘commons' share common features, they are not in every way similar. Forests belong to all owners, public and private. As they are located on national territory, they are regulated by national land law. Some people see themselves as mere custodians of forests that belong to no one. For others, they ‘belong' to everyone, through various activities carried out at the same time. This is particularly true for public forests where the ‘public' is confused with the property of all and the use of every one. The legal status of the forest gives rise to a number of elements of the ‘common good' - current, actual, potential, even past and renewed. In France, public and private forests are governed by the Forestry Code, which sets out common rules. Lawyers, citizens and managers are joining forces to think differently about forest ownership and governance. New common principles in forestry law are emerging from their renewed practices.
    • L'invisibilisation du commun - Antoinette Baujard accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      Cet article adopte une perspective analytique et normative pour décrire comment les sciences économiques ont opéré une réduction du collectif à ses seules composantes individuelles. Après avoir illustré comment le questionnement normatif du niveau collectif en économie a été ignoré en économie du bien-être, l'article rappelle le contexte dans lequel s'est imposé le « welfarisme », le cadre d'étude dans lequel le bien-être social ne dépend que des seules utilités individuelles. L'article expose les enseignements du théorème d'impossibilité d'Arrow et celui du Parétien libéral de Sen pour montrer en quoi ces restrictions informationnelles de la question sociale ont conduit à l'invisibilisation du commun et permet, en creux, d'identifier précisément des pistes pour les prendre au sérieux. En conclusion, il invite à repenser l'implication des membres d'une communauté dans les décisions collectives.
      This paper describes from an analytical and normative perspective how economics reduces what's common to its individual components only. The ignorance by welfare economics of its normative challenge results from “welfarism”, the framework according to which social welfare just depends on individual utilities and no other information. The paper recalls the context of the elaboration of welfarism. Based on the teachings derived from Arrow's impossibility theorem and Sen's liberal paretian, the paper shows the consequences of these informational restrictions, and allows to identify the avenues for taking what's (only) common seriously. The paper concludes as an invitation to revisit the implication of the community members in collective decisions.
    • Le paradigme des communs appliqué aux éléments de la nature - Jochen Sohnle accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      Le présent article interroge la pertinence juridique du concept des communs pour définir certaines entités naturelles en se référant à l'éthique environnementale. Dans un premier temps, le concept des « biens communs » est présenté comme une technique juridique qui porte atteinte à la dignité inhérente aux éléments de la nature. Si le concept vise, certes, à valoriser certaines catégories de choses, y compris celles issues du monde naturel, il s'agit d'un effort largement insuffisant dans la mesure où les éléments de la nature restent réduits, bien qu'avec un statut sui generis spécialement favorable, au statut de choses. C'est pourquoi le concept parallèle des « communs » est promu dans un second temps. Il se présente comme une technique opportune pour mettre en valeur les éléments de la nature, sous réserve que ceux-ci évoluent préalablement dans un sens de personnification juridique. C'est ainsi qu'ils participent avec profit à la gouvernance des communs dans le cadre d'une institution représentant la vie qui peut être qualifiée de « matrimoine » de la communauté de vie.
      This paper questions the legal relevance of the concept of commons in defining certain natural entities such as ecosystems with reference to environmental ethics. First, the concept of « common goods » is presented as a legal technique that undermines the inherent dignity of elements of nature. While the concept certainly aims to enhance the value of certain categories of legal things, including those from the natural world, it is largely insufficient in that elements of nature remain reduced to the status of things, albeit with a specially favourable sui generis status. This is why the parallel concept of « commons » is promoted in a second stage. It is presented as an appropriate technique for enhancing the elements of nature, provided that they evolve in the direction of legal personification. In this way, they participate profitably in the governance of the commons within the framework of an institution representing life that can be described as a « matrimonium » of the community of life.
  • Point de vue

    • Du social au commun : des conditions favorables au changement de paradigme - Geneviève Fontaine accès libre avec résumé avec résumé en anglais
      Nous sommes devenus contraints de penser le progrès social dans un contexte de risques écologiques radicalement différent de nos grilles de lecture habituelles. La question centrale aujourd'hui devient celle du prendre soin de nos interdépendances, des solidarités sociales et écologiques dont nous vivons. Il s'agit de renoncer au droit à la négligence qui nous est octroyé par les séparations socialement construites entre l'économie et l'éthique, entre la nature et la culture et entre le sauvage et l'humain civilisé. Dans ce sens, est-il possible de passer du social au commun en tant que principe politique organisant l'extension de nos sphères de concernement aux altérités humaines et autres qu'humaines ? Comment alors penser et agir individuellement et collectivement une émancipation à la fois politique, économique et écologique ? La recherche des conditions favorables à cette triple émancipation renvoie à la question posée par le colloque de l'articulation entre l'écologie politique et le droit social. C'est en croisant les analyses institutionnalistes sur les communs avec l'approche d'économie politique du développement durable par les capabilités que nous tentons de dessiner un paradigme politique des communs comme vecteur de cette triple émancipation. Ces réflexions permettent, à partir de nos expériences de terrain en situation de tiers-lieu, d'identifier des conditions favorables touchant aux représentations, positionnements et postures des acteurs, y compris publics, pour que ces dynamiques sociales instituantes soient réellement triplement émancipatrices.
      The central issue today is no longer solely a social one, but rather that of nurturing the social and ecological solidarity on which we depend, and thus thinking and acting, individually and collectively, towards joint political, economic, and ecological emancipation. The commons—as a long-term dynamic for building sustainable modes of social and ecological solidarity—can serve as a mobilizing paradigm for thinking about and acting on the societal transformations that are necessary today, inviting us to revisit our relationships with time, space, knowledge, otherness, and institutions. Collective actions based on this paradigm of the commons are all the more likely to forge effective interdependence between ecological, economic, and political emancipation when a set of favorable conditions are in place. Public authorities and stakeholders therefore have a responsibility to ensure that these favorable conditions are met, which we propose to anchor in a renewal of the precautionary principle in the sense of caring for social and ecological solidarity.